Harnik-Léandre, Tender Music juin29

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Harnik-Léandre, Tender Music

Elisabeth Harnik – Joëlle Léandre,

Tender Music

TROST RECORDS

A ma gauche, au piano, Elisabeth Harnik, de formation classique et diplomée en composition, avant qu’elle n’explore le monde des musiques improvisées. Elle nous rappelle que l’instrument est composé de cordes et de marteaux. A ma droite, à la contrebasse, Joëlle Léandre, sans doute repsonsable du changement de paradigme de cet instrument à quatre cordes dont l’origine remonte au 17ème. En effet, pour la contrebasse, il y aura bien un avant et un après Léandre, tant pour le traitement de l’instrument que pour sa place dans la musique contemporaine. Ce job devait sans doute être accompli par une femme ?! « Tender Music » c’est donc la rencontre de deux instruments que l’on frappe mais carresse aussi, dont on détourne les cordes et exploite les résonances. Il faut savoir ici que le premier rendez-vous entre Harnik et Léandre remonte à 2016, et que cet album est la trace de leur troisième concert. Autrement dit, seule une profonde sororité permet de toucher ainsi à l’inouï. Comme souvent en musique improvisée l’aventure, l’instantané débute par une parade où chacune y va de ses accents, de son propos, développe ses registres, pour petit à petit, et ici, très vite, occuper le territoire du commun, ce commun occupé en toute liberté. Le choix du titre du cédé ne doit rien au hasard. Citoyennes du monde, entre deux avions, deux concerts, deux repas d’avant gig, elles doivent sans doute souvent se dire :  » Et la tendresse bordel ? ». On se dit que « Tender Music » est aussi une réponse politique à ce monde écrasé par le bruit, le buzz et le vacarme. Mais ne vous attendez pas qu’à du mezza voce ou du pianissimo. Non, ces deux-là savent aussi surgir et libérer le magma. On notera ici le formidable travail de spatialisation et de pointillisme réalisé par l’ingénieur du son, Jean-Marc Foussat. J’ai rarement perçu la vibration des cordes – tant pour la contrebasse que pour le piano – avec autant de finesse ! Pas de hasard non plus pour les titres donnés à cette suite : Ear Area (zone de l’oreille). « Tender Music » veut laisser entendre, mais aussi carresser le lobe, le pavillon, la fossette… Les quasis murmures de Joëlle, en improvisant ici et là des paroles, dans la tradition du dadaïsme, soulignent cette impression. La façon dont Elisabeth tire et pince les cordes de son piano itou. L’aventure d’une cinquantaine de minutes est découpée en six étapes, de Ear Area I à Ear Area VI. Cette troisième rencontre ne peut être la dernière. En tout cas, Joëlle Léandre et Elisabeth Harnik seraient fort bien inspirées de ne pas en rester là. Il est des entrevues où tout est donné, échangé, la première et la seule fois, alors que d’autres appellent une suite, tout naturellement, tendrement.

Philippe Schoonbrood