Les nuits de Michel Hatzi sept21

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Les nuits de Michel Hatzi

Marni Jazz Festival 2015 (part 2):

les nuits de Michel Hatzi.

(c) Didier Wagner

Michel Hatzigeorgiou est un timide. C’est l’un des plus talentueux bassistes belges, et même européens, mais il est timide. En tout cas, il est particulièrement humble. Quand le Marni Jazz Festival lui a proposé une carte blanche et trois soirées, sans doute a-t-il hésité. Pourtant, son talent mérite bien cela. On ne compte plus ses contributions décisives au sein de groupes tels que Nasa Na, Melangtronik et surtout Aka Moon, ni ses participations brillantes aux côtés de Toots Thielemans, David Linx, Mike Stern et même Jaco Pastorius. Bref, Michel Hatzigeorgiou (Hatzi, pour les initiés) a marqué de son empreinte un grand nombre de musiciens, et pas seulement les bassistes.

(c) Didier Wagner

Ce mercredi soir (16 septembre), c’est devant une salle quasi comble que Hatzi présente son tout premier album : « La Basse d’Orphée ». Un disque auto produit, enregistré en partie en solo mais aussi avec l’aide de quelques invités tels que Erwin Vann (saxophone) ou Dré Pallemaerts (batterie), que l’on retrouvera d’ailleurs en deuxième partie de concert. Pour l’heure, le bassiste est seul en scène et lance les premiers accords d’Alaknanda, histoire de se mettre en jambes. Puis il enchaîne avec le sinueux La Basse d’Orphée, en hommage à Jaco Pastorius, et le solaire Camino dédié à Toots. Michel Hatzi maîtrise autant le sens de la mélodie que celle, obligatoire pour un bassiste, du timing. La sensibilité et la poésie se mêlent à une énergie bouillonnante et aux entrelacs de tempos. Il manie sa loop station et ses multiples pédales avec une incroyable facilité, offrant à la musique de surprenants reliefs. Les morceaux sont vifs, exempts de bavardages inutiles, remplis d’idées, jetées les unes après les autres. À aucun moment on n’a le temps de s’ennuyer. Et puis, Michel Hatzi est un sensible. Il faut voir comment il caresse les cordes de sa basse, mais aussi avec quelle finesse il joue de la mandoline ou du bouzouki. L’émotion est palpable lorsqu’il interprète My Father’s Sound And My Mother’s Tears : une double composition imprégnée de la mélancolie du rebetiko. Puis, on est touché lorsqu’il chante en grec – eh oui il chante ! – Erinaki : un air traditionnel dans lequel il passe avec beaucoup d’agilité du bouzouki à la basse électrique.

Vient alors le moment d’inviter sur scène ses vieux complices Erwin Vann et Dré Pallemaerts. En trio, la musique est toute aussi sinueuse, empreinte de nonchalance. Les thèmes se développent souvent en tempo moyen. Le drumming de Dré est souple et vivant. Il colore l’espace plus qu’il ne le défini. Cela permet à Erwin Vann de se fondre dans la mélodie (Child Of 10.000 Years), de jouer tout en spiritualité et en respiration. On sent poindre chez lui un peu de cette quiétude indienne. Avant un rappel amplement mérité, le trio se lâchera encore, avec bonheur, sur une reprise fabuleuse de Foot Prints, dans laquelle on soulignera l’intro très inventive de Dré Pallemaerts et le jeu très découpé d’ Erwin Vann. Quant à Michel Hatzi, il semble infatigable et visiblement heureux de nous offrir pareille musique. Un concert somptueusement simple, passionnant, efficace et de toute grande classe.

