Marie Fikry, On dirait le Sud juin13

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Marie Fikry, On dirait le Sud

Marie Fikry, on dirait le Sud

Nous avons rencontré la jeune pianiste (d’origine) liégeoise en marge du festival Mithra Jazz à Liège, qu’elle a suivi attentivement. Une belle rencontre, à quelques pas du Village où nous nous retrouverons régulièrement durant quatre jours… Les sujets à aborder ne manquaient pas : la publication de son album (très réussi, chronique de JP Goffin) sur le label Homerecords, la couleur et les lumières que l’on perçoit dans sa musique, la mixité de ses origines, son passé et son futur… Une artiste attachante et pleine de promesses !

Propos recueillis par Yves « Joseph Boulier » T.

Jazz Around tu t’es intéressée très jeune à la musique… Quels sont tes premiers souvenirs ?

Marie Fikry (songeuse, prête à énumérer un bottin téléphonique) : mon papa était fan des Gipsy Kings ! Il écoutait aussi Paco de Lucia. Ma maman préférait le rock : Pink Floyd, Scorpions… Mes premiers émois musicaux. Plus tard, je me suis intéressée à la musique classique, lorsque j’ai débuté mes études de piano, à neuf ans. Mais je n’appréciais pas spécialement les pièces conventionnelles, comme Chopin, non ! J’adorais Heitor Villa-Lobos. Mon professeur de l’époque a heureusement vite compris que mon potentiel se développerait mieux dans la musique impressionniste. Elle a aussi remarqué que je « swinguais » le rythme… Ce qui m’a valu de me retrouver dans la section jazz de Nathalie Loriers, à l’Académie. Un choc pour moi, vraiment !

Jazz Around : la musique classique, le jazz… Tes amis devaient être étonnés… Il a fallu s’accrocher !

M.F. (elle rigole) : oh ! J’écoutais aussi la musique de mon âge : Louise Attaque, Indochine. J’aimais aussi le théâtre…

Jazz Around : qu’as-tu ressenti au début… Quand ton travail a commencé à porter ses fruits, quand tu as composé tes premiers morceaux ?

M.F. : ça ne m’a pas spécialement touchée… Par contre, Nathalie Loriers m’a donné plein de confiance ! Elle m’a ouvert de nouvelles voies ! 

Jazz Around : tu sembles être fière de tes origines mixtes : un papa marocain, une maman belge…

M.F. : Oh oui ! Même si ça n’a pas toujours été le cas ! Tu sais les enfants peuvent être cruels… Toute petite, je cachais un peu les origines de mon papa… Cela a pris du temps avant que je ne sois fière de cette mixité…

Jazz Around : certains titres démarrent en mode oriental pour se diriger vers le jazz européen… Ou inversement…

M.F. : Ce n’est pas calculé du tout… Même si tu as probablement raison. Quand on compose, on est obligé de se mettre à nu. Si ça sonne oriental ou mixte, c’est parce que ça répond à mon identité. Un titre comme « Jeanne », que j’ai composé pour ma grand-mère, prend les accents du jazz modal oriental. C’est honnête de ma part. Rien n’est forcé… Nathalie Loriers m’a appris qu’en toute circonstance, il faut respecter ses choix, suivre sa voie. Quand j’étudiais la musique, je devais faire face à des mélodies asymétriques. C’était pas facile. Passer d’une rythmique à l’autre, alors que je ne pouvais pas m’empêcher de jouer cette petite note supplémentaire… Mettre une touche orientale dans le jazz européen. C’est une caractéristique qui m’est propre. Et je sais que ça ne peut pas plaire à tout le monde !

Jazz Around : n’est-ce pas un avantage ?

M.F. : Honnêtement, je ne pense pas. On pourrait me coller une étiquette « orientale » dans le dos. Cela ne comporte pas que des avantages… Mais je reste attachée à mon identité. 

