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Houben – Fiorini, Bees And Bumblebees

Greg Houben – Fabian Fiorini,

Bees And Bumblebees

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Les « happy culteurs » font leur miel.
Propos recueillis par Claude Loxhay

L’un est parfaitement ancré dans la tradition (l’héritage de Chet avec le trio de l’album « How Deep Is The Ocean », le post-bop du quintet avec le Français Pierrick Pedron, le hard bop du Bop and Soul Sextet de Maxime Blésin), l’autre a participé à sept albums d’Octurn, quatre d’Aka Moon  et au projet « Strange Fruit » de Fabrizio Cassol, il a enregistré « Something Red In The Blue«  avec son triomais aussi des albums avec Chris Joris et Bob Stewart, avec Pierre Vaiana pour le projet Al Funduq et au sein du quartet de Jeroen van Herzeele : voilà deux univers a priori très différents. Pourtant, avec ce « Bees And Bumblebees », Greg Houben et Fabian Fiorini nous invitent à une rencontre fructueuse qui respire le bonheur de jouer ensemble : une vraie initiation à l’ »happy culture ». Conversation débridée avec Greg, bien installé sur la terrasse de son appartement du Thier à Liège.

Comment s’est faite cette rencontre entre deux univers a priori très contrastés ?
C’est clair, la rencontre s’est d’abord faite sur un rapport humain, c’est une philosophie de vie qu’on a partagée, avant de parler musique. Ce n’était pas prémédité. On s’est rencontré la nuit et on s’est revu le jour autour d’un concept que nous aimons bien mettre en avant : la joie. On partage cela énormément et on a vraiment envie que la musique soit joyeuse. On a envie de partager et d’être généreux, d’inclure le public dans notre conception. Pour être tout à fait honnête, on avait envie d’amener de la joie sur scène, dans notre musique. On s’est alors demandé ce que l’on pourrait bien faire. Fabian a certes des influences de musique contemporaine et moi, je suis plus traditionnel et très « chanson ». Mais on ne s’est pas posé la question, on y est allé, on s’est mis derrière le piano et cela a donné cet album, une musique empreinte de tradition, qui a l’air d’être du jazz « normal » mais, si on y regarde de plus près, il y a des trucs qui biaisent complètement cette « normalité ». On trouve plein d’éléments traditionnels, une musique joyeuse, proche de ce que les gens connaissent mais avec un souci de modernité. On n’a pas réinventé la « tomate », on s’est servi de la « tomate » pour élaborer notre recette.

Comment se sont faites ces rencontres nocturnes, après les concerts ?
Oui, par exemple, j’ai fait l’album avec Pierrick Pedron à la suite d’une jam du festival Jazz à Liège. Avec Fabian, je ne me rappelle plus exactement qui était venu écouter l’autre. Mais, dans le petit milieu du jazz, on est tous amené à se côtoyer.

L’album est le fruit d’une vraie rencontre, avec un travail de composition mené le plus souvent à deux (sept compositions sur dix). Comment s’est élaboré ce travail d’écriture ?
L’acte de composer est quelque chose qui est très intime. Je ne pensais pas sincèrement qu’on aurait pu composer quelque chose à deux parce que l’on va dans son intimité la plus profonde. Moi, quand je compose, j’écris dix pages et j’en garde deux lignes. Donc je me demandais si c’était possible de composer à deux. Un jour, Fabian était là et on s’est dit : « Si on écrivait un morceau ? » Et on l’a fait. Cela s’est passé de manière tout à fait décomplexée, encore une fois dans la joie. En plus, on recherchait tous les deux quelque chose de similaire : de l’air, de la musique avec beaucoup de silences. Parce que les musiques trop bavardes ne laissent pas à l’auditeur le temps de vraiment les assimiler. C’est comme si je me mettais à te parler avec un débit trop rapide, à un moment donné, tu abandonnes, tu ne comprends plus ce que je veux te dire. Si, par contre, je laisse chaque fois un petit temps pour assimiler l’idée, tout devient plus clair et le discours est parfaitement compréhensible. Dans notre musique, les thèmes sont très étirés, il y a beaucoup d’espace : on laisse de l’espace à l’auditeur qui devient le cinquième membre du groupe.

GREGORY HOUBEN

Vous avez choisi une thématique très originale…
Oui, « Bees And Bumblebees, abeilles et bourdons ou  l’happy culture. C’est une notion de joie que l’on veut absolument défendre, c’est une quête perpétuelle de la beauté et c’est même une philosophie de vie. On a envie d’écrire un manifeste : comment rendre chaque moment de vie unique. C’est évidemment un absolu, mais ce n’est pas si difficile de vivre cela au quotidien. C’est la raison pour laquelle on a parlé d’happy culture à propos de ce disque : une culture joyeuse. Et on trouvait cela marrant de se revêtir d’habits d’apiculteurs pour l’aspect visuel du projet.

