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Greg Houben

« I don’t make set plans, I’m a good time guy »

Boulevard Ernest Solvay, au Thier à Liège: Greg Houben m’accueille, le sourire aux lèvres, en plein chantier. S’il n’a pas, comme le sous-entend le titre d’une de ses compositions, un réel plan de carrière, il ne manque pas pour autant de projets ambitieux. Son album en trio, How high the moon, sort chez Igloo et il espère bien le présenter au public, en Belgique comme à l’étranger. Il a aussi des projets, d’une part, avec le saxophoniste français Pierrick Pedron qu’il a invité, cet été, au Gaume Jazz Festival et, d’autre part, avec le guitariste brésilien Marito Correa, un vieil ami de son père. Sans compter l’aménagement de cette ancienne salle de cinéma qu’il vient d’acquérir pour son association sans but lucratif Wooha qui s’occupe de la création et du management de projets d’un collectif de musiciens.

Ton album en trio vient de sortir. De quand date ta rencontre avec Quentin Liégeois et Sam Gerstmans ?
Nous nous sommes rencontrés lors de nos études au Conservatoire de Bruxelles. On a tout de suite collé ensemble parce qu’on avait les mêmes goûts musicaux. On se rencontrait après les classes pour écouter de la musique jusqu’à des heures impossibles du matin. On s’est retrouvé dans une certaine esthétique du jazz dès le départ. Après cela, nous avons formé, avec Laurent Delchambre à la batterie, un quartet qui a tourné pendant deux ou trois ans, alors qu’on était toujours au Conservatoire. Puis, on s’est un peu perdu de vue. Dernièrement, on a décidé de former ce trio sans batterie qui laissait plus d’air dans la musique. On entendait plus clairement les notes de basse et de guitare et, moi, ça me permettait de ne pas devoir jouer trop fort parce qu’avec une batterie, il y a un volume sonore énorme. Je développe ainsi ma musique plus aisément.

Peux-tu parler de cette esthétique commune ?
On est très fort porté vers les mélodies et vers les chansons, les chansons pas nécessairement chantées mais des compositions qui sont écrites comme des chansons, c’est-à-dire tous les standards évidemment. Et, quand on écrit des compositions, on essaye d’aller vers une forme de chanson: la structure AABA, une forme très connue dans le jazz. Il y a un premier A, une première exposition du thème, un deuxième A qui est le même que le premier pour que les gens s’en souviennent et puis, on passe au bridge pour faire une diversion. Après, on revient au A et, quand on fait ce A qui est le même que les deux premiers, les gens s’en rappellent déjà. Donc c’est physique comme forme. C’est une esthétique qu’on adore: on est très porté vers les mélodies.

C’est une esthétique qu’on retrouvait beaucoup dans les années ’50…
Inévitablement, les gens jouaient la musique qui passait à la radio. Certains musiciens le font encore mais ce n’est plus des AABA, les formes sont différentes et c’est très bien. Puis il y a eu beaucoup de compositions de jazz moderne, de la musique peut-être plus sophistiquée mais nous, c’est dans les chansons qu’on peut s’exprimer le plus aisément, dire nos émotions de la manière la plus vraie.

 

L’album peut paraître un pari risqué, parce que certains seront, peut-être, tentés de faire la comparaison avec le trio de Chet Baker…
Oui, évidemment j’y ai pensé. Il y a deux disques de Chet qui me renversent, l’un s’appelle « Daybreak », qui est enregistré live en trio, avec Doug Raney à la guitare et Niels Henning Orsted Perdersen à la contrebasse, l’autre « Touch of Your Lips » qu’ils ont enregistré la même année mais en studio. Ces deux albums restent encore des disques de chevet et une inspiration totale pour moi. J’ai décidé de choisir ce type de formation parce que je l’avais dans l’oreille et dans le coeur. Quelque part, j’ai laissé les comparaisons de côté pour pouvoir me concentrer sur la musique et puis j’ai envie de ce son-là. C’est une formation que j’adore.

