Perelman-Maneri-Feldman-Hwang, Strings 1 déc14

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Perelman-Maneri-Feldman-Hwang, Strings 1

Ivo Perelman, Strings 1 from Ivo Perelman on Vimeo.

Ivo Perelman-Mat Maneri-Mark Feldman-Jason Hwang 

Strings 1

LEO RECORDS

Voici encore de quoi nourrir la réflexion musicale dans le monde de l’improvisation libre. Comme le Dr Johannes Rosenberg avant moi, je soutiens que des instruments à cordes frottées de la famille des violons (violon, alto, violoncelle, contrebasse) sont faits pour jouer/improviser ensemble et ce faisant, les improvisateurs à cordes peuvent faire ainsi aboutir leur démarche de cordistes au plus profond de leur être. Dans le jazz swing et moderne (bop, modal etc), il y eut peu de violonistes par rapport aux souffleurs et aux guitaristes. Stéphane Grappelli, Stuf Smith et, puis, Leroy Jenkins et Billy Bang ou Ponty et Lockwood dans la fusion, jusqu’à l’explosion de la free music radicale : Phil Wachsmann, Malcolm Goldstein, Jon Rose et Carlos Zingaro. Enfin, quand un violoniste joue dans un quartet avec sax, basse, batterie, c’est souvent au détriment du violon, idem avec le piano (le syndrome Tchaïkosky). Et je pense que la démarche du saxophoniste ténor brésilien Ivo Perelman, qui a appris et joué le violoncelle dans une autre vie, est à cet égard très intéressante. En 1998, il avait déjà produit un mémorable album avec un quartet à cordes frottées : « The Alexander Suite » avec le C.T. String Quartet (Jason Hwang, Ron Lawrence, Thomas Ulrich et feu Dominic Duval Leo CD LR 258). « Strings 1″ propose une espèce de musique de chambre avec les violonistes Mark Feldman et Jason Hwang et l’altiste Mat Maneri, un de ses plus fidèles collaborateurs. Perelman y semble tenir le rôle dévolu au violoncelle dans le quatuor. Mais d‘un autre côté, sa voix se détache sur les cordes à cause de l’articulation et du timbre chaud et chaleureux de son souffle et de la qualité vocale qu’il donne à ses improvisations. Ses trois partenaires ont toute la latitude pour prendre autant de libertés et d’initiatives que le saxophoniste dans le fil des improvisations pour la simple et bonne raison qu’il s’agit avant tout d’improvisation tout-à-fait libre et ouverte. Bien sûr ces artistes proviennent du jazz et se situent dans cet opus autant dans le jazz d’avant-garde que dans l’improvisation libre proprement dite. Ivo Perelman confronte son lyrisme naturel et la démarche de la Company de Derek Bailey où toutes les combinaisons instrumentales d’individus se doivent d’être expérimentées. Vous conviendrez qu’un quartet avec deux violons et un alto est tout à fait inusité en jazz, même d’avant-garde. Et dans le fil des neuf improvisations enregistrées, on entend des arrangements instantanés de structures musicales qu’on pourraient assimiler par leurs formes à des œuvres composées (composition instantanées) et qui se métamorphosent insensiblement d’une dizaine de secondes à l’autre. Mais tout cela, finalement ce sont des jeux de mot, du verbiage si on considère ce qui est en jeu dans cette musique. Créer un pont sensible, émotionnel et microtonal entre la voix instrumentale de Perelman au saxophone et l’intimité profonde des violons. Le saxophoniste fait plier ses notes dans toutes les gammes de manière aussi intuitive et cohérente à l’instar d’Ornette Coleman et ses inflexions reconnaissables entre mille, en faisant songer aussi à la vocalité particulière d’Archie Shepp au ténor et le style étrangement altéré de Lol Coxhill. Il y a une saveur personnelle, chantante, élégiaque, à la fois expressionniste et introvertie par la sonorité et la diversité des timbres de ce toqué des harmoniques et du registre aigu, qu’il parvient à faire chanter comme personne, comme si le bec du ténor avait une existence propre. Chaque note est étirée à l’envi, il s’en dégage une sensualité tropicale, brésilienne à tout dire. Et on songe aussi à Ben Webster. Et quoi de plus tentant pour des violonistes d’altérer les notes légèrement, faussoyant les consonances, démontant l’harmonie avec un regard en coin, faisant glisser la hauteur des notes, chacune dans un registre intime. Mat Maneri, suite à son parcours avec son défunt père, Joe Maneri, le saxophoniste – clarinettiste microtonal par excellence, a mis au point son propre système de gammes et d’intervalles où toutes les notes sont altérées avec une extrême précision comme le font les violonistes d’Inde du Sud avec les différents ragas. D’ailleurs, on entend clairement qu’Ivo et le vieux Joe se rejoignent dans leur démarche. L’empathie Mat Maneri –  Ivo Perelman est sans doute une des plus belles choses qui soient arrivées au jazz librement improvisé de ces dix dernières années. Je ne vais pas ici affirmer que Strings 1 est un chef d’œuvre, cela n’aurait pas de sens. Il s’agit d’abord d’oser, en réunissant deux violons, un alto et un sax ténor dans l’improvisation totale. La musique de cette session fascine souvent, qu’il s’agisse d’une contribution individuelle d’un des musiciens, de l’empathie qui les réunit, de leurs dialogues quand ils se concentrent entre deux d’entre eux et cette manière de plier les notes, à les faire chanter et vibrer, ces intervalles microtonaux précis qui se se transmettent d’un violoniste à l’autre ou du sax vers Jason Hwang ou Mat Maneri, sans qu’on ne sache plus qui joue quoi. Des effets de miroirs légèrement déformants, des extrapolations lointaines du blues et de la saudade. Ce quartet s’est réuni à l’invitation d’Ivo Perelman et n’est pas un groupe régulier, si ce n’est qu’il y a une relation forte entre Perelman et Maneri. Ils ont enregistré pas mal d’albums ensemble (Two Men Walking CDLR 696, un chef d’œuvre). Aussi, ces artistes ne se contentent pas de faire miroiter quelques évidences qu’on aurait pu assaisonner avec des compositions de circonstances pour meubler la durée d’un compact. Ils préfèrent assumer le challenge d’improviser dans l’instant et la durée (il y a des pièces de 15 et 17 minutes) en recherchant de nouvelles structures, renouvelant les modes de jeux (ils se mettent à picorer comme une basse cour avec le caquetage aigu et expressif d’Ivo, par exemple) et remettant en question la fonctionnalité du violon. On peut se replonger dans une deuxième et troisième écoute de ces sensuels labyrinthes et trouver toujours d’autres motifs de plaisirs, des moments merveilleux qui avaient échappé auparavant. Très intéressant. Et en tout point unique et remarquable.

Jean-Michel Van Schouwburg