Igloo, les noces d’émeraude sept12

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Igloo, les noces d’émeraude

 

Les noces d’émeraude d’Igloo

Le label IGLOO fête cette année ses quarante ans d’existence. A sa tête aujourd’hui, le fait est assez rare pour être souligné, trois des membres fondateurs partagent toujours le désir de faire connaître les jeunes musiciens de la génération nouvelle : Christine Jottard, Daniel Léon et Daniel Sotiaux, ce dernier, président d’IGLOO, que nous rencontrons pour évoquer l’aventure.

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin

Quand on parle des débuts du label IGLOO, le disque du trio Chet Baker/Philip Catherine/Jean-Louis Rassinfosse vient tout de suite à l’esprit.

C’est en effet un moment important : c’est le moment où on reprend le label LDH (Lundis d’Hortense), c’est aussi le premier vinyl que l’on transfère en cédé. Si on imagine qu’IGLOO c’est 40 ans d’existence, c’est aussi trois générations de musiciens : à Mons lors de l’hommage à Jacques Pelzer, trois générations de musiciens étaient réunies sur scène : Philip Catherine, Eric Legnini, Antoine Pierre et Jean-Paul Estiévenart; pour moi, c’est l’image de ce qu’est IGLOO, cela correspond bien à l’image des trois générations qu’ IGLOO a accompagnées. 

Comment nait l’idée d’un label indépendant au tournant des années 70/80 ?

La Belgique a longtemps été une terre de colonisation des grands labels internationaux avec des bureaux à Bruxelles qui avaient une marge de manœuvre extrêmement réduite en ce qui concerne la production locale, et la maison-mère n’acceptait que très très rarement de reprendre un artiste belge dans le circuit international. Il n’y avait pas de grande alternative, dans tous les domaines et pas seulement en jazz.  En même temps dans ces années-là, les années 1970, les fabricants de matériel technique démocratisent la possibilité de créer des petites unités. L’histoire de la musique est toujours liée à l’histoire des fabricants : quand les premières radios sont inventées, on crée des unités de diffusion, Philips est un excellent exemple de créateur de matériel technique qui incitera les gens à acheter du matériel. Dans les années 1970, on a des sociétés qui se disent qu’on a assez payé pour les grands studios et on a la possibilité de créer des unités plus petites qui vont toucher des publics plus réduits. C’est comme ça que Daniel Léon, alors qu’il est encore étudiant à l’INSAS, va pouvoir monter un premier studio près de la gare du Midi, le studio CARAMEL. Il ne faut pas oublier non plus qu’on est à peine dix ans après mai 68, et qu’on est aussi dans la dernière vague des jeunes issus du baby boom de la fin de la dernière guerre mondiale. Woodstock crée aussi un mouvement musical qui va bouleverser tous les codes. Le monde est immergé dans la nouveauté et la volonté de s’approprier les outils de production. C’est le mouvement des radios libres contre le monopole des radios publiques, c’est le théâtre alternatif où se créent des lieux improbables, contre les grands théâtres établis, on crée, on s’approprie. Et à cette époque-là, nous sommes pratiquement les seuls à se dire que le medium disque doit aussi se réapproprier au profit de la musique et des musiciens. Avec des ingénieurs du son comme Daniel Léon, des petits studios, des presseurs qui peuvent presser 1000 exemplaires de vinyls, des imprimeurs qui peuvent imprimer 1000 exemplaires de pochettes… C’est le moment-clé qui le permet et qui va entrainer deux choses : des vagues d’auto-production dans le folk,  le jazz, la chanson française. On va vite se rendre compte de la limite de la démarche qui ne peut se limiter à n’être que militante. Nait à ce moment-là l’idée qu’il faut en venir à des structures suffisamment solides sans être dans la perspective des grandes firmes qui sont dans la rentabilité, mais pour pouvoir faire une distribution sérieuse : l’appropriation des moyens de production  et la création d’une structure sérieuse qui soit crédible pour les artistes. 

Daniel LEON

Il faut donc passer par une structure.

Au moment de faire le premier disque en 1978, naît aussi l’idée de créer des statuts,  de structurer la chose, ce qui ne se faisait pas autour de nous. Dans les années 1980, au moins une dizaine de labels vont se créer dans des genres différents, Crammed Discs, les Disques du Crépuscule… tous  issus de la même possibilité de s’insérer entre l’industrie et l’auto-production. Quand on a décidé chez IGLOO de suivre une logique structurelle, l’exemple que nous avions en ligne de mire à ce moment-là était celui des ateliers de productions cinématographiques et audiovisuelles. Le ministère subventionne des groupes qui par la vidéo vont créer des films, des vidéogrammes avec une logique d’atelier et de production; le plus bel exemple est celui à Liège du « Collectif Dérive » des frères Dardenne dont on sait ce qu’ils deviendront après. C’était mon modèle : on devrait avoir en communauté françaises des ateliers qui sont dotés de matériel, qui accueillent des artistes et qui peuvent aboutir à une production. Ce modèle fait que nous pouvons entrer en dialogue avec les instances publiques. Faut se remettre à l’époque : il n’y a que quarante ans, mais il n’y a pas au ministère de département dédié aux musiques non classiques, il y a une personne qui s’occupe de musique et qui vient de la musique classique !