Auparavant, tu avais participé aussi à un hommage à Chet…
Oui, avec Micheline Pelzer à la batterie. Avec Micheline, on se voit souvent puisque c’est ma voisine. Un jour, on s’est rendu compte que c’était la vingtième année de la mort de Chet. On a alors décidé de lui rendre hommage avec Quentin à la guitare et Bart De Nolf à la contrebasse. On joue encore ensemble, de temps en temps, et, à chaque fois, on a l’impression que Chet est avec nous. Micheline l’a évidemment très bien connu par l’intermédiaire de Jacques.

Ici, sur l’album, tu reprends trois thèmes qui figurent sur des enregistrements de Chet…
Oui, Daybreak, avec une partie chantée, How Deep is The Ocean, un thème que Chet adorait et For Minors Only. J’ai repris aussi d’autres standards comme With a Song in My Heart, une chanson magnifique que j’ai toujours aimée. Dernièrement, j’ai entendu la version de Stevie Wonder, quand il avait douze ans, avec un orchestre derrière et cela m’a fait complètement craqué. Alors j’ai décidé de le mettre sur le disque. Dans sa carrière, Chet a souvent joué les mêmes standards. Il y a des moments où l’on sent plus d’affinité avec l’un ou avec l’autre. C’est à ce moment-là qu’on choisit son répertoire.

Mais l’album comprend aussi des compositions personnelles, comme ce Close to Kenny…
Oui, en référence à Kenny Wheeler. A l’époque où j’ai fait le disque, j’écoutais énormément Kenny Wheeler. C’est un de mes trompettistes modernes favoris. Je trouve qu’il a une conception de la musique absolument fantastique. C’est un vrai artiste, un vrai créateur. Il a un son complètement particulier, notamment au bugle: on le reconnaîtrait entre mille. C’est une merveille.

Il y a aussi une composition qui, je crois, traduit bien ton tempérament: « I Don’t Make Set Plans… »
« I Don’t Make Set plans, I’m a Good Time Guy ». Ce titre a une histoire : un jour, je regardais un film avec Sean Penn, en version originale et, à un moment donné, il dit cette phrase. J’étais justement en train d’écrire cette composition. En revenant à mon piano, j’ai trouvé que cette phrase me correspondait très bien. J’adore cette phrase: elle correspond à mon tempérament.

Il y a aussi une composition de Quentin Liégeois qui, elle, traduit bien l’esprit du trio…
« From the Root to the Leave » : de la racine à la feuille. Partir de la tradition pour redonner une jeunesse et une modernité à cette époque-là. Finalement, que fait-on? On joue peut-être de la musique composée dans les années ’40 ou 50, mais on est en 2009. On la joue dans un autre contexte. En 2009, les planètes sont placées différemment qu’en 1946. Dans cette musique, on est toujours moderne puisque c’est quelque part une musique du moment. Au moment où je la joue, je suis dans mon époque. From the Root est une superbe ballade. Je dois beaucoup à Quentin d’avoir composé cette mélodie. Chaque fois que je la joue, j’ai des frissons. Très peu de temps après l’avoir composée, dix jours après je crois, Quentin a perdu son papa: ça nous a donné une fameuse dose de tristesse. Cette période d’enregistrement est chargée de nostalgie: se retrouver ainsi dix ans après s’être connu au Conservatoire… Ce groupe est fait, dans tous les cas, de beaucoup d’amour.

