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Piano Trio, nouvelle vague !

Une nouvelle vague de piano trios !

par Claude Loxhay


LAB Trio, Fluxus

(OutNote Records)

De Beren Gieren, A Ravelling

(distr. Sowarex)

Pierre de Surgères, Krysis

(www.pierredesurgères.com)

Le 23 novembre dernier, le trio d’Igor Gehenot donnait un concert au Vortex, un des clubs branchés de Londres. Il avait été choisi, avec Philip Catherine et Pascal Schumacher, pour participer à une soirée proposée par le label Igloo sous le titre « Exciting New Talent To Emerge From The Belgian Scene ». Un signe :  le piano trio est en vogue en Belgique. Il suffit de regarder quelques-uns des cédés produits récemment : dans la foulée de « Road Story » du trio d’Igor Gehenot, en compagnie de San Gerstmans (contrebasse) et Teun Verbruggen (batterie), viennent de sortir presque conjointement les albums « Fluxus » du LAB Trio, « A Ravelling » du trio De Beren Gieren et « Krysis » de Pierre de Surgères. On assiste vraiment à une nouvelle vague de piano trios qui, par rapport à la génération de Nathalie Loriers, Ivan Paduart ou même Jef Neve pour qui le contrebassiste était le principal interlocuteur comme le furent Scott La Faro, Eddie Gomez ou Marc Johson pour Bill Evans, présentent cette particularité d’offrir une place de plus en plus grande à la batterie, mais aussi cette volonté d’ouvrir leur musique à d’autres influences que la tradition purement jazz.

C’est le cas du LAB Trio, acronyme des prénoms de Lander Gyselinck, le batteur, Anneleen Boehme, la contrebassiste et Bram De Looze, le pianiste, mais aussi référence implicite au caractère de laboratoire du groupe, voire à ces tournées Jazz Lab Series auxquelles le trio a participé en parallèle au Jazz Tour de la saison 2011-2012. Fondé dès mai 2007, LAB Trio se présente, non comme la juxtaposition des trois fortes personnalités, mais comme un vrai groupe à caractère quasi fusionnel ainsi que l’indique le texte du livret : « Nous avons eu la chance de nous rencontrer à un moment crucial de nos vies, à la sortie des années chaotiques de l’adolescence, tous les trois au début d’une exploration de notre identité et de notre quête musicale personnelle. Nous nous regardions grandir les uns les autres. » Révélé très jeune à l’Académie de musique de Knokke, dans la classe du guitariste Hans van Oost, Bram De Looze a ensuite poursuivi ses études au Lemmensinstituut, auprès du pianiste Ron van Rossum et au Conservatoire d’Anvers puis a étudié à New York où il a rencontré Marc Copland et Uri Caine. Dans le Sud du pays, c’est le Momentum Jazz Quartet, avec le vibraphoniste Ken Heyndels et le batteur liégeois Basile Peuvion, qui a révélé son extraordinaire technique et sa grande maturité, en total parallèlisme avec le Metropolitan Quartet d’Igor Gehenot et Antoine Pierre. On a pu le retrouver plus tard au sein du trio Winter Sweet, avec Barbara Wiernik et Jean-Paul Estiévenart, du quartet de Manolo Cabras, du quintet du chanteur Sander De Winne ou du Youth Jazz Orchestra et, dernièrement, il vient d’enregistrer, avec Jos Machtel, le contrebassiste du Brussels Jazz Orchestra, et le batteur Matthias De Waele, l’album « Foster Treasures » pour le label Werf. Mais c’est sans doute au sein du LAB Trio que se révèle le mieux sa riche personnalité, parce qu’il s’y exprime en parfaite connivence avec ses deux partenaires. De quatre ans son aîné (il est né en 1987 et Bram en 1991), Lander Gyselinck a suivi ses études d’abord au Conservatoire de Gand, notamment avec Pierre Vaiana qui l’a invité pour son album  » Itinerari siciliani », puis au Conservatoire de Bruxelles avec Stéphane Galland qui lui a donné pour principale consigne d’être lui-même et de construire sa propre sonorité. Une autre grande influence : le batteur américain Jim Black qu’il a rencontré en 2008. Une forte personnalité qui a révolutionné l’approche de la batterie que ce soit avec le Tiny Bell Trio en compagnie de Dave Douglas, en trio avec le saxophoniste Ellery Eskelin, avec Bloodcount de l’alto Tim Berne ou son propre groupe AlasNoAxis mais aussi, en 2002, au sein du quartet Sound Plaza de notre compatriote Kris Defoort, en compagnie du saxophoniste Mark Turner. Cette référence n’est pas anodine puisque Lander Gyselinck est actuellement membre du Kris Defoort Trio (album « Live in Bruges » en 2012) avec lequel il a pu jouer en Belgique comme en France. Lander a aussi enregistré au sein du quintet de Marco Locurcio (« La Boucle » en 2013) et avec le trio du saxophoniste Nathan Daems (« Ragini Trio » en 2013 également).

