Edition Records déc03

Tags

Related Posts

Share This

Edition Records

Douze ans que Edition Records a été créé par Dave Stapleton. Support de ses propres productions d’abord ( Dave est pianiste), de la scène anglaise (Slowly Rolling Camera , Jason Rebello, Liam Noble, Laura Jurd, Kneebody , Ivo Neame,….) et nordique ensuite (Alexi Tuomarila, Aki Rissanen, Verneri Pohjola,…), pour aujourd’hui devenir un des labels les plus attractifs pour les musiciens américains (Jeff Ballard, Lionel Loueke, Kurt Elling et Danilo Perez, Dave Holland, Chris Potter…). Non seulement la liste des noms impressionne, mais en plus, la qualité des sorties est absolument remarquable. Quelques exemples pour en juger.

 

Kurt Elling
Secrets Are the Best Stories
Edition Records

Ils sont rares les grands vocalistes mâles du jazz et Kurt Elling fait assurément partie du top. Pour son premier album « Secrets Are the Best Stories », publié sur le label anglais Edition Records, il invite un des grands pianistes actuels, celui du quartet de Wayne Shorter : Danilo Perez. Et d’emblée, le courant passe entre les deux artistes baignés de lyrisme et de poésie. Car de poésie, il en est question tout au long des plages de l’album. Déjà concerné par les problèmes politiques dans son album précédent « The Questions », Kurt Elling se penche cette fois sur la problématique migratoire, saluant au passage quelques auteurs américains comme Toni Morrisson (« Beloved » avec un superbe solo du saxophoniste Miguel Zenon), Franz Wright ou Robert Bly, et rendant hommage sur « Song of the Rio Grande » à un père et sa fille, Oscar et Valeria, deux Mexicains disparus dans les eaux du Rio Grande en tentant de rejoindre les USA. Un chant troublant d’émotion – « America you’ve lost your mind » – doublé vocalement et au clavier et au final abrupt. Quatre compositions de la plume de Danilo Perez, deux du pianiste anglais Django Bates, « Stays » de Wayne Shorter, une belle mélodie de Vince Mendoza, et en introduction « The Fanfold Hawk » et « A Certain Continuum » deux thèmes de Jaco Pastorius, le second inspiré par « Continuum » d’un album de 1976 (celui qui débute par la version extraterrestre de Donna Lee !). Pour conclure un choix de répertoire hors des sentiers battus, il reste à citer « Rabo de Nube » de Silvio Rodriguez, thème largement exploité par Charles Lloyd et interprété ici dans l’intimité du duo par Perez et Elling, mettant ainsi en avant la beauté d’une mélodie éternelle. Pour un début sur son nouveau label, Kurt Elling frappe fort et propose sans doute une de ses plus belles créations de ces dernières années.

Chris Potter
There is a Tide
Edition Records
Sortie officielle le 4 décembre mais déjà disponible en pré-commande sur le site du label Edition Records.

Eden Hazard à Chelsea ou Kevin Debruyne à Manchester City ? Et bien Chris Potter chez Edition Records, c’est encore autre chose ! Incontestablement un des tout tout grands saxophonistes depuis déjà pas mal d’années, voici Chris Potter sur le label anglais. Deux sorties en 2019 : « Circuits », avec James Francies aux claviers, Linley Marthe à la basse et Eric Harland aux drums, et « Good Hope » avec Dave Holland et Zakir Hussein. Le confinement a inspiré le saxophoniste pour un troisième album, en solo cette fois où il joue de tous les instruments (faculté qu’il a déjà démontrée sur « Circuits » où il joue aussi des claviers, percussions et guitare). Sur « There Is a Tide », Potter, tel le magicien du même nom, passe du piano aux divers claviers, de la guitare acoustique à la guitare électrique et à la guitare basse, de la batterie aux percussions variées, de la clarinette à la clarinette basse, de la flûte à la flûte alto, mais aussi les samples et les saxophones. En plein lockdown, Chris Potter entame le processus de création en mai 2020, une démarche lourde de sens pour un musicien dont la musique s’exprime essentiellement et de manière la plus profonde face à un public. Chris Potter explique : « Cette musique offre une perspective sur les solutions auxquelles nous faisons face : l’importance de la communauté dans une époque de distance sociale, le besoin d’un fort leadership, la nécessité de venir en aide aux personnes vulnérables de la société, la relation trouble que nous avons avec la nature, la difficulté de faire face à la peur et l’incertitude. » Le texte est fort et la musique qui l’a inspiré l’est tout autant, même si le mixage n’est pas celui d’un studio. Intituler le premier titre de l’album « I Had a Dream » parle de lui-même. La suite de dix compositions se présente comme un poème où le monde aquatique sert de fil conducteur - « Mother of Waters » et ses rythmes solaires, « Drop Your Anchor Down » et le chant de la clarinette basse suivi de la flûte, le funky « Beneath The Waves » – ainsi que l’espace – « Oh So Many Stars », éthéré au début avant la montée en puissance du sax-ténor et « As The Moon Ascends », apaisé. « New Life (in the Wake of Devastation) » clôture un album forcément différent de ce que Chris Potter nous a offert jusqu’à présent, une sorte de témoignage d’un moment de vie incertain.

Julian Argüelles
Atlântico
Edition Records

Sorti mi-novembre, le trio formé par le saxophoniste Julian Argüelles est un magnifique exemple de l’étendue stylistique du label. De l’extrême sud-est de l’Europe vient le pianiste Mario Laginha ( déjà souvent entendu avec David Linx) et de l’extrême nord l’étonnant percussionniste Helge Andreas Norbakken (tiens, lui aussi sur un des derniers opus de David Linx). Deuxième album du trio, « Atlântico » est un mix constant entre tradition du jazz, influences rythmiques africaines, musique européenne, musique folk, un univers dispersé qui ne nuit en rien à la fluidité du discours, le lyrisme – délicieux « Sweetie » – servant de fil conducteur tout au long des douze compositions. Le partage des rôles est particulièrement équilibré avec Laginha très en verve dès l’ouverture de « Jaamm Rek » et Norbakken très présent et dont le rôle est loin de celui de simples rythmiciens tant les couleurs qu’ils donnent à l’album semblent indispensables. Un trio à suivre.

Jean-Pierre Goffin