Dans cette composition, Quentin, qui a fait partie de la classe de Paolo Radoni, retrouve, à mon sens, certains accents de René Thomas…
Oui, tout à fait, je ne sais pas si c’est réellement conscient de sa part mais je crois qu’il a écouté René Thomas. Bien sûr, on est tous influencé par son professeur mais, à l’heure actuelle, avec internet, on a à disposition toute la discographie du jazz. En un clic, on peut écouter René Thomas ou d’autres guitaristes. Quentin a été beaucoup influencé par Jim Hall mais il a su, je trouve, faire une synthèse de toutes ces influences pour ressortir quelque chose qui lui est très personnel: un très grand lyrisme mélodique. Par ailleurs, Quentin, comme René Thomas, a écouté beaucoup de manouches, notamment Django Reinhardt. Bien sûr, on ne retrouve pas vraiment le son de Django chez Quentin, parce que son matériel est différent mais on retrouve ce lyrisme, ces phrases, cette créativité. Quentin ne fait jamais une note gratuitement, il fait toujours une note parce qu’il la sent, parce qu’il a envie de la faire et qu’il trouve cela beau. C’est un grand artiste et j’ai beaucoup de chance de travailler avec lui.

On sent que cet album a été longuement élaboré: le trio a fait une tournée avant d’enregistrer alors que, souvent, on fait l’inverse…
C’est le problème de l’offre et de la demande: le problème des disques, c’est que maintenant pour tourner, on a besoin d’un enregistrement et le paradoxe, c’est que, pour faire un album, on aurait besoin de tourner avant. On enregistre un répertoire puis on fait une tournée et on se rend compte que, l’année suivante, on joue beaucoup mieux. Donc le disque paraît presque dépassé, on aurait envie de le refaire. Ca m’est arrivé avec Après un rêve, je ne dis pas que le disque est raté, au contraire, je l’adore mais je trouve que ce répertoire est encore mieux rôdé maintenant. Fort de cette expérience, je me suis dit: « Faisons dix dates et puis allons en studio. » Mais, maintenant, je me retrouve devant un phénomène un peu bizarre: le disque sort et je n’ai pas de date pour le présenter parce que les concerts, je les ai déjà faits l’année dernière. Or, on sait qu’en Belgique, en Wallonie, on peut tout au plus faire vingt dates et puis on ne peut plus rien faire pendant deux ou trois ans parce qu’il y a beaucoup de demandes et finalement peu de salles pour nous accueillir. Voilà toute la problématique du disque en Belgique: est-ce qu’on joue avant ou après? Pour ce disque-là, j’ai décidé de jouer avant. C’est un album mûrement préparé, on avait des planches, de l’expérience de scène: on a beaucoup joué les morceaux. Je crois que c’est pour cela que le disque sonne si naturel.

Y a-t-il un espoir d’une tournée en Flandre?
Les Jazz Lab Series ne nous ont pas pris cette année. Pourquoi pas l’année prochaine? Il y a, de toute façon, quelques dates prévues en Wallonie et puis nous sommes en train de spéculer sur la France, l’Allemagne et les autres pays avoisinants. Mais ça reste difficile.

Revenons un peu en arrière: en fait, au départ, tu ne te destinais pas vraiment à la musique et c’est un voyage au Brésil qui a été décisif…
C’est-à-dire qu’au départ, je ne voulais pas faire comme papa, je voulais tout faire sauf de la musique. Ce qui n’a pas été tout à fait le cas: j’ai fait un peu de piano et de l’accordéon diatonique avec Didier Laloy. J’étais attiré par la musique que mon père jouait, par la musique classique ou folk et surtout le jazz. J’ai écouté énormément de jazz à partir de l’âge de treize ou quatorze ans. Je mettais les disques de mon père dans l’appareil et j’écoutais passionnément : j’étais fan de Clifford Brown, de Chet, déjà à l’époque. J’ai aussi toujours adoré la musique brésilienne et, alors que j’avais dix-sept ans, je suis parti en voyage au Brésil pendant un an. Et là, ce n’est pas tellement le Brésil qui m’a fait sentir que je devais faire de la musique mais, en fait, la solitude: j’étais tout seul à dix-sept ans. Je me suis dit que le théâtre ne me manquait que partiellement, par contre, la musique me manque éperdument. J’avais pris avec moi quelques cassettes de Chet et de Clifford que j’écoutais en boucle dans les moments de nostalgie et c’est là que je me suis dit: « Tu dois faire de la musique, rattrape le temps perdu, tu as dix-huit ans, vas-y fonce. »