Comment peut-on définir l’évolution d’IGLOO ?

Je ne peux m’imaginer l’histoire du début que comme une forêt : peut-être que l’arbre IGLOO est le premier à sortir de terre, il y en a d’autres qui sortent de terre comme LDH créé par certains musiciens des Lundis d’Hortense et des personnes extérieures parmi lesquelles on retrouve Christine Jottard et Daniel Léon, et ces musiciens ont clairement envie de faire leurs disques. Dans un autre registre se crée à La Louvière la SOWAREX à l’initiative de Jean-Pierre Hubert, qui deviendra directeur du Botanique. C’est un autre grand mouvement de l’époque avec l’idée qu’il faut se doter de structures culturelles suffisamment importantes, le constat est simple : il n’y pas d’industrie culturelle propre en Belgique et  nous sommes colonisés par l’industrie culturelle de l’étranger. Il y a plein de débats et de rencontres et il y a un festival à La Louvière qui s’appelle Franc’Amour qui réunit des Suisses, des Québecois, des Belges qui s’unissent pour réfléchir à la nécessité de mettre en place des mécanismes d’aide dans l’industrie musicale. Henri Ingberg (devenu plus tard administrateur général du ministère de la culture !) fait exactement la même chose dans le domaine du cinéma et de l’audiovisuel et se montre très intéressé par la chose. A ce moment-là, se crée la SOWAREX avec l’idée d’insuffler dans le paysage de la communauté française des moyens suffisants pour supporter les industries culturelles musicales. Se crée aussi le label Franc’Amour, qui s’ajoute à LDH et IGLOO. Dix années plus tard, après le décès de Jean-Pierre Hubert, on a demandé au ministère de fusionner Franc’Amour, IGLOO, SOWAREX et de conserver l’addition des moyens qui nous sont octroyés, ce qui va permettre un plus rapide décollage, nous allons dès lors avoir une plus grande solidité de travail. Il y aura de plus en plus de branches et d’arbres dans cette forêt avec un label jazz, un label Mondo, un label rock, un label IGLECTIC qui n’est jamais que  la suite de ce qu’on faisait au début… 

Daniel SOTIAUX

L’appropriation des techniques fin des années 1980 est un problème qu’on retrouve aujourd’hui avec les supports virtuels, le streaming… Commet y faire face aujourd’hui ?

La question se pose pour tous les indépendants : comment survivre dans un monde économique complètement perturbé ? Le streaming est pour plein de raisons un progrès : un morceau qui était écouté par mille auditeurs peut l’être aujourd’hui par le monde entier. Le problème c’est qu’il n’y pas de compensations économiques… Personne n’a la solution aujourd’hui, il n’y a pas de modèle définitif pour le résoudre. La première solution qui vient à l’esprit, c’est le concert qui remplacerait le disque, et le disque deviendrait un outil de promotion pour l’artiste pour atteindre son objectif qui est la scène, la scène devient le lieu de rentabilité. Ce qui n’est pas très vrai pour le jazz, parce que le grand malheur pour le jazz et les musiques assimilées – je ne parle pas du rock, de la pop, du hip hop -  c’est que les cachets sont très faibles. Si on déplace la rentabilité sur le concert, c’est un peu un jeu de dupe et le plus grand dupé sera l’artiste.  On en arrive à ce que des labels réclament 30% du cachet de la scène pour récupérer l’argent de la production en disant « vous n’auriez pas cette scène si il n’y avait pas d’enregistrement ». Les producteurs de festivals ou de scène de concerts ont de plus en plus tendance à considérer que leur lieu devient un lieu de promotion pour les artistes, ce qu’ils considèrent comme une raison pour payer moins les artistes, voire demander la gratuité de la prestation. Il y a là une économie complètement perturbée. Il y a aussi de plus en plus d’intermédiaires qui sont payés et on en arrive à ce que des tournées qui semblent avoir un agenda bien rempli ne soient pas rentables pour l’artiste lui-même. Ma seule conviction profonde aujourd’hui, c’est qu’il faudra recréer une plus grande solidarité entre les acteurs, on vit dans un monde individualiste. Quand on repense aux Lundis d’Hortense il y a une quarantaine d’années, il y avait plein d’acteurs, il n’y avait pas de problème pour mettre les forces ensemble, il existait un sens du collectif. Je ne suis pas naïf et je ne crois pas que nous puissions influencer des décisions européennes sur la juste rémunération de l’artiste… Mais quand même,   au niveau du théâtre, du cinéma et de l’audiovisuel, il y a eu des forces suffisantes qui se sont rassemblées et ces gens ont pu mobiliser pour influencer des décisions stratégiques, mais en musique ça n’existe pas. 