La thématique existe au niveau des titres mais aussi autour d’un réel projet graphique, avec un vrai aspect visuel en concert…
On avait envie qu’on nous reconnaisse en vrais « happy culteurs ». Pour l’aspect visuel, il y a d’abord la pochette. Chacun peut y voir ce qu’il veut : certains verront la fleur, d’autres la trompette et, enfin, beaucoup verront la jolie « abeille » : une copine,  Jen Icayangara, qui a posé pour la pochette. Ensuite, il y a des vidéos qu’on a tournées. Il faut savoir qu’on a travaillé en live, en synchronisation avec les vidéos pour donner quelques clés au public. On voulait vraiment faire un spectacle entier avec une vraie scénographie. Moi qui, comme Fabian, ai touché au théâtre (le spectacle The Wild Party, avec le comédien Benoît Verhaert), je ne peux concevoir qu’un concert de jazz ne soit pas en même temps un spectacle visuel. Je ne veux pas dire par là qu’il faut des milliers de projecteurs et des mises en scène extraordinaires, mais il faut être conscient qu’on est sur une scène et qu’on parle au public. Donc, c’est pour cela qu’il y a des vidéos dans lesquelles on revêt nos habits d’apiculteurs. On a tourné une vidéo dans le lit d’une rivière : on fume une cigarette en toute quiétude et on appelle cela la jubilation contemplative. C’est toujours une histoire de jouissance, de rencontre, de générosité, d’ouverture: tout tourne autour de cette idée. En concert, on aura un technicien qui s’occupe des lumières et des projections. C’est un vrai luxe.

Parmi les titres, il y a beaucoup de thèmes très dansants comme Habanera…
La Habanera, c’est l’ancêtre du tango et Bees And Bumblebees est construit sur un rythme de rumba. Il s’agit de se référer à l’inconscient collectif : on est allé rechercher de vieux rythmes, des rythmes des années vingt et cela pour amener de la joie, pour faire danser effectivement et pour traiter un matériau connu. J’ai une théorie, c’est que la jouissance vient du connu, on ne peut pas découvrir du neuf ex abrupto. Il faut des repères pour relier la nouveauté à une chose que l’on connaît déjà. Notre but c’est d’aller titiller ces repères, de déguiser l’extraordinaire en phénomène d’apparence ordinaire. Pour donner un exemple concret, on est allé manger un vol au vent chez Dirk, aux Brigittines (Bruxelles), une excellente adresse. Avec ce vol au vent, on aurait cru être chez sa grand-mère : il y avait de la poularde, du ris de veau, de la crête de coq, une pâte feuilletée magnifique. A la première bouchée, tu dis : « Merci, grand-mère de m’avoir cuisiné cela. » Tu es rassuré. C’est tellement bon, c’est quelque chose de connu. Un vol au vent, tout le monde connaît. Et, à un moment donné, je tombe sur un morceau de citron confit, la spécialité de Dirk. Alors tout le reste devient extraordinaire. Ce nouvel ingrédient sublime tout le plat. Tout d’un coup, il y a un truc qui transforme l’expérience connue en quelque chose de nouveau. C’est ma recette du moment : quelque chose de nouveau doit être rattaché à quelque chose de connu, pour créer du lien.

Dans l’album, il y a aussi des thèmes plus langoureux, comme Margarita ou Honey…
Oui, je ne peux pas me détacher de mon côté nostalgique et mélancolique. Je trouve aussi de la joie dans la tristesse. C’est ce qui correspond à notre sensibilité de musicien.

FABIAN FIORINI

L’album comprend aussi trois de tes compositions : Honey, Ressaca et Sweet Yellow Jen, une démarcation d’un thème très connu…
Oui, tout à fait, c’est une démarcation sur ces accords magnifiques qui ont traversé l’histoire du jazz, ceux de Sweet Georgia Brown. Kenny Dorham en avait déjà fait une magnifique démarcation. On traite ainsi quelque chose de connu, des accords que tout le monde peut reconnaître et on écrit une démarcation assez simple (Greg se met à fredonner le thème en augmentant progressivement le rythme).

Sur ton site, à propos de l’album, tu parles de « la rigueur d’une tradition revisitée au travers du prisme de la nouveauté »…
Oui, je crois que la formule traduit bien l’esprit de notre musique empreinte d’une élégance « so british ». Pourquoi ? Parce que c’est important d’avoir un détachement vis à vis des choses. On ne peut pas être le nez dedans, il faut avoir un certain recul comme si on était le conteur de notre propre histoire. Cela nous permet de ne pas foncer tête baissée dans les erreurs qu’on pourrait commettre, dans le trop de notes. Cela permet d’avoir du recul et de raconter vraiment une histoire. On a un détachement « so british » qui nous permet d’avoir de l’humour, d’écouter ce que l’on joue comme si on avait une troisième oreille. C’est important cette notion-là.