Et comment t’es-tu tourné vers la trompette?
Est-ce la trompette ou les trompettistes que j’aime? Je n’ai jamais été attiré par la trompette classique ou cubaine, c’est en écoutant Chet et Miles que j’ai choisi cet instrument. Leur discours est limpide et fort, ils jouent moins de notes que les saxophonistes et leur son me rentre dans la peau. La trompette se rapproche très fort de la voix, c’est ton propre corps qui fait la vibration. C’est pour cela que j’adore aussi chanter.

Au Brésil, tu as été accueilli par le guitariste Marito Correa…
Oui, c’est une histoire étonnante. Marito avait fait un disque avec mon père au préalable. Quand je suis arrivé au Brésil, je savais qu’il était à Rio. J’ai cherché par tous les moyens à le joindre. J’ai d’abord logé à Belo Horizonte puis, j’ai pris le bus pendant sept heures pour aller le rejoindre à Rio. J’ai trouvé un Marito Correa complètement fauché, qui arpentait les clubs de Rio pour trouver du boulot. Moi, je n’avais pas beaucoup d’argent non plus. On mangeait des fruits toute la journée parce qu’au Brésil, c’est ce qui coûte le moins cher. On mangeait des papayes, des mangues: on se bourrait de fruits, ce qui n’était pas sans poser des problèmes de digestion. Et on gardait toujours un dollar pour aller s’acheter une bière en fin de journée. C’était une période de vie assez poétique: je dormais dans un appartement de Copacabana, qui appartenait, en fait, à son ex-femme. Lui n’était pas le bienvenu mais moi, je pouvais toujours y aller. Il m’a aussi emmené à Sao Paulo et j’ai connu un peu l’errance à Rio, mais une belle errance, pleine de musique, d’amitié et de joie de vivre.

En fait, Marito Correa, tu viens de le retrouver, il y a quelques mois, pour un magnifique concert, avec ton père, au club Pelzer…
Exactement, Marito est revenu en Belgique pour essayer de trouver du travail ici. Il voulait enregistrer en Europe: il est revenu avec une dizaine de nouvelles compositions. Malheureusement, cela n’a pas vraiment marché parce que le business est devenu très dur. Quand il était là, il y a quinze ans, la situation était, quand même, plus facile. Il n’a donc trouvé personne pour le signer. Moi, tout ce que je pouvais faire, c’était de trouver l’un ou l’autre concert avec lui mais je n’ai pas non plus de pouvoir extraordinaire. Donc, on a joué au club Pelzer, lui s’est produit dans deux ou trois cafés à Dinant où il logeait et, malheureusement, c’est tout: il a dû repartir. Alors qu’un talent comme cela, c’est rare. Passer à côté, c’est quand même très grave parce qu’il y a des maisons de disques qui pourraient signer un talent pareil. Peut-être s’y est-il mal pris: Marito n’est pas non plus un as du marqueting mais je suis très triste qu’il soit retourné. D’ailleurs, j’ai l’intention d’aller le rejoindre là-bas.

A tes débuts, en dehors du quartet avec Quentin, tu as joué en parallèle avec des groupes tournés vers la musique brésilienne comme Agua de Beber…
Agua de Beber, ce sont des Brésiliens qui sont installés à Bruxelles, les meilleurs musiciens brésiliens de Belgique qui m’ont invité un jour à chanter une chanson et à faire un petit solo de bugle. Après on s’est pris d’amitié et on a joué de temps en temps mais cela fait longtemps qu’on ne s’est plus vu parce qu’on est fort occupé. C’était très chouette. Parfois, ils ont réussi à inviter d’autres musiciens du Brésil dont un guitariste à sept cordes qui est exceptionnel, Ricardo Lorenzo.

