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JF FOLIEZ’S PLAYGROUND, LAGUNE

Jean-François Foliez’s Playground, Lagune

IGLOO RECORDS

La clarinette, rappel historique

La clarinette est un instrument à vent plus difficile à maîtriser et jouer que le saxophone {hormis le soprano aux problèmes d’intonation connus}. Par exemple, pour jouer un fa à la clarinette sur une étendue de trois registres (grave chalumeau, grave, aigu, suraigu), l’articulation de la note nécessite quatre doigtés totalement différents alors qu’au saxophone pour le même fa sur deux octaves de tessiture deux doigtés suffisent abstraction faite de la clé d’octave. Si la clarinette n’a pas un rôle de soliste très important dans la musique classique, on l’entend par contre couramment et souvent brillamment dans des musiques du monde: grecque, des Balkans ou en Klezmer ou dans de la musique russe de type pop/rock évolué, comme dans le groupe Underground.

BENNY GOODMAN

Elle fut l’un des instruments clés et fondateurs du New Orleans/Dixieland. Tissant, dans de petites formations, de riches méandres d’embellissements, trilles, appoggiatures, durant l’exposé de la mélodie par le cornet ou la trompette, surplombant par ses aigus et suraigus stridents les improvisations collectives, exécutant des solos parfois pérennes, le biniou s’impose rapidement au travers du jeu luxurieux, de la puissance d’expressivité et de l’incroyable richesse créatrice de jazzmen tels Alphonse Picou – cf. son solo historique dans le film « High Society » -, Johnny Dodds {fidèle compagnon d’Armstrong dans les Hot Five et Seven}, Jimmy Noone, Albert Nicholas, Sidney Bechet, Omer Simeon, Barney Bigard, Pee Wee Russell. Ou des noms moins connus mais nimbés de qualités tels ceux de Frank Teschmacher, Joe Darensburg, Leon Roppolo. Sans oublier l’ « inventeur du jazz » :  Mezz Mezzrow. Dans des solos décidément hot ou sinueux, aux sonorités de chalumeau boisées et chaudes dans le grave ou aigus/suraigus stridents, métallisés, growlés, la clarinette est la reine des 78 tours puis des ondes.  Vint ensuite l’époque foisonnante des big bands et du Roi du swing, Benny Goodman ou d’autres sommités du biniou : Archie Shaw, Tommy Dorsey et Ed Hall qui joue avec Armstrong. C’est l’heure de gloire de ce petit instrument.

ERIC DOLPHY

Après une éclipse durant les périodes de bebop et de hard bop, il y aura une renaissance française qui vit apparaître les Luter, Saury, Réwéliotty, de sacrés tempéraments qui en remettent des couches et sont capables d’improviser de bons solos à l’instar des ancêtres de trois ou quatre décennies auparavant. Aux USA, une génération de brillants solistes et techniciens blancs s’est aussi profilée : DeFranco, Scott, Daniels, Kühn.  Ensuite, la technique traditionnelle de l’instrument s’élance vers une apogée avec Eric Dolphy (clarinette basse, de technique identique à celle en Si b) qui sera difficile à dépasser. Certains y parviendront et iront même plus loin que l’a été Dolphy: Anthony Braxton, Louis Sclavis, Michel Portal,  Sylvain Kassav. Deux exceptions stylistiques dans l’histoire de la clarinette : Jimmy Giuffre – certains se moquaient de sa technique sur cet instrument – ayant flirté avec l’avant-garde, et Don Byron qui a remis en vogue une certaine exubérance liée au New Orleans mais dans un contexte moderne et de dérision à l’instar du multi-instrumentiste mais également le clarinettiste batave Wilhelm Breuker.  N’oublions pas que beaucoup de saxophonistes ont fait leurs premiers pas à la clarinette : Lester Young, Dexter Gordon, Johnny Griffin, Eric Dolphy, etc.