Comment, Fabian et toi, avez-vous choisi votre rythmique : Hans van Oosterhout et Cédric Raymond, deux générations différentes de musiciens…
Hans, c’est par rapport à la joie, il dégage une joie énorme et puis c’est un musicien instinctif extraordinaire. Je n’ai jamais vu quelqu’un avec un tel instinct musical : il comprend tout à une vitesse exceptionnelle, il voit tout de suite où la musique va, il est interactif mais sans rien imposer, il ne « leade » pas ton solo. Par contre, il comprend, en une fraction de seconde, ce qui se passe. Hans, c’est un luxe de jouer avec lui. C’est aussi un être formidable. Quant à Cédric Raymond, c’est une histoire marrante. Il joue très bien du piano mais  il a constitué son trio à la basse électrique. Quand il a commencé la contrebasse, j’étais jaloux. Je me suis dit :   »Il ne va quand même pas, en plus de jouer de la basse électrique, du piano et un peu de batterie, commencer la contrebasse. » Je lui ai dit : « Je suis jaloux, tu joues trop bien, jamais je ne t’engagerai à la contrebasse. »  Et quelques années après, je ne jure plus que par lui. C’est aussi quelqu’un de très généreux et qui a beaucoup d’idées quand on répète : il propose des idées d’arrangements et se met vraiment au service des autres. Ces deux-là se sont vraiment trouvés, ils n’avaient jamais joué ensemble mais maintenant ils s’entendent à merveille.

Tu avais rencontré Hans notamment au sein du Bop And Soul sextet, comment as-tu rencontré Cédric ?
C’est une longue histoire d’amitié parce qu’on a fait le Conservatoire ensemble. Il m’avait déjà engagé dans son groupe quand il jouait du piano et puis nous sommes restés très proches. On joue de la musique brésilienne ensemble. Dans cette mouvance de l’happy culture, j’ai eu l’idée, lors de ma dernière tournée au Brésil, d’enregistrer une Brabançonne sur un rythme de samba. Cela m’est venu en jouant à l’Ambassade de Belgique au Brésil. Je me retourne vers les musiciens et je leur dit : « Et si on jouait la Brabançonne ? » Voilà que cela commence par un rythme de samba sur lequel vient se greffer le thème de la Brabançonne. Les gens adoraient, que ce soit les Brésiliens ou les gens de l’Ambassade qui mettaient la main droite sur le cœur en tentant de marmonner les paroles. Je me suis dit que c’était trop bête de ne pas enregistrer cette Brabançonne. Avec Cédric, je vais enregistrer les deux titres en français de mon prochain album, parce que j’ai toujours adoré la chanson. Grâce à cette Brabançonne à la sauce brésilienne, nous partons à Rio pour une tournée de 4 ou 5 dates pendant la Coupe du monde.

La rythmique a une belle présence, notamment sur certaines intros…
Oui, par exemple sur la magnifique intro de Sweet Yellow Jen. Après un moment de réflexion, Cédric a pris un bout de bois et a commencé à frapper les cordes de sa contrebasse : l’effet est surprenant.

Le quartet sera présent au prochain festival Jazz à Liège, dans la belle salle des 500…
Oui, on a beaucoup de chance. J’ai une relation assez particulière avec Jazz à Liège puisqu’ils m’ont toujours soutenu et je les en remercie. Avec Julie (la cantatrice Julie Mossay, sa compagne), nous avons pu présenter le projet « Après un rêve », déjà dans la salle des 500. Je suis venu jouer avec mon trio puis en quintet avec Pierrick Pedron. A chaque fois que je sors un disque, j’ai cette chance de jouer au festival. Ici, ce sera le tout premier concert du quartet : le festival a l’exclusivité de la sortie de l’album. Je suis très content de le faire dans ma ville pour le festival et pour la Maison du Jazz qui fait énormément pour le jazz tout au long de l’année. La salle des 500, c’est parfait parce que nous avons une mise en scène, des écrans vidéo, un peu de scénographie: il fallait donc une salle qui puisse accueillir tout cela techniquement.

WOOHA.BE

Ensuite, le quartet jouera au Jazz Marathon de Bruxelles…
Sur la Grand-Place, en plein air, c’est complètement différent, parce que l’intimité, il faut la trouver. Dans la salle des 500 du Palais des Congrès, il y a moyen de créer cette intimité mais sur la Grand-Place, les gens commandent des frites, boivent un verre, c’est complètement différent. Le défi sera de créer l’intimité avec le public bien que la scène soit grande et à ciel ouvert. Mais c’est très beau de jouer là-bas.