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Au sein du LAB Trio, il apparaît comme véritable co-leader et compositeur. Après avoir proposé une démo en 2009, le LAB Trio a remporté les Prix du Jury et du Public au Tremplin Jazz d’Avignon en 2011, ce qui lui a permis d’enregistrer, en août 2012, au légendaire studio La Buissonne qui a vu défiler le gratin du piano, de Mal Waldron à Carla Bley ou Marc Copland. Sorti sur le label français Out Note, l’album « Fluxus » rassemble huit compositions originales : quatre écrites par Lander, deux par Bram, une co-écrite par les deux complices et une composition-improvisation collective. Toutes illustrent l’esthétique originale du trio :   »un goût schizophrénique pour la musique aux frontières du jazz, de la musique classique contemporaine, de la pop, de la musique électronique ». Certains critiques, comme le Français Mathieu Durand de Jazz News, ont proposé certaines filiations possibles, comme les Scandinaves d’EST, mais, par sa dimension collective, le LAB Trio fait preuve d’une authentique personnalité : un trio qui n’est pas seulement axé sur le piano mais avec une batterie mise très en avant et une contrebasse presque en retrait, comme pour souligner la trame rythmique, même si Anneleen Boehme introduit longuement certains thèmes (Kapotte Sauffage, Anders). S’il prend de nobreux solos (Plan B, Pi), Lander Gyselinck imprime sa pulsion énergisante sur tous les thèmes et a vraiment élaboré son propre univers sonore: une grosse caisse à la peau distendue comme souvent chez Jim Black, une caisse claire à la sonorité très sèche et une multitude de toms, notamment des petits toms à la sonorité aigüe, qui apportent de nouvelles couleurs comme le ferait un percussionniste. S’il prend d’amples élans lyriques au piano (Kapotte Sauffage, Pi), Bram De Looze peut adopter un jeu très percussif au groove obsédant (Plan B, X) et trouver des sonorités électriques fulgurantes au Fender Rhodes (Maple Syrup et Fluxus qui ouvre et ferme l’album). Une musique riche en contrates et passionnante de bout en bout. Présent les 13 et 14 décembre au Glimps festival de Gand, LAB Trio jouera aussi au Centre culturel De Leest d’Izegem le 25 avril prochain.

WWW.DEBERENGIEREN.BE

De Beren Gieren n’est pas sans analogie avec le LAB Trio. Ces trois « ours qui grognent » ne sont autres que le pianiste Fulco Ottovanger, le contrebassiste Lieven Van Pee et le batteur Simon Segers. Le premier, Néérlandais d’origine, a étudié le piano avec Jozef Dumoulin et Erik Vermeulen. En dehors du trio De Beren Gieren, il fait actuellement partie, avec Simon Segers, du quintet du saxophoniste Nathan Daems (album « Praten Dialect » chez Werf). Lieven Van Pee, pour sa part, a étudié la contrebasse au Jazz studio d’Anvers avec Bas Cooymans puis au Conservatoire de Gand en compagnie de Stefan Lievestro. Il a déjà enregistré avec le groupe Collapse, en compagnie de Jean-Paul Estiévenart (album Igloo) et avec le groupe Moker (« Overstroomd » chroniqué sur le site). Quant à Simon Segers, il a étudié la batterie avec Antoine Cirri puis Teun Verbruggen au Conservatoire de Gand mais est, comme Lander Gyselinck, très influencé par le jeu décalé de Jim Black. Outre De Beren Gieren, il fait partie du trio du saxophoniste Andy Declerck (album « Introspectivity »). Créé en 2009, le trio De Beren Gieren avait enregistré un premier album « Wirklich Welt So » avant de graver « A Ravelling ». Proposant un cocktail détonnant entre jazz, rock et inspiration classique, le trio a déjà collaboré avec les Français Louis Sclavis (saxophone soprano, clarinette) et Jean-Yves Evrard (guitare) mais aussi avec Joachim Badenhorst (clarinette) et a séduit la presse internationale, notamment après son passage au showcase Jazzahead à Brême en 2013. « A Ravelling » comprend douze compositions originales souvent avec une prépondérance du rythme, du « beat », sur la mélodie : des morceaux à tiroirs avec des accords plaqués nerveusement (Asbroken) et des périodes de silence (Sweet Repose Threat). Des thèmes plus bluesy (Curious Young Woman), certains avec un clin d’oeil vers la musique classique (Knalsonate, Broensgebuzze), d’autres plus ancrés dans la tradition jazz (Koekjes’s Nachts). Si le piano reste le centre névralgique du trio, la contrebasse se permet de belles introductions (Siting On A Fence) ou des passages à l’archet (Broensgebuzze) et la batterie, avec sa grosse caisse à la peau distendue aussi, est omniprésente (belle intro sur Ontdekking Van Mateie). Bref un trio hors des sentiers battus qui mérite le détour : il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir écouté. De Beren Gieren seront présents le 4 janvier à Eeklo, le 24 janvier au Winterjazz de Flagey à Bruxelles, le 22 mars au Jazz Maastricht Festival et le 10 avril au Centre Culturel de Hasselt.