Jazz Around : tu peux nous en dire un peu plus sur les codes de ton disque… L’origine des titres ?

M .F. : toutes les chansons ont bien évidemment leur histoire. J’aime composer en pensant à une lumière, aux ombres… « Lumière d’Atlas » fait référence à un magnifique voyage que j’ai accompli au Maroc avec mes parents. Bien souvent, on associe les compositions aux couleurs et aux harmonies. Pour ma part, j’écris en fonction de luminosités… claires ou sombres… « Suite of Dark Trains » est aussi basée sur les lumières, sombres cette fois. J’ai composé ces quatre suites en hommage aux victimes des extrémistes, que ce soit d’attentats ou de l’Holocauste. « Benslimane » est le village d’origine de mon papa. Ce n’est pas facile de capter une idée et d’en faire une chanson compréhensible…

Jazz Around : surtout sans paroles !

M.F. : oui… Sinon que la musique est universelle. Elle retire des filtres. Sans paroles, elle s’adresse à tous de façon égale…

Jazz Around : on ressent de la mélancolie quand on t’écoute… Est-ce dû aux gammes orientales ? Je pense à Anouar Brahem par exemple… Dont les compositions sont un peu tristes…

M.F. : tu as probablement raison… il y a une tonalité mineure dans les gammes orientales. Ceci dit, exception faite de « Jeanne », je ne pense pas que mon album sonne mélancolique.

Jazz Around : souhaites-tu que l’on parle du statut des artistes, de votre position ?

M.F. : ça commence à devenir difficile de se préparer un avenir serein en étant musicien. Bien sûr, celui qui obtient le « statut » bénéficie d’un peu de répit. Mais je constate qu’un grand nombre de musiciens que je côtoyais en cours ont tout simplement abandonné pour se tourner vers des métiers plus rémunérateurs. En fonction du travail accompli, ton salaire est quand même fort réduit. Tu en connais beaucoup, toi, des gens qui accompliraient neuf ans d’études – un master – pour gagner ce qu’un musicien de jazz empoche ? Même en étant enregistrée dans une structure subsidiante comme « Art & Vie », les sollicitations des Centres culturels ou des clubs restent rares…

Jazz Around : en plus, les gens se déplacent de moins en moins à la rencontre des artistes…

M.F. : hormis dans les endroits très spécialisés, les médias ne parlent plus des musiciens de jazz. Ce n’est plus rémunérateur. Depuis Toots (qui n’en n’avait d’ailleurs pas besoin) quel musicien de jazz a encore fait l’objet d’une interview au journal télévisé par exemple ? Nous devons nous adapter aux technologies modernes. Je commence tout doucement à me familiariser avec des plate-formes comme WhatsApp ou Instagram…

Jazz Around : comment vois-tu ton avenir ?

M.F. : j’aimerais beaucoup me consacrer au « piano solo »… Développer ce projet que j’adore !

Jazz Around : ton groupe sonne plutôt bien…

M.F. : il ne s’agit pas de l’abandonner ! Je veux juste dire que jusqu’à présent, mes deux meilleurs concerts ont été joués en solo. En solo, tu dois te mettre à nu… Te mettre en connexion avec le public, alors qu’en groupe, tu te connectes avec les autres musiciens. Et puis quelle liberté ! Pouvoir choisir à l’instant l’ordre des morceaux. Celui que tu veux jouer à ce moment précis. Evidemment, il faut être un peu plus virtuose. La sonorité de ton groupe ne peut pas rattraper tes faiblesses…

Jazz Around : pour en finir, tu peux me citer quelques références personnelles en matière de piano ?

M.F. (instantanément) : Chano Dominguez ! Il n’est pas très connu, mais il est arrivé à retranscrire des œuvres de guitares flamenco pour le piano. Comme autres références marquantes, je pourrais citer Esbjörn Svensson ou Bojan Z… Puis il y a les monstres sacré : Keith Jarrett, Herbie Hancock…