« Lagune », à propos de l’album 

Ayant déjà joué du New-Orleans, ne reniant pas ses racines de classes classiques, ancré dans le jazz mais ouvert à d’autres genres musicaux {Klezmer notamment}, Jean-François Foliez est un clarinettiste et il ne joue que de la clarinette, ce qui dans le jazz contemporain est presque exceptionnel. Il nous offre son premier cédé en quartette – dont deux morceaux avec l’adjonction de neuf cordes et instruments à vent -, qui a déjà fait l’objet de deux concerts de présentation, l’un à Bruxelles, l’autre à Liège. Dix morceaux, pour une durée totale de 50 :25 avec Jean-François Foliez, Casimir Liberski au piano (et fender rhodes sur Africana, non indiqué), Janos Bruneel à la double basse et Xavier Rogé aux drums. En tout 8 compositions de Foliez, une de Bruneel, une de Rogé. Un playground est une plaine ou aire de jeu, délimitée ou illimitée selon les concepts pédagogiques ou environnementaux.  Qu’en a-t-il fait, Jean-François Foliez, de sa plaine de jeu pour cette première exposition et cristallisation de rêves musicaux ?

L’écoute approfondie de l’album confirme ce qu’une première écoute préliminaire avait déjà permis d’établir comme points forts de cette parution :  qualité élevée et originalité des compositions et des arrangements qui s’écartent résolument des ornières en jazz que sont l’exposé du thème, head arrangements sans finesse, solos, « réexposition » du thème,  mais aussi une belle diversité de climats tant pour les exposés de thèmes que pour les arrangements, ou encore, pour certaines interprétations, la présence d’un swing comme au bon vieux temps, faisant penser à l’époque de Benny Goodman ou de clarinettistes des années soixante tels DeFranco, Scott, Daniels, voire un peu plus contemporain comme Don Byron, et enfin, le haut niveau instrumental et la diversité de phrasés dans les solos des deux principaux solistes : Foliez à la clarinette et Casimir Liberski au piano.

Il est parfois difficile d’établir une hiérarchie et de séparer ce qui est parfait à tous points de vue de ce qui ne constitue pas un pinacle mais reste d’un très bon et haut niveau artistique sur le plan conceptuel et de l’interprétation. Mes trois coups de cœur absolus sont Laguna, une composition de Foliez, Turquoise de Bruneel et Récurrence de Rogé. Les deux premiers morceaux cités voient, outre le quartette, l’adjonction de 4 instruments à cordes et 5 instruments à vent (dont le pianiste Johan Dupont y jouant de la trompette, mais on sait qu’il est multi-instrumentiste), avec par moments une très appréciable densité et profondeur sonore. La composition de Rogé est jouée en quartette.

Lagune (no. 01) débute par un très beau sol très profond tenu durant 5 secondes. Ensuite, les cordes et les vents tissent une mélodie d’accompagnement lente, ample, lyrique, dont un passage en pizzicatos (00 :31/00 :37), puis un thème un rien hispanisant est joué par Foliez avec des contrechants occasionnels des neuf cordes et vents, suivi de deux passages plus élaborés, rythmiques, et très « symphoniques » par instants (ex. 01 :36/02 :01). Foliez prend son solo à 02 :02. Sa sonorité est lisse, sans vibrato, équilibrée dans tous les registres, je dirais dans la lignée d’Eddy Daniels et Tony Scott. Dans son intervention, il ne néglige pas de rendre hommage à certaines musiques qui ont dû jouer un rôle dans son développement musical comme par exemple l’effet retard rappelant les praticiens modernes du klezmer (02 :21/02 :24), ou ces traits virtuoses à l’instar des mitraillades bebop mais sans mordant (ex. 02 :31/02 :33, 02 :44/02 :49). Parfois, il infléchit légèrement la hauteur de notes, une technique qu’il a empruntée à ces klezmorim comme Krakauer plutôt qu’aux adeptes du jazz d’avant-garde.  J’ai bien aimé le solo de Liberski à la frappe plutôt métallique et dont la main gauche lourde faisait penser à McCoy Tyner alors que certaines vagues de la droite rappelaient Alice Coltrane (ou Debussy) du temps de sa participation au dernier quintette de son époux John (ex. 03 :27/03 :44).  Une superbe composition bien conçue, magnifiquement arrangée, avec une mise en place et des voicings  impeccables.