Avant le trio, tu avais enregistré Après un rêve avec Julie Mossay: au répertoire, à côté des compositions de Gabriel Fauré ou Debussy, il y avait aussi des thèmes de Chico Buarque…
Tout à fait… Après un rêve est mon premier disque, c’est aussi le premier disque de Julie. Ce qui est marrant, c’est que ce n’est pas spécialement représentatif de ce qu’on a fait jusqu’à présent dans notre carrière. Julie est chanteuse lyrique, d’opéra essentiellement, elle travaille dans les grandes maisons d’Europe et moi, j’ai toujours joué des standards Mais l’occasion s’est présentée: on a formé ce groupe avec des musiciens exceptionnels, avec de très beaux arrangements et une littérature musicale magnifique: Fauré, Debussy et Chico Buarque. En fait, trois compositions de Buarque dont ce Johanna Francesca qu’il a écrite pour Jeanne Moreau. Pendant la dictature au Brésil, il a été exilé. Il s’est retrouvé à Paris et est tombé sous le charme de Jeanne Moreau. Avec ce disque, j’ai voulu retracer un voyage, comme s’il s’agissait d’un périple en train: parfois, il y a des collines, parfois un désert ou un cours d’eau. C’est juste de la musique qui nous plaisait à ce moment-là, sans faire de chichis, sans rechercher réellement une esthétique particulière. Maintenant, je pense qu’une esthétique particulière se dégage quand même de ce groupe qui est assez original.

Tu as pu reprendre ce projet au Gaume Jazz Festival, cet été…
Cela faisait longtemps qu’on n’avait plus joué ce répertoire, c’était une expérience magnifique. Cela fait un certain temps qu’on a enregistré et le groupe est arrivé maintenant à une grande maturité: toutes les individualités ont progressé de leur côté et le groupe en lui-même a progressé. On s’est retrouvé en Gaume à jouer notre répertoire mais d’une manière complètement libre, on n’était plus là à essayer de ne pas faire la faute sur l’arrangement mais on se regardait dans les yeux et on était au service de la musique et du groupe. C’était un très beau concert, d’ailleurs on a gagné le « coup de coeur du public ».

En Gaume, tu as aussi présenté un quintet avec le saxophoniste français Pierrick Pedron : comment l’as-tu rencontré?
C’est une histoire qui date de l’année dernière: nous nous sommes rencontrés lors d’une jam session. Il était engagé au festival Jazz à Liège avec son quartet et moi, j’étais engagé pour animer la jam avec Pascal Mohy au piano. Alors je vois arriver un gars du fond de la salle avec une boîte à saxophone. Je me suis dit: « Super, voilà quelqu’un qui vient jammer. » Il me regarde et me demande s’il peut jouer un petit morceau. J’ai accepté sans vraiment savoir qui il était. Je connaissais son nom mais pas son visage. Il est monté sur scène et, après quatre mesures, je me suis dit: « Là, on est dans la cour des grands. » On s’est très bien entendu: il se fait qu’il connaît mon père, on a vite sympathisé. On a bu deux ou trois Orval et je lui ai dit: « Ecoute, Pierick, il faudrait quand même qu’on fasse quelque chose ensemble. » Ce n’est pas resté des paroles en l’air puisque je l’ai engagé pour cette création au Gaume Jazz festival.

C’est un saxophoniste alto qui a un coffre impressionnant: ce n’est pas pour rien qu’il a enregistré avec Mulgrew Miller…
Il est bourré de culture jazz. Il joue en même temps comme Sonny Stitt, comme Charlie Parker ou Cannonball Adderley: c’est quelqu’un qui mêle beaucoup d’influences mais qui a su créer son propre langage avec son vocabulaire.