Par après, il y aura la tournée du JazzTour en 2015…
Voilà, en février-mars 2015 et, entre-temps, nous allons assurer la sortie du disque en France. On est, pour le moment, sur quelques pistes, on cherche des concerts. Ensuite, il y aura cette grande tournée belge avec le JazzTour des Lundis d’Hortense mais aussi pas mal de dates qui vont s’articuler autour. On aimerait bien apporter ce projet dans des lieux qui ne sont pas spécifiquement jazz, pour décloisonner tout cela. C’est cette volonté d’ouvrir ce milieu qui est souvent tristement refermé sur lui-même. L’aspect visuel puis le côté mélodique de la musique peuvent toucher un public très large mais sans faire de concession. On a une volonté d’ouverture, on fait de la musique pour les gens, je ne fais pas de la musique pour moi et pour quelques amis musiciens qui vont me dire : « Oh oui, à la troisième mesure, au quatrième temps, quel bonheur d’avoir ce fa dièse. » Je fais de la musique comme je fais mon jardin, avec la même simplicité.

En dehors du quartet, Fabian et toi, vous poursuivez d’autres projets…
Oui, je présente mon projet de musique brésilienne avec Cédric Raymond à la contrebasse et Victor Da Costa à la guitare : le Greg Houben Brasilian Trio qui va partir au Brésil. Nous allons jouer au centre culturel d’Ans le 6 juin, mais comme Victor n’était pas libre à cette date, j’ai pris mon vieil ami Quentin Liégeois, un musicien formidable. J’ai eu un contact avec les animateurs d’Ans juste après le concert à l’Ambassade donc, pour les passionnés qui seront là, soyez rassurés, je jouerai la Brabançonne en samba.

Toujours côté brésilien, tu vas jouer avec le contrebassiste brésilien Nilson Matta, un projet intitulé Brasilian Voyage
Oui, je suis très curieux de le rencontrer, évidemment j’ai entendu ses disques, je suis allé chercher des informations sur internet. C’est le saxophoniste John Snauwaert qui a mis la tournée en place avec Nilson Matta, Hendrick Braeckman à la guitare et Renato Martins aux percussions pour une petite quinzaine de dates en Flandre mais aussi à Bruxelles et Liège. On va jouer à Hasselt le 16 mai, à Eeklo le 17,  à Zarlardinge le 18, à Lier le 22, au Gand festival le 24, au Music Village à Bruxelles le 31, à Anvers le 4 juin, le 11 juin au Jacques Pelzer et à De Werf à Bruges le 14 juin. Et le 15 juin, je jouerai la Brabançonne à Knokke avec mon groupe brésilien : on sera sept sur scène. Pour ce qui est de ce projet Brasilian Voyage, c’est bien, je vais pouvoir parler portugais avec Nilson Matta, je vais entretenir la langue. Après cela, je pars en tournée au Brésil et enregistrer un début de disque là-bas, dans un studio de Rio. Le concept du disque c’est « Un Belge à Rio », comme il y a eu « Un Américain à Paris ». C’est l’histoire d’un Belge qui arrive avec un sac à dos à Rio, rempli de chansons qu’il a écrites et de reprises du répertoire belge ou français et qui rencontre des musiciens brésiliens à qui il demande s’ils veulent bien jouer avec lui. Les Brésiliens répondent : « Pourquoi pas ? » J’ai envie de faire de la chanson depuis des années. C’est la même chose qui me touche dans le jazz, c’est les chansons : c’est pourquoi je joue souvent des standards, parce qu’au départ, ce sont des chansons. Les compositions écrites avec Fabian sonnent d’ailleurs comme des chansons. Je mets parfois Bees And Bumblebees dans la voiture et je me mets à chantonner les paroles qui me viennent spontanément à l’esprit.

De son côté, Fabian participe au nouveau projet de Laurent Blondieu, Mik Mâäk
Oui, il m’a parlé de ce projet avec un large ensemble : trois trompettistes (Laurent, Jean-Paul Estiévenart et Bart Maris), plusieurs saxophonistes, d’autres cuivres (trombones et tubas) et Fabian au piano. Je suis triste de ne pas jouer avec ce groupe, ils ont pris trois trompettistes que j’adore. Moi, je crois que je suis trop romantique…  Ils ont beaucoup répété, ils ont déjà joué au Reclycart à Bruxelles et vont se produire au festival du Middelheim à Anvers. C’est un projet qui plaît beaucoup à Fabian. C’est bien qu’on poursuive chacun notre route et qu’on cherche à se nourrir ailleurs : ça nourrit aussi notre quartet.