L’autre joyau incontestable est, pour moi, Turquoise de Bruneel {no. 05}. Déjà l’introduction à la clarinette seule, d’une prosodie contemporaine, m’a fait penser à la beauté de certaines pages pour cet instrument du Quatuor pour la Fin du Temps {Messiaen}.  Notons aussi l’incroyable justesse du clarinettiste. J’ai noté le dernier fa de son introduction tombant pile au diapason, sans l’ombre d’une distorsion de son bémolisée ou diésée, comme c’est courant même en classique (00 :32/00 :34).  Ensuite, le groupe complet joue une mélodie presque hiératique, lente, lyrique avec un magnifique contrechant au piano de Liberski. Puis, une espèce de trouée solaire (> 01 :47), une fantastique ligne mélodique d’une beauté diaphane, transcendante, certains traits finals de ce thème (par ex. 02 :01/02 :40) m’ont fait penser à ce qu’il y a de meilleur dans certaines musiques de film, comme celle de Hana Bi par exemple, d’un pur lyrisme {réalisateur Takeshi Kitano, compositeur Joe Hisachi}. C’est là du très grand art.  Le solo de Foliez démarre sur un superbe roulement sur les cymbales de Rogé (02 :45/02 :46), le clarinettiste restant dans un mode lyrique avec une intervention sinueuse, sans rugosités ni aspérités, sauf à certains moments d’emphase comme pour ces traits itératifs en aigus (03 :05/03 :12) ou ces séries de notes ascendantes et descendantes (03 :30/03 :37) rappelant un rien l’univers impressionniste de Debussy. Par après, Foliez et Liberski jouent un passage rythmé, plus rhapsodique, de type contemporain, à deux voix (>04 :00). À 04 :19, un fragment avec l’orchestre au complet vient en prélude d’un solo de Liberski, animé, vigoureux, exubérant, extraverti et diversifié (> 05 :46, contrechants orchestraux).  06 :09, retour à ce climat hiératique presque funèbre.  Une très belle réussite de composition, d’arrangement et d’interprétation.

Récurrence, une composition de Rogé {no. 09}, à la ligne mélodique riche, moderne et complexe du point de vue rythmique, est exposé à la clarinette (> 00 :10, avec contrechant piano) après une très courte introduction au piano et un beau contrepoint à la batterie. On sent que le compositeur a écouté de la musique de jazz contemporaine. Le solo de Foliez reste toutefois ancré dans une tradition à l’opposé de l’avant-garde ou des excès harmoniques. Il est bien diversifié sur les plans mélodique et rythmique, parfois avec des influences klezmer (ex. 01 :43/01 :47, 01 :53/01 :54). Les traits virtuoses (ex. 02 :04/02 :08) ont une connotation bebop mais sans les intervalles fous ou les mitraillades sonores que pratiquait Parker par exemple ou, dans un autre domaine, Dolphy.  J’ai beaucoup aimé les beaux effets de pédale de résonance au début du solo de piano de Liberski (> 02 :10), ensuite avec un phrasé de traits courts, parfois hachés (> 02 :28), fortement rythmés (02 :33/02 :40) et, quelquefois, de pure virtuosité (02 :41/02 :44), voire fulgurants (02 :48/02 :49).

Si je mets ces trois morceaux en exergue, cela ne veut pas dire que les 7 autres sont à jeter, loin de là. Platinum (no. 02) est un véhicule pour le swing de Foliez avec par-ci, par-là, des touches klezmer, de fort beaux suraigus (01 :38/01 :39 par exemple) ou ce trait d’arpèges descendants en décalage rythmique (02 :08/02 :10), le tout – notons-le car c’est rare en jazz -, sur fond d’accompagnement sonore foisonnant du piano.  Foliez et Liberski introduisent même un mood cubain (02 :27/02 :39) avant de reprendre l’exposé du thème, se terminant par un beau glissando ascendant sur rubato de piano. Labirinos {no. 3} commence par une introduction au piano, comme des gouttelettes, passant en mode plus symphonique mais d’une belle texture et richesse sonore, l’écrin parfait pour l’exposé de ce très beau thème un tantinet mélancolique.  Bruneel ensuite en solo à la double contrebasse d’une très belle, profonde  et chaude sonorité, rehaussée par l’incroyable richesse des contrechants au piano (on pourrait dire un peu par moquerie que le silence doit être le plus grand ennemi du pianiste !). Foliez suivant par des sinuosités parfois en paraphrases ou en échos à la ligne mélodique, d’où ne sont pas absents les traits virtuoses (ex. 03 :53/03 :56) voire un saisissant glissando (03 :59/04 :01). La fin du morceau est de nuance très piano avec des effets impressionnistes au clavier. Germination (no. 4) est surtout un morceau qui met Liberski en valeur dans un solo d’entame parcimonieuse, bien soutenue par l’excellence des contrebassiste et drummer.  Mais il varie ses effets, jouant de virtuosité (ex. 01 :28/01 :31, 01 :36, 01 :39), ou pratiquant un jeu plus serré des deux mains (ex. 01 :48/01 :53). Même durant le bref intermède de batterie (> 03 :17) assez standardisé, Liberski pratique des contrechants.

