U.F.I.P. : cymbales, gongs, tams (1) août17

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U.F.I.P. : cymbales, gongs, tams (1)

U.F.I.P. en Toscane

Unique au monde : une fabrique de cymbales, gongs, tams, percussions métalliques.

Localisée à Pistoia, dans un zone artisanale, la fabrique U.F.I.P a été fondée par un groupe d’artisans locaux dans les années 1930, dans le but de créer des gammes de cymbales et de percussions métalliques destinées aux orchestres d’harmonie et classiques symphoniques, de musiques de danse, et bien sûr pour le jazz naissant.

Le développement incessant d’ensembles de fanfares et l’utilisation grandissante des tams, des cymbales, gongs, crotales, cloches dans la musique symphonique : Mahler, Wagner, Berlioz, puis Stravinsky, Bartok et tous les compositeurs contemporains ont créé un marché. L’usage des percussions métalliques se répand alors dans les studios d’enregistrement, les  conservatoires, l’opéra, les salles de danse et dans le moindre village d’Italie pour la Banda locale. Cette demande effrénée au début du XXème siècle et les développement technologiques amènent les frères Tronci, eux-mêmes fabricants de tuyaux d’orgue établis à Pistoia depuis le XVIIIème siècle, à s’adapter et à inventer de toutes pièces une nouvelle industrie en collaboration avec d’autres artisans avec qui ils sont associés.

L’entreprise est fondée sous le nom de U.F.I.P : Unione Fabbricanti Italiani di Piatti Musicali e Tam Tams Pistoia. Aujourd’hui, c’est Luigi Tronci et son fils Damiano qui dirigent UFIP, un des trois grands noms de cette industrie très spécialisée, à l’instar de Paiste en Suisse et de Zildjian aux USA. Le personnel compte une douzaine de travailleurs, des cymbaliers au savoir-faire magique et d’une sûreté quasi infaillible. Au début du XXème siècle, les cymbales sont fabriquées en Turquie. J’en possède une très épaisse et très lourde, fabriquée à Constantinopolis (sic !); elle devrait dater d’il y a une centaine d’années et a presque la puissance sonore et la dynamique d’un gong. UFIP est la seule compagnie qui assure l’entièreté de la chaîne de fabrication depuis la fusion des lingots de cuivre (rame en italien) avec une dose d’étain (stagno) pour créer l’alliage requis pour ces instruments en bronze. Les autres compagnies font réaliser « l’instrument brut » par des fondeurs spécialisés. C’est alors que le fabricant cymbalier le dégrossit, en réduit le volume et le poids par grattage et martèle minutieusement la surface supérieure jusqu’à ce que le son désiré naisse. 

Rien d’étonnant qu’UFIP tienne à réaliser la fusion lui-même : à Pistoia, on travaille le cuivre et le bronze depuis la plus haute antiquité, soit plus de 3.000 ans. Donc, bien avant la naissance de Rome, à l’époque de la civilisation étrusque. En Belgique, le « pistolet » est un petit pain rond que les plus pauvres pouvaient acheter pour une pistole, monnaie en cuivre qui tire son nom de la ville de Pistoia, soit un sou en cuivre, l’unité monétaire la plus petite, ancêtre de notre centime rouge. Ce même mot, pistolet, désigne l’arme à feu réalisée avec des éléments en cuivre et bronze au XVIIème siècle. C’est dire l’importance millénaire de cette industrie connue alors dans toute l’Europe. On sait que les Nordistes ont toujours eu l’air de se moquer de l’industrie italienne, car ce pays a accusé un léger retard dans l’industrialisation moderne au XIXème et au début du XXème et que les aléas délirants de la vie politique, la corruption endémique et la délinquance maffieuse font très désordre. Mais le sérieux et l’implication professionnelle des artisans et des moyennes entreprises italiennes sont vraiment impressionnants.

