Orchestra Vivo, le tout est plus grand (2) mar01

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Orchestra Vivo, le tout est plus grand (2)

Orchestra Vivo, le tout est plus grand…

Quelle est la liberté d’action dont chaque musicien peut jouir au sein de la formation ?

Garrett List : je ne parlerais pas de « liberté »… J’évoquerais plutôt « l’investissement » de chaque membre de l’Orchestra ViVo, qui contribue à la création d’une musique qui n’a encore jamais été entendue… Nous avons un son particulier… J’ai beau écouter beaucoup de choses, je ne rencontre ce son-là nulle part ailleurs… Pour y arriver, nous avons d’ailleurs dû solutionner certains problèmes techniques…

Comment faire en pratique pour réunir le tutti ?

G.L. : (il rit…). Il arrive que certains musiciens n’apparaissent que lors des soirées de concerts. Parfois, nous déplorons des absences le jour de la « générale ». Mais c’est normal : tous participent à plusieurs projets… Je m’en réjouis d’ailleurs !

C’étaient vos élèves ?

G.L. : au début de l’existence de l’Orchestra ViVo, ils étaient un peu plus nombreux. Il en reste environ la moitié aujourd’hui. Mais on n’en parle pas trop. Ça ferait un peu « ancien combattant » ou « vieux professeur » (il en rit).

Manu, comment les musiciens de l’Orchestra perçoivent-t-ils Garrett ? Le considérez-vous comme un Directeur artistique ou plutôt comme un « Padre » à l’ancienne ? Celui qui éclaire le chemin ?

Manu Louis : comme un gourou ! (Garrett se marre) Non, plus sérieusement, la perception est différente d’un musicien à l’autre. Je pense que ceux qui ne l’ont pas connu en tant que professeur viennent chercher dans l’Orchestra ViVo ce que Garrett nous a enseigné. Sur la direction artistique du projet, Garrett a obtenu une carte blanche. Nous ne le contestons pas.

G.L. : (il l’interrompt) si… Parfois, ce que je propose n’est pas suivi. Je me sens un peu dans la peau du Chef de la tribu. Si mon idée est rejetée massivement, je me plierai au choix de la majorité. Dans ce cas, s’il s’avère que cette idée était finalement bonne, ils auront au moins appris quelque chose. Dans le cas contraire – même à mon âge – c’est moi qui aurai appris quelque chose. Il est rare que j’impose mes choix. Même lorsqu’il s’agit de mes propres compositions. Pour en revenir à la question, je ne me considère plus comme étant leur « professeur ». Certains d’entre eux ont été mes élèves il y a vingt ans.

Vous devez néanmoins ressentir une certaine fierté ?

G.L. : oui ! Je suis très fier du résultat obtenu… Je suis ravi de constater que la plupart de mes élèves sont devenus des artistes accomplis ! Pour n’en citer que quelques-uns, je pense aux parcours d’Adrien Lambinet, d’Aurélie Charneux (une clarinettiste remarquable), de Jean-François Foliez (qui démarre la composition) ou encore de Johan Dupont. Ça me rend réellement heureux de voir tous ces gens aussi créatifs autour de moi !

Henri Pousseur (compositeur et Directeur du Conservatoire royal de Liège à l’époque – NDLR) a joué un rôle essentiel pour inclure l’improvisation dans la création musicale. Au point de convaincre un jeune musicien new-yorkais de débarquer dans une ville et un pays qu’il ne connaissait pas…

G.L. : je vais dire la vérité ! (il sourit) Henri Pousseur n’a pas eu besoin de me convaincre. J’avais besoin de ce boulot ! J’étais fauché. J’étais un jeune homme trop sûr de lui et arrogant (je dois encore un peu travailler sur ce dernier point). On me donnait entière liberté : j’avais pour mission de donner un cours de musique où on utilisait l’improvisation comme un outil d’apprentissage. Je faisais déjà ça à New-York avec Karl Berger au sein du Creative Music Studio (dans lequel des musiciens comme John Cage, Steve Lacy ou encore Lee Konitz ont enseigné et formé des orchestres avec leurs étudiants NDLR). Ici à Liège, on me donnait un job régulier, alors qu’à New-York, je l’exerçais de façon plus sporadique.

Vous avez choisi de sortir vos nouvelles compositions sous le format d’un (double) dévédé… Pourquoi avoir associé l’image au son ?

G.L. : les archives et le programme sont copieux. Nous avions tant de matière ! Cela explique le format double dévédé. Les gens sont demandeurs je pense, qu’on leur fournisse l’image avec la chanson, comme un format « clip ».

