Le jazz et ses publics (1/2) juin13

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Le jazz et ses publics (1/2)

Pascal Anquetil from Révolution de Jazzmin on Vimeo.

 

A l’heure des coupes budgétaires dans le secteur de la culture, d’Amsterdam à Madrid et de Paris à Budapest en passant par Bruxelles, la résistance doit se nourrir de pensées, de réflexions, d’études.

En France, l’IRMA (Centre d’information et de ressource pour les musiques actuelles) est une source importante d’informations. Et, plus particulièrement, ici, le Centre d’Information du Jazz, animé depuis 1985 par notre confrère et ami Pascal Anquetil. Ancien journaliste aux Nouvelles Littéraires, ce Chevalier des Arts et des Lettres, a aussi accompagné la création de l’Union des Musiciens de Jazz et de l’Orchestre National de Jazz. Dans ce cadre, nous publions deux textes sur le thème « Le Jazz et ses Publics – La plus populaire des musiques savantes ». Le premier est de Pascal Anquetil et le second d’Olivier Roueff, sociologue chargé de recherche au CNRS. Deux contributions qui ne manqueront pas d’alimenter, entre autres, « Les états généreux de la musique » qui se tiendront le 20 juin prochain à la Tricoterie (Fabrique des Liens Sociaux, Bruxelles). 

www.facir.be

LE JAZZ ET SES PUBLICS
La plus populaire des musiques savantes

À l’occasion de la publication ce mois-ci de la septième édition de Jazz de France, qui recense, en près de 6 000 fiches, tous les acteurs de la filière, de l’artiste au journaliste, du diffuseur au producteur, nous avons choisi pour ce focus spécial jazz d’aborder le seul domaine auquel le guide-annuaire ne s’intéresse pas : le public. Pour cela, deux textes, un de Pascal Anquetil, responsable du Centre d’information du jazz, et un texte inédit d’Olivier Roueff, sociologue et chargé de recherche au CNRS. 

Faut-il parler du ou des publics du jazz ?

Par Pascal Anquetil, responsable du Centre d’information du jazz
Tout commence et finit par le public, juge de paix aussi décisif qu’essentiel, généreux qu’impitoyable. C’est une évidence, voire une lapalissade qu’il n’est jamais inutile de marteler. Tout amateur de jazz, fût-il auditeur occasionnel ou assidu, a vécu lors d’un concert ce moment magique quand, tout à coup, sans raison explicable, l’inspiration frétille et pétille. Dans la polyphonie des réminiscences, la fugue bleue de la mémoire involontaire et le contrepoint des surprises. Miracle ! Une élévation imprévue du niveau musical impose soudainement le silence à tous les auditeurs. Même les moins avertis du mystère du jazz comprennent qu’il se passe « quelque chose » d’inouï : la circulation libre et « facile » de la musique entre les artistes sur scène, l’effervescence joyeuse d’une bulle de complicité télépathique et la réponse chaude et directe du public. Oui, le public a (presque) toujours raison et sait d’instinct, dans l’instant, si la musique est bonne. Bonne, grâce aussi et surtout, à la ferveur de son écoute, sa qualité de réceptivité et la générosité spontanée qu’il manifeste à destination des musiciens qui, de leur côté, perçoivent immédiatement ce retour de flamme. Ces moments-là, qu’ils soient furtifs ou prolongés, ressemblent beaucoup au bonheur. Ils récompensent au centuple de tous les concerts convenus et prévisibles auxquels on a dû assister auparavant. C’est le prix à payer pour ces instants d’illumination. 

Pascal Anquetil

Cela étant dit, le public reste, comme le jazz, une étrange mouvance aux contours très précis et aux limites très floues. Bref, une question importante et compliquée que le monde du jazz et sa filière professionnelle, du musicien au producteur, de l’agent au journaliste, n’ont pas abordée de façon globale et prioritaire. Si chaque diffuseur, qu’il soit directeur de festival, patron de jazz club, responsable d’une association militante ou programmateur dans une scène nationale, régionale ou locale, mène ses propres actions auprès de son public (voire ses propres enquêtes), il fut longtemps difficile de donner un visage à ce(s) public(s) du jazz. On en dressait généralement le portrait par des « impressions » d’où émergeait néanmoins le sentiment global d’une nette évolution (et notamment d’un rajeunissement encourageant) qui manifeste toute la potentialité de cette musique, tout à la fois jeune et centenaire, à fédérer de nouveaux publics.

