Tom & Emilie aux Marquises avr22

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Tom & Emilie aux Marquises

Tom Malmendier

Tom & Émilie aux Marquises

Propos recueillis par Joseph Boulier

Photos France Paquay

C’était juste avant le confinement imposé ! Un concert dans un petit club de jazz où on fait de belles rencontres en buvant une trappiste et en écoutant de la bonne musique.En s’accrochant quand même un peu… Ce soir-là sur la scène, « Nuits » : Tom Malmendier à la batterie, Émilie Skrijelj à l’accordéon, Stéphane Cor à la contrebasse et Thomas Coquelet aux cassettes magnétiques, au crayon (pour les rebobiner) et aux sons étranges. Faut vous dire Monsieur, que chez ces gens-là, on ne joue pas, Monsieur, on ne joue pas … On expérimente !

Débat ouvert face à Tom & Émilie avec, pour sujets, la musique expérimentale et la sortie d’un album « Les Marquises » qui détourne les écritures en métamorphosant les codes. Tout cela à l’An Vert, là où tout a commencé pour Tom Malmendier.

Quelle importance accordes-tu à la sonorité des instruments par rapport à la technique du jeu ?

Tom Malmendier : La sonorité est primordiale à mon sens… J’ai démarré dans la musique en tant qu’autodidacte. Le son et l’énergie m’intéressaient particulièrement. Je voulais jouer, tout simplement. D’abord sur des disques de jazz, pour m’amuser… Puis j’ai suivi les cours d’Alain Deval. C’est lui qui m’a un peu ouvert les yeux. Il m’a parlé « technique » alors que je tentais d’éviter le sujet à tout prix… Faire des heures d’exercices ! (il gémit…). Au fur et à mesure, j’ai bien dû admettre qu’il y avait un intérêt certain à maîtriser la technique de son instrument… A présent, du moins quand j’en ai le temps, je fais beaucoup d’exercices. La technique nous permet de jouer au plus près possible de ce que l’on souhaite entendre. C’est un outil… Mais néanmoins, c’est bien le son qui est le plus important pour moi.

Tu as beau être en marge des courants, on entend en effet que tu le maîtrises parfaitement ton instrument !

T.M. : oui, c’est beaucoup de travail en fait ! Mais ma musique m’impose aussi d’écouter très attentivement ce que font les autres. Tu as vu le concert de ce soir (l’interview s’est déroulée peu de temps après ce concert – NDLR), c’est entièrement improvisé. Après le concert, nous en parlons ensemble. Dans une sorte de débriefing. Qu’avons-nous ressenti ? Comment avons-nous trouvé cette matière ? Tout cela se mélange entre nous. Nous voulons éviter de cataloguer les choses.

On entend rarement un accordéon sonner comme ça !

Émilie Skrijelj : l’accordéon est un instrument particulièrement formaté. Pour sortir des clichés, j’essaye de le faire sonner le moins possible comme il devrait le faire. Je m’éloigne de sa substance pour le rendre le plus abstrait possible. Je me rapproche comme je peux de l’électroacoustique. L’amplification et les effets me permettent de le faire.

Tu as quand même appris le jeu ?

E.S. : (elle rit) oui ! J’ai démarré avec la musique traditionnelle des Balkans. En ce moment d’ailleurs, j’étudie toujours l’accordéon classique. Cet apprentissage m’apporte énormément d’informations pour la maîtrise du soufflet et des aspirations. La recherche du détail… C’est la maîtrise technique qui m’y aide.

T.M. : c’est intéressant ce débat sur le son et la technique… Le principal attrait des musiques improvisées, c’est le son. Les gens qui entendent cette musique un peu abstraite peuvent penser que nous faisons un peu n’importe quoi… Mais en vérité, la technique est un peu partout ! Elle fait elle aussi partie du concept… C’est peut-être une musique moins conventionnelle, mais c’est néanmoins très travaillé !

