Guy Segers, rencontre d’univers (2/2) nov02

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Guy Segers, rencontre d’univers (2/2)

Guy Segers, rencontre d’univers 

(suite et fin)

(c) Fabienne CRESENS

Regard sur la scène musicale belge actuelle.

Tu as déclaré jadis lors d’une interview (en 2008) que «ce qui est solide vient du Japon, j’aimerais entendre ce type de rébellion de ces groupes en jazz». Maintiens-tu cette opinion d’il y a neuf ans ?

Oui. L’énergie que déploient certains musiciens japonais et cette forme de rébellion, sont incroyables. Et, ces formes de rébellion devraient être le cachet du jazz. Cela je ne le retrouve pratiquement jamais parmi les nouvelles générations. 90 % viennent des écoles ou des conservatoires et jouent tous dans la même lignée. On apprend l’harmonie juste, on en revient à une conformité.

Le jazz actuel sonnerait-il comme du Muzak ?

Oui et non. Oui mais en pire car avec le Muzak, au moins on savait que c’était du Muzak. Non, parce que coller l’étiquette « jazz » et faire du Muzak, c’est malhonnête. D’autre part, il y a quand même actuellement beaucoup plus de jeunes musiciens capables d’une excellente maîtrise de l’instrument, ce qui, en soi, est quand même une démarche d’épanouissement personnel. Souvent, j’observe des jeunes musiciens qui jouent des choses banales mais en parfaite maîtrise instrumentale, et je me dis que plus tard ils passeront peut-être à des choses plus intéressantes. Ce qui est intéressant c’est le potentiel latent d’un musicien. Ce qui m’arrivait régulièrement c’était de repérer des musiciens qui jouaient dans un contexte peu abouti, et, malgré cela, je percevais en eux les stades de progression suivants. Je percevais certaines aptitudes chez des personnes, et d’autres ne les percevaient pas. Par contre, chez d’autres qui semblaient talentueux, le potentiel était absent parce qu’ils étaient désorganisés.

Tu as dit il y a longtemps lors d’une autre interview que les générations de musiciens comme la tienne qui s’en sont sorties sans passer par le moule de conservatoires étaient bien plus originales que celles qui en sortent maintenant. Maintiens-tu cette opinion ?

Oui tout à fait. La différence : les écoles actuelles apprennent aux musiciens à jouer dans un moule de conformité, mais, justement, la différence est que le musicien accompli, c’est celui qui se cherche et qui à force de chercher finit par avoir sa propre signature, que personne d’autre n’a. Un peu comme  les empreintes digitales. L’écolage en jazz est une absurdité totale puisque cette musique au départ se voulait contre le système, apprendre aux nouveaux musiciens à jouer dans le système est un non sens.

GUTS

Une tentative de bilan.

En tant que papy, un conseil pour tous ces jeunes qui s’achètent une guitare, une batterie ou un saxophone ?

Travailler son instrument sans copier. S’inspirer mais ne pas copier. Avoir beaucoup de patience, avoir le sens du sacrifice financier, familial, car la musique ne rapporte pas toujours grand-chose. Ne pas croire à l’histoire des stars qui sont propulsées au devant de l’actualité en un jour.

Des regrets dans ta carrière musicale somme toute assez protéiforme ?

Le regret d’être né en Belgique. Quand je vois la carrière de Bill Laswell (bassiste aux USA), il a le même profil, la même expérience que moi, mais quand je vois la carrière qu’il a eue…

La concurrence aux USA est tout de même gigantesque, peut-on comparer ?

Au kilomètre carré, il n’y a pas autant de très bons musiciens aux States qu’ici, même si au total il y en a beaucoup plus. Ce qui a différencié Laswell, ce n’est pas au niveau technique, mais son style englobait plus de visions, plus d’idées, il était beaucoup plus personnel. Beaucoup de bassistes essaient d’imiter et de jouer comme Pastorius. Pastorius, il est vrai, jouait fluide et rapide. Le problème c’est que tous les bassistes électriques ont essayé de jouer comme lui. C’était presque comme une compétition de voitures pour déterminer celui qui serait le plus rapide. Par contraste, le bassiste de Magma, Jannick Top, est tout le contraire de Pastorius. Quand on le voit, on a l’impression qu’il ne fait rien. On peut assister à une heure de concert sans croire qu’il y a un bassiste dans le groupe, mais quand on essaie de démêler ce qu’il a fait, le monde se renverse. C’est dix fois plus difficile. Par exemple, il a une polyrythmie des doigts de la main droite époustouflante. Il est plutôt le type à camoufler sa virtuosité. Tous ces bassistes de jazz fusion, leur basse est réglée de telle manière qu’elle sonne toute seule. Moi je fais partie des bassistes à la Jack Bruce, aux cordes de gros diamètre qui requièrent qu’on exerce une force, ce qui est très différent de l’approhe des bassistes jazz. Personnellement, je n’ai jamais été accroché par Pastorius.

A quelle époque musicale aurais-tu aimé vivre ?

Bassiste de Jimi Hendrix. Avoir la technique que j’ai maintenant transposée à cette époque car personne ne jouait comme cela alors.

Des conseils pour les politiques au sujet de la culture et de la musique ?

Qu’ils prennent conscience que le potentiel artistique belge peut être une source de rentrées financières pour le pays. Nous avons ici l’avantage d’être un petit pays. Nos artistes s’expatrient donc. Nos musiciens pourraient jouer beaucoup plus que les étrangers en Belgique, on pourrait ramener donc beaucoup plus d’argent. Prenons le cas des productions cinématographiques, toujours pour embellir leur image personnelle, les autorités permettent des productions free tax-free ou via des combinaisons financières off shore. Ce qui avantage les étrangers qui viennent ici. Au niveau de la musique, de la peinture, on a un potentiel inexploité.

Quels sont tes projets musicaux immédiats ?

J’aurais envie de reprendre des tournées avec mon trio Uneven Eleven (Charles Hayward à la batterie, Makoto Kawabata à la guitare, dont le double cédé « Live at Cafe Oto » a été produit par le label Sub Rosa), rencontrer de nouveaux musiciens, faire de nouveaux enregistrements. Je travaille en permanence sur la récupération de matériau du passé (archivage) enregistrés sur d’autres supports. J’ai l’intention de faire de nouvelles compositions. Souvent, je fais appel à d’autres musiciens, aux States, en Suède ou ailleurs qui enregistrent et collent ainsi leur partie en travaillant chez eux, et je remixe alors le tout, c’est assez enthousiasmant.

Propos recuillis par Roland Binet