Phil Abraham, Mr. Trombone nov07

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Phil Abraham, Mr. Trombone

Phil Abraham &

Brussels Trombone Weekend

Les 16, 17 et 18 novembre, Bruxelles accueille son premier week-end consacré au trombone. Musiciens classiques et jazz y donnent des masterclasses et des concerts. L’occasion de rencontre Phil Abraham pour nous parler de l’instrument.

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin.

Phil, comment va se dérouler ce week-end consacré au trombone ?

C’est surtout une masterclass sur laquelle viennent se greffer deux concerts : un le vendredi soir qui est uniquement jazz et le concert de clôture dimanche soir où il y aura des stagiaires qui vont jouer.  Il y a eu beaucoup de pub faite dans tous les pays pour l’événement, que ce soit par mails, par facebook, il y a des dizaines de groupements qui réunissent des trombonistes et c’est par eux que le message est passé. C’est une première à Bruxelles.

Tu as enregistré un album en 2004 avec un ensemble baroque de sacqueboutes.

L’ancêtre du trombone classique date de la période baroque, c’est la sacqueboute, ça date du 15e/16e siècle environ, utilisé en musique sacrée. J’aime beaucoup la sacqueboute car elle est beaucoup plus proche de la voix humaine que le trombone. A partir d’un certain moment, les compositeurs pour orchestre symphonique ont voulu que le trombone joue très fort et  on a alors fabriqué des instruments beaucoup plus gros dans lesquels il fallait souffler beaucoup plus fort parce qu’il fallait passer au-dessus de l’orchestre. Pour moi, ce changement a dénaturé le son de l’instrument : quand on entend la saqueboute qui a un pavillon pas plus grand qu’une trompette, c’est comme un chant. 

Quand le trombone entre-t-il dans le jazz ?

Le trombone jazz a été utilisé au début dans les « street parades » de la Nouvelle-Orléans, c’est de là que vient le nom du style « tailgate » comme pratiqué par Kid Ory. Le « tailgate » désignait la porte arrière de la charrette où on plaçait à genoux les trombonistes  parce qu’il leur fallait de l’espace pour placer la coulisse. A cette époque, l’instrument avait encore peu vocation de soliste, il y en avait quelques uns, mais c’étaient surtout les trompettistes et après les clarinettistes qui faisaient les solos. Un trombone comme Kid Ory, si on l’écoute dans des versions différentes du même morceau avec Louis Armstrong, ses solos sont pratiquement tous les mêmes. Il y a eu d’autres improvisateurs  que Kid Ory comme Bill Harris, Miff Mole,  et surtout Jack Teagarden qui jouait tellement bien que Armstrong en était parfois jaloux. Il y a eu aussi Trummy Young  qui était très fort, et Tyree Glenn…

Au début, l’instrument est peu utilisé en soliste.

Avec Armstrong, il y avait des morceaux où le trombone était le principal, voire le seul soliste. Un morceau comme « Volare » par le « Louis Armstrong All Stars » dans les années 60, Tyree Glenn est le seul soliste du morceau. Il joue avec des sourdines et on croirait entendre une voix humaine. L’emploi de la sourdine est toujours très important aujourd’hui au trombone, il arrive même qu’on utilise deux sourdines à la fois : il y a une sourdine assez fine qu’on appelle la « pixie straight » qu’on place dans le pavillon et puis il y a l’autre sourdine, la « plunger » qui transforme le son nasillard de la « pixie straight », j’adore utiliser cet effet. Ça a un côté spectaculaire et même humoristique par moments. Visuellement, c’est aussi un instrument important dans l’orchestre par le jeu de la coulisse. Le jeu du trombone dépend de la façon dont on vit son concert ; certains en font parfois beaucoup, d’autres restent très posés dans leur attitude. Tu as les deux extrêmes : ceux qui sont quasi autistes sur scène, mais qui si ils racontent quelque chose d’intéressant sur scène captent l’attention; et puis tu as  ceux qui déploient une énergie énorme pour leur image, mais si ça se limite à des effets et que le contenu est pauvre, on n’accroche pas non plus.

Qui peut être considéré comme le maître de l’instrument ?

Le grand trombone de l’Histoire du jazz, c’est bien sûr Jay Jay Johnson, il y a un avant Jay Jay, il y a Jay Jay,  et un après Jay Jay. Il a été le plus connu en dehors du milieu des trombonistes ; grâce à lui, un pas énorme a été fait pour l’instrument. Mais au niveau des grands solistes, il y en a par la suite qui sont allés plus loin que lui dans les possibilités de l’instrument, comme Steve Turre qui a poussé son langage plus loin, Slide Hampton aussi, Curtis Fuller  était à la fois contemporain et postérieur à Jay Jay, mais moins bien selon moi. Frank Rosolino, Bill Watrous, Carl Fontana sont des gens qui  sont partis dans une autre direction. Il y a les cas à part comme Albert Mangelsdorff qui a inspiré beaucoup de monde aussi  en produisant plusieurs sons à la fois et en chantant en même temps, ça a inspiré pas mal de musiciens de free jazz. 

Qu’est ce qui caractérise le jeu au trombone à coulisse ?