D’ailleurs, l’effet est radicalement différent entre un concert et une écoute sur disque…

E.S. : dans la musique improvisée, plus qu’ailleurs, le corps et le geste font partie intégrante du spectacle. C’est une musique qui peut s’enregistrer, mais qui donne une toute autre dimension en concert.

C’est aussi le cas pour le jazz…

T.M. : quand on l’appréhende pour la première fois, écouter une musique expérimentale sans rien voir est assez étrange. Quand on écoute quelque chose de plus traditionnel, comme le jazz, on peut imaginer le musicien qui joue, deviner ses gestes. Ce n’est pas la cas pour notre musique. Comment arrive-t-il à ce son ? Quel instrument utilise-t-il ?

Justement, comment définis-tu ta musique ? Est-ce du jazz ? De l’avant-garde ?

T.M. : honnêtement, je ne me pose pas la question… J’écoute beaucoup de choses différentes. J’ai toujours été attiré par les musiques non conventionnelles. J’ai écouté beaucoup de jazz… Puis des choses dissonantes. Est-ce que John Zorn fait encore du jazz ? Je pense que lui-même s’en fout ! J’ai aussi toujours été attiré par les fusions. Les musiciens de jazz avec les rappeurs, le métal et le jazz… Tout ça me nourrit ! Ce n’est pas fort utile de mettre une étiquette sur ces musiques-là… Selon le projet en cours, je m’éloignerai plus ou moins consciemment du jazz. J’utiliserai peut-être des sonorités « noises » ou franchement électroniques. Le jazz est si vaste ! Il y a tellement de courants ! Manouche, avant-garde, bop, free, … Parfois, d’un concert à l’autre, avec les mêmes musiciens, la base musicale peut elle-même changer fortement ! J’essaye juste de me renouveler…

Quel a été le déclic ? Tu m’as parlé de John Zorn…

T.M. : oui, John Zorn a été un déclic, très tôt d’ailleurs. Quand je suis arrivé à Liège, à l’âge de vingt ans, je connaissais déjà sa musique. Puis j’ai assisté pour la première fois à un concert de musique expérimentale, ici à l’An Vert.

As-tu conscience dès le départ que ta musique ne touchera pas un public de masse, mais plutôt ce qu’on appelle un « public de niche » ? Est-ce un choix délibéré ?

T.M. : le moteur, c’est faire ce que l’on a envie de faire, ce que l’on ressent… Ok, c’est une niche. C’est vrai que tu te poses la question… Est-ce que tu poursuis sur cette voie sachant que ça ne touchera qu’un public réduit ? Ou fais-tu des concessions pour attirer un peu plus de monde ?

Le plaisir avant tout ?

T.M. : oui, le plaisir avant tout ! Mais aussi une certaine forme de sincérité… Si je voulais gagner ma vie en faisant de la musique, je serais plutôt professeur. Et bien entendu, je respecte ceux qui gagnent de l’argent en faisant de la musique. C’est pas mon cas, c’est un choix. Ceci dit, j’ai la chance de jouer au sein d’une compagnie de danse qui tourne, ce qui me permet de vivre correctement. Même si je suis conscient que ça ne durera sans doute pas. A nouveau, oui, c’est une musique de niche. Mais je n’ai pas envie non plus que cela ne touche que les seuls spécialistes.

Stéphane Cor

D’où la création de l’Oeil Kollectif ! Tu peux nous en parler ? Quels sont vos objectifs ?

T.M. : oui, avec l’Oeil Kollectif, nous essayons d’ouvrir ce type de musique vers un public un peu plus large. L’An Vert nous en donne l’opportunité (le club de jazz liégeois prête sa scène à l’Oeil Kollectif tous les deuxième jeudi du mois pour un concert découverte « jazz off » – NDLR). On titille la curiosité des gens… Chaque fois avec une mise en place différente. C’est une vraie démarche d’ouverture. La réaction des spectateurs est intéressante à voir. Ils sont intrigués, ce qui est déjà une victoire en soi (sourire). Nous sommes huit ou neuf dans le Kollectif… Il y a des mouvements… Nous sommes tous des improvisateurs, provenant de Liège bien souvent. Nous sommes ici à l’An Vert depuis trois ans environ. Nous avons également connu une période « ciné-club » au Hangar, où nous jouions en live sur des films muets. A la Zone aussi, pour des concerts plus « noise »… Nous tenons aussi au principe du « prix d’entrée libre ». Tu n’as pas d’argent ? C’est pas grave, viens quand même écouter la musique que nous te proposons.