Chaque diffuseur croit avoir une idée de « son » public qu’il construit et affine au fil du temps avec sa propre sensibilité. Elle repose sur une certaine expérience intuitive de ses goûts et le souci, voire le pari, d’attirer sur telle ou telle soirée, avec telle ou telle tête d’affiche ou découverte, un certain public, nouveau ou fidèle. Pour ce faire, il se doit d’élaborer et d’imaginer des stratégies variées. D’abord, pour fidéliser son public et pérenniser son attachement à son club ou à son festival. En favorisant, par exemple, son assiduité par l’abonnement ou une politique tarifaire souple et adaptée à son territoire d’influence. Ensuite, pour renouveler son public. En comprenant qu’il est pluriel du fait de son étagement par génération et de sa différenciation en fonction des divers styles qui composent la galaxie du jazz. Et en travaillant en direction des « locaux » qui habitent dans la zone de proximité géographique du lieu de diffusion, mais aussi des amateurs extérieurs qui sur un programme précis peuvent être une cible privilégiée. La conquête de nouveaux publics passe par un travail obstiné et toujours recommencé de communication, tant nationale que locale, afin de toucher des « niches » de spectateurs potentiels. Enfin, pour développer des publics spécifiques, qu’ils viennent du vivier scolaire (le public de l’avenir), des maisons de retraite ou du monde rural. En décentralisant les concerts comme le fait, par exemple, l’Europa Jazz Festival avec son « régional tour » en Sarthe.

C’est en allant à la conquête de publics totalement vierges, ignorant tout des richesses, de l’histoire et de l’actualité du jazz, que l’on reçoit le plus souvent en échange les plus beaux, inattendus et gratifiants retours. On est bien alors loin des réactions blasées, grincheuses et tièdes des pseudo « connaisseurs ». Sans idée préconçue, sans filtre médiatique, ce public neuf et frais offre la plus part du temps un accueil franc, direct et chaleureux aux propositions artistiques les plus ouvertes, voire les plus risquées. À la seule condition que les improvisateurs qui incarnent devant lui « leur » musique fassent preuve, à chaque fois, de générosité, authenticité et liberté. Nouvelle preuve, s’il en est, que le jazz est une musique universelle que tout le monde peut finalement comprendre et aimer.

Mais quel est aujourd’hui du point de vue sociologique le public du jazz en France ? Hormis dans le cadre très global des études régulières initiées par le Département des études, de la prospective et des statistiques (Deps) sur les pratiques culturelles des français, il n’y avait pas d’étude récente et précise sur le public du jazz en particulier, selon les lieux qu’il fréquente. Le secteur ne disposait pas non plus d’éléments scientifiques sur les raisons qui conduisent le non-public à ne pas assister aux concerts. Le non-public, induit par une certaine méconnaissance du jazz, méritait un diagnostic précis afin de renouveler un panel d’actions des plus globales (nationales) aux plus particulières (engendrées par les lieux de diffusion). Heureusement, à l’invitation de Roger Fontanel, directeur du Centre régional du jazz en Bourgogne, les sociologues Olivier Roueff et Wenceslas Lizé ont pu réaliser une étude très pointue sur les publics du jazz en Bourgogne et en dresser « un profil social globalement similaire à son homologue national. » Ce rapport passionnant de 280 pages publié en 2010 et intitulé Étude sur les publics et les non-publics du jazz en Bourgogne est téléchargeable gratuitement sur le site du centre régional bourguignon. 

Jazz de France

Qu’est-ce qui ressort de cette étude sur le terrain très riche et approfondie ? On constate d’abord un vieillissement des Français qui aiment le jazz et vont l’écouter en concert. La moyenne d’âge de ce public tourne aujourd’hui autour de 44 ans. Cette évolution s’interprète sous l’éclairage générationnel : celui qui a aimé le jazz dans sa jeunesse, dans les années 1950 à 1980, lui reste souvent fidèle tout au long de sa vie. En revanche, pour les générations suivantes, le jazz se présente plutôt comme « la musique de la maturité » pour laquelle, après l’entrée dans la vie active, on délaisse les musiques que l’on a préféré à l’adolescence comme la pop ou le rock.