(c) Didier Wagner

Jeudi, deuxième soirée de la « carte blanche », Michel Hatzi a invité Sinister Sister, le groupe dont il fait partie et dont le leader est le vibraphoniste Pieter Claus. Ce quintette revisite la musique de Frank Zappa et, plutôt que d’en faire une pâle copie, la fait revivre dans un univers très actuel. Les arrangements de Pieter Claus, sur cette musique très écrite et très complexe, permettent au groupe de se libérer totalement et d’improviser sans trop de contraintes. Les compositions demandent cependant toute l’agilité nécessaire aux musiciens pour en faire quelque chose de cohérent. Et si, visiblement, le groupe s’amuse, il se doit d’être concentré. Derrière sa batterie, Lander Gyselinck dirige parfois, de quelques signes de la main, les bifurcations inopinées et les changements de métriques perpétuels. Les interventions de Jan Ghesquière, qui assure un rôle prépondérant à la guitare électrique, sont d’une efficacité redoutable. Ses solos sur dans Montana/Dog Breath ou The Black Page, pour ne citer que ceux-là, sont pleins de variations et d’agressivité constructive. La musique circule à merveille, sans aucun temps morts. Maayan Smith, au saxophone ténor, tantôt rauque tantôt feutré, développe un jeu plein de nuances et de sensualité et se mettra notamment en valeur sur I Promise Not To Come In Your Mouth. L’humour, on le sait, fait partie de la musique de Zappa, et le saxophoniste l’a bien compris lorsqu’il présente les morceaux. Cette bonne humeur et ce second degré renforcent indéniablement la cohésion du groupe au bénéfice de la musique. Michel Hatzi est comme un poisson dans l’eau et son solo, infernal brûlant, sur Sinister Footwear, permet à Pieter Claus de se lancer dans un discours à la fois foisonnant, plein de subtilités, de légèreté et d’humour. Bref, d’en faire ressortir l’essence même de la musique de Zappa. Puis, il y a aussi Chunga’s Revenge et son groove languissant qui monte en puissance sous l’impulsion de Maayan Smith, décidément intenable. Et encore I’m A Beautiful Guy, What’s New In Baltimore , Inca Roads qui s’enchainent sans faiblir. Aussi complexe soit-elle, la musique de Zappa, quand elle est jouée avec autant de fougue et de véracité, est irrésistiblement prenante, revigorante, dansante même. Et deux rappels, dont le Cletus Awreetus Awrightus, seront bien nécessaires pour rassasier un public enthousiaste, et même plus.

Troisième et dernière soirée, à tout seigneur, tout honneur,vendredi, Michel Hatzi a invité Stéphane Galland, son inséparable ami, pour un concert en duo. Si ces deux-là ne se connaissent pas, alors personne ne se connaîtra jamais. Depuis plus de 30 ans, ils ont partagé les scènes d’Europe et du monde, notamment avec Aka Moon, exploré les moindres recoins de la musique. Mais, même s’ils se connaissent, ils arrivent encore à se surprendre. Et bien entendu, à nous surprendre aussi. Ce soir, la salle est pleine. Diable ! Un duo de cette trempe ça ne se boude pas. Si le premier morceau (Istanbul) met déjà la barre très haute, ce n’est rien avec ce qui va suivre. En ouvrant le concert à la manière d’un blues (pas tout à fait orthodoxe, entendons-nous), le tempo s’accélère imperceptiblement jusqu’à s’affoler. On dirait que les deux musiciens s’amusent à pousser l’autre toujours plus loin. Le plus exceptionnel dans cette débauche d’énergie lancée à toute vitesse, c’est que la musique reste toujours lisible. Bien sûr, parfois, les thèmes sont plus calmes (Danse pour un ange), ce qui n’empêchent ni Hatzi et encore moins Galland de redoubler, tripler et mélanger même, métriques et contretemps. Les rythmes fluctuent donc sans cesse, rarement à l’unisson, et donnent aux morceaux ce côté bancal, intense, irrésistible et plein de contrastes. Les deux jazzmen s’en donnent à cœur joie, explorant non seulement toutes les subtilités rythmiques, mais aussi harmoniques. Même le classique Last Call From Jaco se redécouvre encore et toujours sous un autre angle. Le riff lancinant et pénétrant, renouvelé de fond en comble, semble renaître une fois de plus de ses cendres. Et Terre De Lune, aux accents psyché (qui figure également sur l’album de Michel Hatzi, « La Basse d’Orphée »), ponctue un concert d’une intensité époustouflante. La standing ovation est inévitable. En trois jours, Michel Hatzi aura montré trois facettes de son talent, et rempli sa carte blanche de la plus belle manière qui soit. Un tout grand artiste pour un festival qui a tenu toutes ses promesses.

Jacques Prouvost

Photos Didier Wagner