Le Kollectif existe depuis huit ans… Quelles évolutions as-tu pu constater ?

T.M. : on a parfois de belles surprises, des gens qui reviennent. Au début, c’était plutôt dur. Il y avait très peu de concerts de musique improvisée à Liège. Peu de public pour écouter ce type de musique. Dix personnes dans la salle… Trente parfois, un exploit ! (il rit). Mais à force de persévérance et en étant attentif à nous renouveler, on a fini par fidéliser un public qui s’est agrandi peu à peu. A chaque concert, on voit quelqu’un qui n’est encore jamais venu… C’est un peu l’objectif. L’An Vert nous offre cette visibilité aussi…

Les Marquises

La création du label Eux Saem répond aux mêmes objectifs ?

T.M. : oui, nous l’avons créé avec Émilie. C’est lié aux Marquises, selon le même principe… Pour ce type de musique, il est encore plus difficile de démarcher auprès des labels que d’obtenir une date de concert… Il n’y a pas d’argent, les disques se vendent très difficilement. Mais d’un autre côté, le disque est nécessaire. C’est une carte de visite que nous faisons parvenir aux organisateurs de concerts. Le public lui-même est encore demandeur. Et puis ça nous permet de ne pas devoir attendre trop de mois entre l’enregistrement de la musique et sa diffusion.

E.S. : on sortira d’autres disques, en petites quantités. Il y aura d’autres projets à rassembler…

Les Marquises, parlons-en !

T.M. : j’ai rencontré Émilie lors d’un festival d’improvisation. Le quartet que tu as entendu ce soir (Nuits – NDLR) est né à ce moment-là… Nous avons aussi voulu nous tester en duo… Ce qui a débouché sur Les Marquises…

E.S. : on voulait créer un concept avec l’accordéon et des platines. J’utilise des vinyles de musique expérimentale, mais aussi de musiques traditionnelles, des chants… Sous cette forme, la platine est un véritable instrument de percussion.

Les Marquises… en hommage à Brel ?

Eux : (en chœur) oui, évidemment !

Le plus beau disque de chanson française de tous les temps

T.M. : entièrement d’accord ! Nous avions parlé tous les deux de Jacques Brel. Nous sommes fans… Même si notre musique n’a rien à voir avec celle de Brel…

E.S. : nous sommes à la recherche de quelque chose de fusionnel. Cet album répond bien à cette attente. J’aime son côté volcanique…

Gémir n’est pas de mise…

E.S. : (elle s’esclaffe) exactement… Ça aurait pu être un titre de l’album !

Les K7 de Thomas Coquelet

Il y a un petit côté pataphysique qui ressort des titres de l’album…

T.M. : ah bon ?! Ça me plaît ce que tu dis. Mais non, on a juste sorti des mots de Brel hors de leur contexte. (il cite de mémoire les références de chaque titre). « Des carottes dans les cheveux » provient de la chanson « Ces gens-là ». Puis il y a « chemins de pluie » dans « Le plat pays » et enfin « au fond d’une tisane » qui est tiré de la chanson « Vieillir »…

Des concerts en vue ? (le confinement n’était pas encore à l’ordre du jour à ce moment-là…)

T.M. : une date à Paris, une à Bruxelles puis en juin, on part pour un mois en tournée avec une camionnette ! Je peux te dire que c’est un boulot astreignant d’organiser tout ça ! Des milliers de mails pour finaliser le parcours et le couler dans un agenda !

 

Pour « Les Marquises », lien d’achat et d’écoute : EUX SAEM