Pour un batteur professionnel ou un percussionniste de concert exigeant, la ditta UFIP est une véritable caverne d’Ali-Baba. Pour le compositeur Puccini avaient été réalisés les gongs et tams qui ont servis à la Scala de Milan pour les représentations de Turandot. C’est ici que le légendaire batteur des Rolling Stones, Charlie Watts, un excellent drummer de jazz, vient en personne choisir ses cymbales. Le génial Max Roach, l’inventeur de la batterie du jazz moderne et compagnon de Charlie Parker, Sonny Rollins, Miles Davis, Bud Powell et Clifford Brown, a plus d’une fois visité les lieux, ainsi que la batteur de l’Art Ensemble de Chicago, Don Moye. Les murs de l’entreprise sont recouverts d’affiches et photos de musiciens et de groupes les plus bigarrés et improbables les uns que les autres qui font confiance à UFIP et assurent une publicité vivante à une production de haute qualité qui s’exporte dans le monde entier à travers les distributeurs les plus sérieux du marché. 

Lors de notre visite, on emballe des palettes de cymbales.  Non content de produire des instruments, Luigi Tronci s’est investi généreusement dans le mécénat à travers la fondation Tronci, dont les locaux sont en fait un musée de la percussion avec une petite salle de concert attenante situé dans le centre historique de la ville, elle-même une merveille pour l’architecture médiévale de ses monuments. A travers sa fondation, il aurait pu se contenter d’organiser un concours de fanfares ou de bandas ou de sponsoriser un festival de musique classique ou de blues. Curieusement, fasciné par les possibilités sonores et les effets de timbre requis par les compositeurs contemporains et les percussionnistes d’avant-garde, Tronci s’est passionné pour la recherche instrumentale dans son domaine et dans la recherche musicale la plus pointue : la musique expérimentale ou improvisée, souvent la plus radicale.

Dans les années septante, UFIP et le percussionniste Andrea Centazzo  initient une collaboration vraiment peu ordinaire ! À l’époque, Centazzo est un des créateurs de référence dans la nouvelle musique improvisée en Italie avec un retentissement international. Après avoir été le batteur du quartet du pianiste Giorgio Gaslini au début des années 1970, un des principaux pionniers du jazz libre de la péninsule, découvert en compagnie de Don Cherry et Gato Barbieri en 1966, Andrea Centazzo joue régulièrement en duo avec le saxophoniste Steve Lacy dès 1976. Une musique lunaire et exigeante avec laquelle ils se sont produit dans toute l’Italie. Leur album « Clangs » voit le jour sur le label Ictus, fondé par le musicien avec l’aide de Tronci. Le percussionniste devient un partenaire de l’entreprise en collaborant à la création de nouvelles gammes de cymbales, gongs, tams, cloches tubulaires que la langue italienne synthétise sous le vocable piatti, synonyme de plats de cuisine… italienne. Centazzo mettait son ouïe très fine, son intuition et sa grande musicalité au service d’UFIP. On le voit en scène avec une extraordinaire installation avec des dizaines de cymbales, tams, cloches et crotales de toutes dimensions, dressées de manière très organisée et formelle sur des pieds et des cadres métalliques rutilants. Son installation est aussi impressionnante que celle de son ami Pierre Favre, qui fut aussi son professeur, mais sous contrat avec Paiste.

Avec Favre, il publie un excellent duo de percussions pour Ictus et très vite le label exporte de fantastiques albums avec Derek Bailey (« Drops »), Evan Parker et Alvin Curran (« Real Time »), Lol Coxhill et Franz Koglmann (« Moot Point »), Steve Lacy et Kent Carter (« Trio Live ») enregistrés lors de longues tournées dans les Centri Sociali, les universités et les clubs de la péninsule. Sans oublier son partenariat avec le trompettiste italien Guido Mazzon (« Duetti »/ « L’Orchestra »). Ictus publie aussi un superbe album solo du batteur Andrew Cyrille, le compagnon historique de Cecil Taylor (« The Loop »). Si Steve Lacy est un musicien incontournable dans l’évolution du jazz contemporain free vers la musique créative improvisée et une voix inoubliable de cette musique sur le saxophone soprano, les saxophonistes Evan Parker et Lol Coxhill et le guitariste Derek Bailey, comptent parmi les artistes majeurs d’une musique improvisée européenne qui découvre de manière radicale, spontanée et hautement réfléchie  un territoire sonore et musical où fusionne l’esprit de libération collective et l’expression hautement personnelle, voire profondément intime,  avec la recherche et l’exigence des compositeurs pointus issus des milieux académiques qui brisent les tabous : John Cage, Luciano Berio, Stockhausen, Kagel, Ligeti, Feldman. Une musique basée sur l’écoute et la dynamique.