Je pensais qu’il s’agissait pour vous d’une opportunité de figer l’existence de l’Orchestra ViVo sur un support image, compte-tenu du fait qu’il est très compliqué de réunir tout le monde pour les sessions de répétitions…

G.L. : je ne pensais pas à ça ! En effet…

M.L. : ceci-dit, nous faisons tout de même quelques concerts par an, malgré les difficultés que nous rencontrons pour nous réunir.

G.L. : cette saison-ci n’a pas été bonne : trop peu de dates. En principe, on arrive tout de même à obtenir entre cinq et dix contrats sur une année. On a déjà proposé de faire des concerts en formation réduite. Mais les gens préfèrent le tutti. Des commandes arrivent pour les saisons prochaines. Je suis confiant. Du fait que nous n’appartenons pas au « secteur classique », la Fédération Wallonie/Bruxelles ne nous octroie pas de subsides de fonctionnement. Nous rencontrons des difficultés organisationnelles à cause de cela.

« le tout est plus grand que la somme de ses parties… » En quoi cette maxime est-t-elle importante à vos yeux ?

G.L. : (il articule chaque syllabe en battant la mesure sur la table) « The Whole Is Greater Than the Sum of Its Parts »… ! (puis il essaye, sans y arriver, de se remémorer le nom de celui qui l’a écrite – en vérité il s’agit d’Aristote NDLR). En l’occurrence, les « parties » ici, ce sont des musiciens. Des artistes dotés d’une sensibilité qui leur est propre, voire d’un ego particulier.

M.L. : en vérité, le casting de l’Orchestra ViVo a été réfléchi afin de s’assurer que chacun convergera vers un objectif commun. Je pense que Garrett ne les a pas choisis au hasard. Je n’ai encore jamais vu Garrett censurer la composition de l’un d’entre nous, ou critiquer de façon négative ce que nous faisons. Nous jouissons tous d’un espace d’expression personnel au sein de l’Orchestra… ce qui évite les frustrations et les conflits.. Certains sont partis et ont été remplacés. Mais dans l’ensemble, nous gardons une belle homogénéité. Finalement, c’est peut-être ça, le principal succès du projet !

G.L. : (s’adressant à Manu) je vis les choses un peu différemment de toi. En cas de conflit (ce qui arrive, mais jamais de façon grave), les musiciens s’adressent à moi. Ceci dit, en huit ans de vie, les membres de l’Orchestra sont restés les mêmes à septante pour-cents. Ce qui prouve en effet qu’ils s’y sentent bien ! C’est une de mes spécialités : équilibrer les choses, jouer les médiateurs. Bien sûr que les artistes possèdent un ego très important. Je trouve cela normal. Ça leur permet de grandir, même si les gens ne le comprennent pas toujours. Mais cette idée que « Le tout est plus grand que la somme de ces parties » (il insiste à nouveau sur chaque syllabe) ne s’applique pas qu’aux musiciens ! Ce message, nous devons aussi le transmettre à chaque être humain. Chacun possède ses particularités. Si on met tout ça ensemble, qu’il s’agisse d’un orchestre ou qu’il s’agisse d’un groupe d’individus, on obtient un ensemble plus important que la somme arithmétique de ses composantes. Je crois beaucoup plus au « génie collectif » qu’au « génie individuel ». Ce sont des « génies individuels » comme Hitler, Staline ou Roosevelt qui ont plongé le Monde dans un bain de sang ! Nous devons admettre que nos différences forment notre richesse. En vérité, l’Orchestra ViVo, ce ne sont pas trente personnes, mais bien quarante-cinq !

Vous en pensez quoi Manu ?

M.L. : (il rit) je pense beaucoup en solo en ce moment ! (le garçon écume en solo toutes les petites salles européennes, voire plus lointaines NDLR). Plus sérieusement, il faut garder à l’esprit que l’Orchestra ViVo ne fonctionnerait pas (ou alors, ce serait très compliqué) sans la présence de Garrett en qualité de Directeur artistique. Nous avons besoin d’être chapeautés. Si chacun agissait avec un pouvoir de décision égal à celui de tous les autres, on n’avancerait plus. Le rôle de Garrett est essentiel… et ça nous aide bien !

G.L. : j’aime sentir l’équilibre qui règne au sein de l’Orchestra ViVo. En fin de compte, je ne suis pas pessimiste quant au sort qui sera réservé à l’être humain ou à l’Orchestra dans le futur. On passera par des moments un peu plus douloureux, mais on s’en sortira !

Quelques informations encore

Un premier album « Orchestra ViVo – Direction Garrett List » (mars 2014) demeure disponible auprès de IGLOO RECORDS. Tandis que le nouveau double dévédé « (The Whole Is Greater than) The Sum of Its Parts » vient de paraître auprès de l’association liégeoise World Citizens Music.

Yves « Joseph Boulier » T.

Reportage photographique de Diane Cammaert