WWW.PIERREDESURGERES.COM

Pour sa part, l’album « Krysis » du trio de Pierre de Surgères s’inscrit davantage dans la tradition du piano trio, même s’il est riche d’influences diverses à l’image du parcours du pianiste bruxellois. Pierre de Surgères a d’abord abordé la musique en parfait autodidacte et a fait des études de journalisme et de philosophie avant d’étudier le piano avec Nathalie Loriers et Diederik Wissels (une porte ouverte à un naturel lyrisme mélodique) puis avec Kris Defoort au Conservatoire de Bruxelles (une approche plus aventureuse du piano). Les cours suivis avec le Britannique John Taylor, le pianiste attitré de Kenny Wheeler, vont influencer son jeu comme son séjour à New York, en 2008, où il rencontre l’avant-garde américaine : l’alto Tim Berne, le trompettiste Ralph Alessi, le contrebassiste Drew Gress (soit trois membres du quintet de l’album « The Sky Inside ») mais aussi le batteur Jim Black (tiens, tiens…) et le pianiste Vijay Iyer qu’il cite volontiers parmi ses préférences avec Keith Jarrett et Herbie Hancock (album solo « The Piano »). Après avoir dédié un projet à la musique de Gainsbourg en 2003 et formé, après son passage aux Etats-Unis, le quintet Improvising Gang avec Bo Van der Werf (saxophone baryton) et Dré Pallemaerts (batterie), il vient de former, à 40 ans, un trio en compagnie du bassiste Félix Zurstrassen (LG Jazz Collective, Tree-Ho, Birds project de Fabrizio Cassol) et du très sollicité Teun Verbruggen (batteur de Jef Neve comme d’Igor Gehenot). Autoproduit avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles, « Krysis » rassemble 14 compositions originales : des thèmes très mélodiques (Olive Nocturne, Nautilus), parfois empreints de quiétude (Step Aside) ou, au contraire, dynamisés par un groove obsédant (Far, Far Away, Back To Life, Pericoloso). Certains parfaitement ancrés dans la tradition jazz (HLM Blues, Neige), d’autres plus aventureux, plus tourmentés (Krysis introduit en plage 4 et développé en fin d’labum). Félix Zurstrassen souligne le groove de certains thèmes à la basse électrique (Far, Far Away, Dmitri Had A Car Crash, On A Train To Berne) et prend de beaux solos à la contrebasse (Olive Nocturne, HLM Blues). A la batterie, Teun Verbruggen, en parfaite complicité avec le piano, est constamment à la recherche de nouvelles couleurs, à coup de cowbells (Dmitri), de clochettes et coquillages (Coline Dort), avec un jeu toujours inventif. Un album riche en contrastes aussi, entre improvisation et écriture sophistiquée avec des concepts tels que « la symétrie rythmique et mélodique » ou « le dodécaphonisme et le hasard ». Après une série de concerts à Bruxelles en novembre (Sounds, Café Belga, Jazz Station), le trio sera présent le 22 janvier au Sazz’n Jazz et on peut déjà les annoncer les 9-10 août au Gaume Jazz Festival !
En attendant, voilà trois albums à découvrir d’urgence.