En 1978, Andrea Centazzo est le premier improvisateur libre européen à effectuer une tournée aux USA. Il est donc le premier parmi ses créateurs européens de la free music (Bailey, Parker, Bennink, Lovens, Van Hove, AMM etc..) à travailler et enregistrer avec John Zorn, Eugène Chadbourne, Tom Cora, Rova Sax Quartet, Henry Kaiser, John Carter, David Moss, Davey Williams et LaDonna Smith et le japonais Toshinori Kondo. Ictus en a publié plusieurs disques et dès les années 2000 réédité le catalogue vinyle et des inédits passionnants. Dans les années 1980, le mécénat de la fondation Tronci et UFIP lui permettent de rassembler de grands ensembles remarquables tels Cjant et le Mitteleuropa Orchestra pour jouer ses compositions pour improvisateurs. Il présenta un peu plus tard des compositions pour percussions (« Terra ») avec une installation de tambours et surtout une arborescence peu commune des piatti de toutes les dimensions.  Il faut donc attribuer au crédit de Luigi Tronci d’avoir contribué, à travers sa relation avec Andrea Centazzo, au développement de cette musique réputée difficile et permis à des dizaines d’artistes novateurs de s’exprimer, créant un précédent pour d’autres organisateurs tels que le CRIM de Pisa ou le collectif CMC de Turin en parallèle avec le travail de défrichage de l’ensemble Nuova Consonanza, l’activité des labels Cramps et L’Orchestra. Sans oublier les recherches sur la voix humaine de ce pionnier incontournable et disparu trop tôt, Demetrio Stratos ou le travail du tromboniste Giancarlo Schiaffini. Il arrive souvent que des mécènes soutiennent des artistes « secondaires », mais avec Centazzo et les autres artistes impliqués au fil des ans l’exigence artistique fut à la hauteur de la réputation internationale d’excellence de l’aventure d’UFIP.
C’est avec  mes camarades de tournée improvisée, le percussionniste Marcello Magliocchi, le violoniste Matthias Boss et le saxophoniste Guy-Frank Pellerin que se déroule la visite. À l’instar de  Centazzo, Marcello Magliocchi a imaginé et conçu de nouveaux instruments en étroite collaboration avec UFIP : un type de cymbale « rectangulaire » dont on a coupé deux larges demi-lunes pour laisser vibrer une tranche sur le pied permettant ainsi la rotation pour obtenir un effet de projection tournoyante, des cymbales de hi-hat étrangement ovales et asymétriques, un chapelet de mini cymbales plates, un autre modèle de cymbale dont un large bord est découpé en arrondi pour la jouer à l’archet en produisant des notes différentes et précises. Aussi un gong puissant et bulbé en cinq points par des cupules arrondies qui tracent une croix sur la surface supérieure assez impressionnant. Le plus étonnant est la série des sept cloches tubulaires accordées sur les sept notes « blanches » de la gamme, montées sur un résonateur circulaire d’un profil exactement semblable et actionnées par un poussoir en bronze placé au sommet frappant la surface intérieure avec un marteau. On peut aussi produire des sons à l’archet, avec baguettes et mailloches, frappes et frottements divers. C’est un instrument unique au monde auquel a collaboré le sculpteur Tullio Di Gennaro et que le musicien se propose de mettre en vente d‘ici peu.

Jean-Michel Van Schouwburg (suite et fin lundi 21 août)