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Joris Roelofs, Aliens Deliberating

Joris Roelofs
Aliens deliberating (Pirouet)

On fête, cette année, le bicentenaire de la naissance d’Adolphe Sax qui, avant d’inventer le saxophone, avait déposé un brevet visant à améliorer les performances de la clarinette basse. Or voici un album tout entier dédié à un trio réunissant clarinette basse, contrebasse et batterie : une formule peu courante. D’abord, parce que la clarinette basse ne s’est réellement fait une place dans l’univers du jazz qu’à partir des années 1960, grâce à Eric Dolphy. Bien sûr, on connaît ce Alone Together joué en duo avec Richard Davis à la contrebasse mais, à ma connaissance, pas de formule en trio. Par ailleurs, si de nombreux musiciens américains adoptent toujours cet instrument, de David Murray à James Carter, c’est la plupart du temps en tant que deuxième instrument, à côté du saxophone. En fait, depuis plusieurs décennies, la clarinette basse est devenue essentiellement l’apanage des musiciens européens, le plus souvent entre jazz libertaire et musique contemporaine : chez nous, Antoine Prawerman et Joachim Badenhorst; en France, de Denis Colin à Louis Sclavis, en passant par Michel Portal ou Laurent Dehors; en Italie, Gianluigi Trovesi ou Carlo Actis Dato; en Angleterre, John Surman; en Allemagne, Gebhard Ullmann (leader d’un trio de clarinettes qui vient d’enregistrer l’album « Itinéraire Bis » avec le trio français d’Armand Angster, Sylvain Kassap et Jean-Marc Foltz). A l’image du Français Thierry Bruneau (albums « Live At De Cave » avec Mal Waldron et « Tribute » avec Ken Mc Intyre), le Néerlandais Joris Roelofs s’inscrit plutôt dans la tradition initiée par Dolphy. Né en 1984, Joris Roelofs a poursuivi ses études au Conservatoire d’Amsterdam avant de s’établir aux Etats-Unis, de 2008 à 2010, ce qui lui valut de jouer avec Brad Mehldau au Carnegie Hall en 2010. S’il a été membre du Metropole Orchestra et, de 2005 à 2010, du Vienna Art Orchestra (album « Third Dream » en 2009), il a aussi enregistré « Introducing Joris Roelofs », en 2008, un album dans lequel il jouait du saxophone alto et de la clarinette basse en compagnie d’Aaron Goldberg (piano), Johannes Weidenmueller (contrebasse) et Ari Hoenig (batterie) puis « The Ninth Planet » en trio avec ses compatriotes Jesse van Ruller (guitare) et Clemens van der Feen (contrebasse). Pour ce « Alien Deliberating » dédié à la seule clarinette basse, il est accompagné par une solide rythmique : Matt Penman à la contrebasse et Ted Poor à la batterie. Né en Nouvelle Zélande, le premier s’est établi en 1994 aux Etats-Unis, côtoyant des saxophonistes comme Joshua Redman ou Chris Speed mais figure aussi sur l’album « Share » (2009) du pianiste français Baptiste Trotignon, avec Mark Turner (saxophone) et Tom Harrell (trompette) en invités. Le second, né en 1981, a fait partie du trio Third Wheel avec le trompettiste Ralph Alessi et le guitariste Ben Monder mais a aussi côtoyé d’autres guitaristes : Bill Frisell et Kurt Rosemwinkel. Le répertoire de l’album témoigne de ce retour à une certaine tradition : une version très convaincante de Sophisticated Lady qui illustre les aspects mélodiques de la clarinette basse, un Kary’s Trance de Lee Konitz aux accents très swingants et une série de compositions originales. L’une du batteur Ted Poor (High Dark Sea), les autres signées par le leader. Une série de longues plages qui laissent beaucoup de place à la contrebasse comme Diana’s Castle et qui font alterner atmosphères sereines (Ataraxia, Eleventhly) et rythmes nerveux (Belore The Commonwealth, Diana’s Castle). Le tout entrecoupé de courtes plages d’impro dans lesquels Joris Roelofs explore les différentes potentialités sonores de l’instrument que ce soit en solo (Aliens Deliberating, Vlotte Babbel) ou en duo avec la batterie (Bad Dream, Big Drunken Bumblebee). Avis à tous les amateurs de la sonorité boisée de la clarinette basse.
Claude Loxhay