Quels sont les souhaits d’IGLOO pour cette année anniversaire ?

Pour nos quarante ans, on veut renforcer les liens que nous avons avec des partenaires, confirmer des partenariats comme avec le Gaume Jazz, il y en aura d’autres. Sur le plan international, on doit voir si de nouvelles convergences sont possibles.  

Quels sont les souvenirs qui marquent sur ces quarante années ?

Il y en a beaucoup. Mais il faut dire aussi que par ma carrière professionnelle, j’ai beaucoup séjourné à l’étranger et que je n’ai plus été celui qui allait dans les studios, je suis devenu plutôt un institutionnel du label. Le premier disque restera toujours un moment de création fabuleux, un vrai plaisir. Partir en Flandres en voiture chez le presseur et revenir pour déposer la plaque sur la platine pour la première fois et on entend les sons qu’on a entendus quand on était là, au moment où Daniel Léon a mis le micro… Ce moment, c’est avec Jean-Paul Ganthy, récitant de poésie, c’est avec lui qu’on a fait le premier disque. Il y a aussi le bonheur de former une équipe : pour le deuxième disque, qui est un disque de « verbophonie » : Arthur Petronio, qui a un parcours de conservatoires à Liège, à Lille et ailleurs, compositeur et pédagogue,  émet l’idée que le sens poétique peut prendre d’autres formes que l’accompagnement traditionnel poésie-musique. Il va inventer la verbophonie. Petronio a plus de quatre-vingt ans quand on le rencontre, il est issu du futurisme italien;  on va le rencontrer et on va se retrouver chez des amis à lui en train de composer la pochette au départ d’objets hétéroclites, de collages, et chaque pochette fait partie d’une chaîne créative… C’est un moment de richesse humaine autour d’un projet. Par la force des choses, par le nombre de projets, c’est une façon de procéder qui n’existe plus. Un autre grand moment de bonheur, c’est la rencontre avec Pierre Van Dormael, il était professeur au Conservatoire de Dakar à l’époque où j’y travaillais. Un jour, on a organisé dans la cour de la maison que j’occupais un concert avec Pierre qui est arrivé avec Soriba Kouyaté, Eric Legnini était aussi présent. Après le concert, c’est le plus long silence post-musical que j’aie jamais entendu : après de longues minutes, personne ne disait un mot tant le moment était magique. Dans les mois qui ont suivi, il y a eu l’enregistrement du concert au Gaume. Pierre est une personne qui a énormément compté pour moi, pour l’avoir rencontré sur différents terrains : sur le terrain de la pédagogie à Dakar, il m’apprend des choses, m’ouvre l’esprit à la musique, avec « L’Ame des Poètes », sur ce chef d’oeuvre qu’est son album « Vivaces », ou encore cette découverte ensemble d’Hervé Samb lors d’un concert sur une péniche, un jeune guitariste qui joue avec la vélocité de Jimi Hendrix… Hervé deviendra l’élève de Pierre pendant son séjour au Sénégal. 

Et IGLOO dans le futur ?

IGLOO est une belle aventure et il faut mettre tout en œuvre pour qu’elle se poursuive. Lorsque j’ai terminé ma carrière professionnelle et que je me suis réinvesti pleinement dans l’aventure IGLOO, j’ai dit présomptueusement qu’IGLOO allait avoir quarante ans et que j’aimerais qu’il soit encore là dans quarante ans. On est dans un moment charnière, l’industrie musicale change et il faut trouver des solutions de toute façon pour que le patrimoine reste. Il n’y pas de lieu mémoriel de la musique dans notre pays, pas d’Albertine pour la musique… Evidemment, il y a ce lieu extraordinaire à Liège qu’est la Maison du Jazz, c’est fabuleux, mais seulement pour le jazz. Il n’y a rien pour les autres musiques. Notre volonté est d’archiver et de rendre public, soit avec le catalogue physique, ou de façon dématérialisée en streaming gratuit sur le site. On a créé la collection « IGLOO Classics » qui réédite des disques qui n’avaient pas existé en cédé, on a remastérisé, mais on ne peut le faire pour tout le catalogue. L’objectif est que tout soit accessible pour les amateurs et que le patrimoine vive. Quand on crée un label il faut se dire qu’on ne le fait pas pour soi, mais pour les musiciens et qu’il faut donner l’accès à la musique au plus grand nombre. 

 

Soirée anniversaire le 15 septembre dès 20h au Théâtre Marni à Ixelles. Deux concerts : le trio de J-P Estiévenart avec en invité Fabian Fiorini et le LG Jazz Collective avec Sacha Toorop. En fin de soirée, Manu Louis en solo.