On pourrait comparer le jeu au trombone à coulisse avec celui d’une basse fretless ou du violon. On attrape des habitudes, l’oreille guide, puis on se repère par rapport au pavillon. On se rend vite compte que le cerveau humain est extraordinaire parce que à deux millimètres près ça peut être faux et tu acquiers alors des réflexes, l’oreille corrige la note avec les lèvres, c’est assez extraordinaire ! Après un concert, des gens viennent me dire qu’ils ne comprennent pas le fonctionnement de l’instrument et c’est vrai que c’est bizarre.  En musique classique, c’est tout de même différent, c’est plus rigoureux, ils ne peuvent pas produire tous les sons qu’ils veulent, ça doit être selon le compositeur,  on doit suivre la partition, il y a plusieurs écoles. C’est aussi ce qu’on va illustrer dans ce stage à Bruxelles puisqu’il y a deux trombones jazz et deux trombones classiques.  Ce sont deux mondes différents.

Il existe aussi un trombone à pistons.

Au trombone à pistons, il y avait moins de musiciens, mais Bob Brookmeyer a été un musicien qui s’est fait connaître bien en dehors du milieu des trombonistes. Il a été une star, il a beaucoup joué avec  Chet Baker, Gerry Mulligan, il a aussi beaucoup composé, il avait beaucoup de choses à dire. Le jeu aux pistons était différent, il y a une vélocité qu’il n’y a pas avec la coulisse. Il y a toutefois beaucoup plus de musiciens qui ont été attirés par le côté spectaculaire du trombone à coulisse. Quelqu’un comme Wycliffe Gordon joue du trombone classique, mais aussi du trombone soprano, qu’on appelle parfois trompette à coulisse, l’instrument est aussi en si bémol comme la trompette. 

Comment es-tu arrivé à choisir le trombone ?

Au départ, j’étais pianiste. Quand j’ai commencé à faire du jazz, je  jouais du piano, de la guitare et du banjo. Il se fait que très souvent les conditions dans lesquelles on jouait étaient difficiles pour le pianiste, ça m’a un peu dégouté de jouer parfois sur un « bontempi » ou un piano mal accordé. J’ai alors voulu apprendre un autre instrument : mon père a joué un peu de trombone surtout dans les baptêmes étudiants et il m’a suggéré cet instrument. J’ai progressivement switché vers le trombone et c’est devenu une histoire d’amour. J’ai joué dans les « Dixie Stompers » où j’étais engagé comme banjo, le tromboniste était Vicky Vitt. Le leader était le trompettiste montois Albert Lange, et Vicky Vitt était un peu la vedette car il avait enregistré des disques comme virtuose au tuba, il jouait des polkas de façon virtuose qu’on trouvait même dans les juke-boxes de l’époque !  Il jouait tuba et trombone dans l’orchestre. En écoutant ses conseils, je me suis amélioré au trombone. Après une dispute, Albert a viré Vicky Vitt et j’ai pris sa place !

Playlist « best of trombone » par Phil Abraham

Quelle place a le trombone en Belgique ?

Il y a plus de musiciens qu’avant, donc aussi plus de trombonistes.  En Belgique il y avait deux ou trois trombones, Marc Godfroid et moi , et aussi des plus anciens comme Paul Bourdiaudhy, Jean-Pol Danhier, André Knapen qui faisaient tous les trois parties de l’ACT Big Band de Félix Simtaine. Un plus ancien encore était Marc Mercini  avec qui j’ai joué dans le « Brussels Big Band ». André Knapen était connu dans le monde du dixieland. Mais aujourd’hui on rencontre beaucoup de jeunes qui  jouent très bien. 

C’est donc un instrument qui a le vent en poupe.

Le trombone est très en vogue auprès des jeunes musiciens. Le fait d’organiser un week-end trombone éveille des vocations. A Lille, chaque année, il y a un festival du trombone et un stage en même temps : il y a environ cent cinquante stagiaires chaque année ! Les gens qui organisent ce genre de chose font du bien à l’instrument.  Des gens comme Trombone Shorty font aussi  du bien à l’instrument. C’est un gars qui vient de la Nouvelle-Orléans, qui a fait du jazz, mais qui s’est tourné vers le funk et vers un large public et qui donne sans doute l’envie à des jeunes de jouer de cet instrument. Quand on voit Trombone Shorty, Ibrahim Maalouf, Manu Dibango… des gars qui tournent sur  des choses plutôt simples, mais qui groovent, ça attire du monde. Le problème que j’ai avec ça, c’est que les gens croient qu’ils font du jazz : si on se balade à Paris et qu’on demande de citer un nom de trompettiste de jazz, Ibrahim Maalouf sortira avant Chet Baker, alors pour moi, c’est un problème. Le côté marketing prend le dessus.

Quelques disques à (ré)écouter dans la discographie de Phil Abraham

« In Tempo » et « Reminiscing », avec l’Orchestre National de Jazz de Laurent Cugny (Verve, 1996)

« En Public », avec Michel Herr, Jean-Louis Rassinfosse et Stéphane Galland (Lyrae, 1997)

« Fredaines », avec Fred Favarel et Hein Van de Geyn (Lyrae, 1999)

« Surprises », avec Fred Favarel, Bas Cooymans et Luc Vanden Bosch (Lyrae, 2002)

« Roots&Wings », avec Sylvain Luc, Hein Van de Geyn, Mino Cinelu et Bria Skonberg (Challenge Records, 2014)

« For 4 Brothers + 1 », avec Bas Bulteel, Johan Clement, Ivan Paduart, Christoph Mudrich et Luc Vanden Bosch (Hypnote, 2018)