On constate ensuite une élitisation du public du jazz du fait de la place croissante occupée par les cadres et professions intellectuelles supérieures, au détriment principalement des professions intermédiaires et des ouvriers. Est-ce si sûr ? Selon un récent sondage de la Sacem, la musique s’affirme à 47 %, après la télévision et la lecture, comme l’activité culturelle favorite des Français. Parmi les genres de musiques préférées, le jazz ne s’en sort pas trop mal avec 22 %, en comparaison avec la chanson (51 %), le rock (31 %) et la world (17 %). Mais ne nous cachons pas la vérité, le jazz souffre encore d’être jugé par beaucoup comme une musique trop élitiste. Que dire face à un tel état de fait ? Dans un article du Monde, Francis Marmande avait trouvé cette réponse passionnée et provocatrice : « Oui, le jazz est élitiste : il n’est pas un divertissement, il suppose une éthique et une érotique de la connaissance, c’est comme ça. Personne ne se demande si la poésie grecque est élitiste, tout de même. Si ? Eh bien le jazz, c’est pareil. Qu’il soit déjà le foyer actif de centaine de festivals est pourtant un signe éloquent. »

On constate enfin une lente mais irrésistible féminisation du public du jazz, longtemps fief de la phallocratie triomphante. C’est une vieille évidence, le public du jazz est toujours très majoritairement masculin (57 %), principalement quant il est assidu. Il faut néanmoins noter que cette caractéristique est sensiblement moins marquée que dix ans auparavant, le jazz ne faisant pas exception au mouvement général de féminisation des pratiques culturelles. La femme est l’avenir du jazz ? On aimerait y croire tant l’émergence de nombreuses jeunes et talentueuses jazzwomen tend à nous le faire espérer. Cette édition de Jazz de France en est cette année la preuve.

Dans leur étude bourguignonne, Olivier Roueff et Wencelas Lizé proposent une typologie très originale des divers types de spectateurs de jazz. Soit différentes manières d’aimer et d’écouter « la plus populaire des musiques savantes » et réciproquement. Ils commencent par distinguer deux profils « cultivés » qui constituent à parts à peu près égales un tiers de l’échantillon. À savoir, d’abord, les « jazzophiles cultivés » (18 %), les amoureux purs et durs du jazz d’aujourd’hui et d’hier, ceux qui sortent régulièrement pour écouter des concerts et aller dans un club, achètent des disques et s’informent dans les médias spécialisés. Leur discothèque est riche aux trois quarts d’albums de musiques improvisées. Ce sont les convaincus, les fidèles, les passionnés. Ces amateurs du premier cercle sont talonnés par les « cultivés éclectiques » (16 %). Ils ont à 83 % entre 35 et 54 ans et présentent un éventail plus large de sorties et de genres musicaux appréciés (classique, rock, chanson, world). 

Vient ensuite la tribu des « jeunes sorteurs » (28 %) qui ressemblent à certains égards aux  »cultivés éclectiques », mais en plus jeunes. Ce sont des consommateurs éclectiques de sorties nocturnes et amateurs de musiques variées, le plus souvent juvéniles. Le jazz est chez eux apprécié, mais pas privilégié de façon exclusive. Soit un public potentiellement riche mais volatile que chaque diffuseur se doit de séduire avec astuce et intelligence afin de lui donner envie d’assister à ses concerts ou à son festival. 

Enfin arrive la cohorte des « occasionnels » (38 %) où les femmes sont pour une fois majoritaires (57 %) et dont la moitié d’entre eux préfère les variétés françaises ou les musiques pop-rock. Ce sont pourtant eux qui, avec les « jeunes sorteurs », grâce au bouche à oreille et au pouvoir de persuasion médiatique, peuplent en grande partie les manifestations de jazz. Surtout celles qui sont gratuites, comme les Rendez-vous de l’Erdre à Nantes. C’est vers ce public éphémère et flou que se doit de travailler prioritairement, avec obstination et imagination, tout organisateur de concerts ou programmateur de festival de jazz. Conclusion : ce n’est qu’un combat.

Continuons le début.