Ses choix musicaux correspondent bien à ton univers personnel. Vous avez, par exemple, joué du Jackie Mc Lean…
On a joué Dr Jeckyll, un thème de Mc Lean sur un tempo complètement fou, un blues qui a été joué par Miles Davis et Jackie Mc Lean mais aussi par Coltrane et Miles dans ce fameux disque Milestones. Il jouait à fond la caisse.

Il y avait aussi une composition dédiée à Peter King…
Voilà un autre saxophoniste alto impressionnant, quelqu’un d’extraordinaire. Il est venu à Liège au club Pelzer. Pierrick a eu la chance de le rencontrer et il a composé cette Waltz for King. On a aussi joué Exodus, un thème écrit par Victor Feldman et joué par Cannonball Adderley qui retransmet toute sa joie de vivre. Cannonball n’était pas quelqu’un de torturé comme certains jazmen pouvaient l’être. Il choisissait, avec son frère Nat, un répertoire joyeux : a joyfull conception of the music. Ce qui rejoignait un peu la conception de Clifford Brown, de tout ce hard bop joyeux avec des thèmes majeurs qui swinguent vraiment fort.

Dans le quintet avec Pierrick, tu retrouves un batteur américain, Rick Hollander, qui a joué avec ton père dans les années ’90 et maintenant fait partie du quartet avec Laurent Blondiau…
Je dois avouer que c’est Joost Van Schaik qui était prévu pour ce quintet-là mais il ne pouvait pas faire une des deux répétitions et je ne voulais pas que ce soit un concert one shot où on survole les partitions. Or j’avais entendu ce batteur avec mon père, Rick Hollander qui m’avait très fort impressionné par son swing et la finesse de son jeu. J’ai demandé à mon papa si je pouvais lui emprunter son batteur pour une fois. On s’est enfermé pendant deux jours dans une salle à Rossignol et on a travaillé le répertoire, pas spécialement pour mettre les notes en place mais pour créer un esprit de groupe. Je sais que deux jours, c’est peu mais on a mangé ensemble, on a vécu ces deux jours ensemble: on a trouvé l’esprit du groupe, une adhésion, une entente entre les membres du quintet.

Dans l’album « Blue Circumstances » de ton père, il y avait Sal La Rocca qui se retrouve dans le quintet…
Sal La Rocca est quelqu’un qui a beaucoup joué avec mon père, qui se retrouve aussi dans Après un rêve et sur l’album de Pascal Mohy. On peut le mettre à toutes les sauces parce que c’est un musicien exceptionnel. Il apporte beaucoup de stabilité, de musicalité: c’est très chouette. Je dois dire aussi que, humainement, c’est quelqu’un de très intéressant.

Y a-t-il un projet d’enregistrement ou de tournée avec ce quintet ?
Oui, on a aussi gagné un prix en Gaume, le « Prix du festival » qui nous donne droit à rejouer l’année prochaine avec la même formation. C’est l’occasion de faire évoluer le projet et de revenir avec encore plus d’expérience et des nouveautés. Pierrick a aussi un projet de disque mais je ne peux pas encore en parler pour le moment parce qu’il est seulement au stade de projet. Est-ce avec des Américains, est-ce avec un orchestre, ce sont des pistes possibles. Dans tous les cas, il nous a déjà engagés pour faire son prochain album. Maintenant, moi aussi, je vais faire une demande de mon côté pour enregistrer le quintet pur et dur avec lequel on a joué en Gaume. Donc je vais peut-être me servir du festival de l’année prochaine pour pouvoir enregistrer un disque et faire une tournée.