Electrotest {no. 6}, au départ d’un exposé à l’unisson dans le genre des fugues jazz/morceaux de Goodman, est un « showpiece » pour une belle improvisation d’hommage de Foliez au Roi du Swing, mais dans son propre style, avec un formidable swing, ménageant des ralentis (02 :40/02 :47), des notes growlées (03 :01) et un fort bon solo de Liberski, percussif, varié et virtuose par moments. Mr Moustache (no. 8), s’il commence dans le même style qu’Electrotest, part ensuite dans une veine proche du bal-musette pour, finalement, déboucher via le premier solo (de Liberski) sur une atmosphère rappelant Spain et la sphère musicale cubaine.  Notons ce formidable passage en octaves au piano (01 :49/01 :55), rappelant les meilleurs moments pianistiques de cette musique dont la vigueur ne le cède qu’à l’implacable rythmique. Foliez poursuit d’ailleurs dans son intervention (> 02 :02) sur ce mode vigoureux, grisant et exaltant.  Un morceau d’une belle brillance. Waltz 50 Sticks débute par une intervention à la double contrebasse où on note la belle et profonde sonorité.  L’exposé du thème à la clarinette commence avec la seule contrebasse à laquelle s’ajoute bientôt le piano.  Mais ce thème mélancolique évolue et devient plus exubérant (> 01 :11) par circonvolutions mélodiques, suivi d’un solo de piano volubile, rythmique et très percussif, en  single notes ou block chords.  Foliez ensuite dans une intervention aérée mais bien rythmée aux accents quelquefois terriblement swinguants (ex. 03 :31/03 :36), avec des ralentis syncopés (ex. 03 :54/03 :55).  Son jeu est ancré dans l’esprit des clarinettistes des années soixante déjà cités (Scott, Daniels, DeFranco), mais il n’est pas un imitateur et ne pratique pas le copié/collé. Il a développé son propre style, je parle ici d’espritLa seule déception c’est Africana (no. 07), avec un thème pourtant plaisant en soi, presque commercial. Peut-être que quelque chose m’a tout bonnement échappé. Je n’ai pas retrouvé dans ce morceau ni dans le solo ou la finale de références musicales à l’Afrique ni au beat funky, du moins de ce que moi j’en connais. J’ai trouvé irritant ces riffs itératifs de la fin sans beauté ni nécessité conceptuelle (04 :56/05 :34). Par contre, le beat du drummer pendant l’exposé du thème est intéressant, moins pendant le solo avec cette pédale rythmique. Et, notons que Liberski est au synthétiseur ici.

« Lagune » constitue un très bon début discographique d’un musicien, jazzman et clarinettiste de talent, très bien entouré, avec des valeurs sûres que sont Liberski, Bruneel et Rogé. J’ai aimé les concepts thématiques et d’arrangements, la belle diversité de climats tant dans les compositions, exposés de morceaux, que pour les solos.  Les deux morceaux avec 13 musiciens en tout sont de très belles réussites ainsi que la composition du batteur Rogé. Les autres titres ne déméritent nullement car ils présentent certains des aspects de la riche personnalité musicale et des goûts de Foliez puisqu’il est le principal concepteur du disque, à l’exception de deux titres.  Pour ce premier cédé, Jean-François Foliez a opté pour un ancrage dans une tradition de musique moderne, mais aux racines jazzistiques dont certaines d’entre elles remontent au Goodman des années 1930 ou aux Scott, Daniels, DeFranco, des années 1950 et 1960, d’autres racines font référence à la musique Klezmer, voire à l’exubérance et l’extraversion que le New Orleans lui a apporté du temps où il pratiquait cette musique vivifiante et qui n’a rien perdu de son charme. Notons la magnifique prise de son (Daniel Léon) et la balance ainsi que le mixage pour des morceaux qui, dans l’ensemble, ont nécessité une mise en place millimétrée.  Outre le morceau Africana, je déplore la très banale impression du côté face du CD, cette couleur de blanc cassé fatigué (comme s’il avait été gravé dans un pays d’Europe de l’Est) n’est pas du tout emblématique  de la formidable vitalité, de l’incroyable et belle expressivité et luxuriance de cette musique vivifiante, tonique, aux aspects parfois lyriques.

Roland Binet