Pour terminer, on pourrait parler de ton projet de salles ici au Thiers à Liège…
C’est très simple à expliquer. Un jour, j’étais au club Pelzer, je me trouvais au frais à l’extérieur et je me posais la question de savoir ce que cachait le grand mur qui allait jusqu’au bout du jardin. On m’a dit que c’était un ancien cinéma qui avait été transformé en magasin de meubles. J’ai toujours eu le rêve d’avoir une salle pour moi, pour pratiquer, pour qu’on puisse jouer de jour comme de nuit. Alors je suis allé voir et, effectivement, il y avait une vague affichette « A vendre » qui était déchirée. J’ai demandé au propriétaire ce qu’il en était: il voulait vendre mais ne savait pas comment, il était indécis. Puis, finalement, j’ai signé une option d’achat. Je suis devenu un peu fou et j’ai trouvé le moyen d’acheter cet ancien cinéma de quartier qui s’appelait à l’époque le Rio. Pour moi, il y avait deux signes essentiels. Premièrement, c’était juste à côté du club Pelzer, de la maison de Jacques et, en plus, deuxième signe, ça s’appelait le Rio: pour moi qui suis fan du Brésil, c’était quelque chose que je ne pouvais pas louper. Donc je suis parti à la conquête de ce merveilleux cinéma dans lequel on est en train de réaliser de gros travaux pour en faire deux salles de répétition, des bureaux, un appartement pour accueillir des musiciens en résidence, des Européens ou des Américains qui viendraient répéter ou enregistrer ici, et alors mon propre appartement, vers le jardin, avec une grande baie vitrée.

Une des salles, avec gradins, pourrait être aménagée en vraie salle de concert: est-ce dans tes projets?
Les gradins sont déjà là mais une salle de concert, je ne sais pas si ce sera pour tout de suite. Cela demande beaucoup de mise aux normes, au niveau de la sécurité, des services d’incendie. Donc il faut que l’argent suive parce qu’avec mes petits moyens de musicien, je ne peux faire que le minimum.

Tout autour de cela, il y a une ASBL…
Oui, l’ASBL Wooha qui gère les intérêts non seulement de mon trio mais d’Après un rêve, du quartet de mon père, de Brazz, un groupe qu’on a fondé avec le guitariste Maxime Blésin, de Four for Chet et du trio de Pascal Mohy. Elle s’occupe principalement de nous faire tourner, de gérer les créations: ce n’est pas qu’une agence de booking. Au contraire, c’est une ASBL qui va rendre faisables les projets: mettre les gens ensemble, leur donner une infrastructure pour répéter et enregistrer. Elle va les accompagner tout au long de leur vie de formation que ce soit au niveau de la presse, de la promotion et des moyens mis en oeuvre pour qu’ils puissent mener à bien leurs projets. Parce qu’un musicien est généralement très mauvais dans le marqueting. Donc, c’est très bien qu’il y ait quelque chose au-dessus de nous qui puisse gérer tous ces à-côtés de la musique qui, en 2009, sont très importants.

Par Claude LOXHAY (article publié en juin 2010)

Repères discographiques des albums évoqués dans l’entretien
Greg Houben Trio, How deep is the ocean, Igloo 2009
Greg Houben – Julie Mossay, Après un rêve, Igloo 2008.
Steve Houben Quartet, Blue Circumstances, Igloo 1993.
Marito Correa – Steve Houben, O brilho do sol, Igloo 1995.
Chet Baker Trio, The touch of your lips, SteepleChase 1979
Daybreak, SteepleChase 1980
Pierrick Pedron, Deep in a dream, Nocturne 2006 (avec Mulgrew Miller)

Info’s et contact: http://www.wooha.be

Audio : http://www.igloorecords.be/album.php?site=4&cd_num=igl211&id=203&label=1

Vidéos : http://www.youtube.com/watch?v=wVp1NpHGPZM&feature=player_embedded

Depuis cet entretien, Greg est entré en studio: l’album « Greg Houben Quartet meets Pierrick Pedron » est sorti sur le label français Plus Loin Music. Les compositions originales écrites par Greg et par Pascal Mohy pour cette session ont été présentées au Gaume Jazz Festival.


 

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