Clap 30 pour le Saint-Jazz-Ten-Noode oct01

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Clap 30 pour le Saint-Jazz-Ten-Noode

Clap 30 pour le Saint-Jazz-Ten-Noode. 

FABRICE ALLEMAN QUINTET

Programmation sur trois jours et deux lieux pour cette trentième édition du festival bruxellois. Le jeudi 24 septembre, rendez-vous à la Jazz Station pour une soirée qui mettait en avant deux excellents guitaristes. Le premier, Lorenzo Di Maio, est belge, a joué dans de nombreux groupes (Laurent Doumont, Raf Debacker, Sal La Rocca, …) et présentait son premier projet en tant que leader. Le second, Hervé Samb, est sénégalais, a été l’élève de Pierre Van Doormael, et joué avec David Murray, Meshell Ndegeocello ou encore Jacques Schwarz Bart. Il a aussi participé à de nombreux concerts en Belgique en tant que sideman de Nicolas Kummert, par exemple. Cette fois-ci, il se présentait avec son propre groupe. La salle est pleine, l’ambiance est bonne, et c’est sous de chaleureux applaudissements que Lorenzo monte sur scène accompagné de Jean-Paul Estiévenart à la trompette, Nicola Andreoli au piano, Cédric Raymond à la contrebasse et Antoine Pierre à la batterie. Lorenzo Di Maio a mis du temps avant de proposer un projet personnel. Au vu du résultat, l’attente a été largement récompensée : des compositions, délicatement écrites, respirent et laissent pas mal d’espace aux digressions de chacun. Les mélodies s’installent avec souplesse. Il y a quelque chose de savoureux dans cette musique.

LORENZO DI MAIO

Le morceau intitulé Détachement progresse ainsi avec nonchalance sur un motif régulier et vague à la fois. Lonesome Traveler permet d’apprécier le phrasé souple et toujours swinguant du guitariste. Il va chercher la sagesse des anciens (Jim Hall ou Wes Montgommery) pour y ajouter une pointe de modernité toute personnelle. Avec intelligence, Lorenzo laisse à ses acolytes le temps de s’exprimer. Sur No Other Way, morceau plus enlevé et incisif, Estiévenart peut se fendre de solos habiles et tranchés. Comme dans d’autres formations, et fidèle à son habitude, le trompettiste n’hésite pas à cambrer les morceaux et à flirter avec la dissonance, comme pour mieux mettre en valeur les harmonies. Mais  il n’est pas le seul à enrichir les compositions du leader : Cédric Raymond (contrebasse), par exemple, peut sortir de son rôle de gardien du temps pour proposer des improvisations très surprenantes. De même, Nicola Andrioli, impressionnant d’aisance et de légèreté, est capable de faire tournoyer September Song et d’élever le thème en quelques enchaînements d’accords. Son toucher est aérien et fougueux à la fois. Ses interventions sur Santo Spirito sont, là aussi, décisives. La musique de Lorenzo Di Maio oscille entre contemplation et vivacité, et transpirent toujours d’humanité et de sentiments non feints. La musique à son image, pudique et vraie. Voilà de beaux débuts, bien prometteurs.

La musique d’Hervé Samb est assez différente. Ici, c’est franc du collier et énergique. Le blues de Seek For Hope est évident, puissant et légèrement teinté de musiques africaines. Les dialogues entre le guitariste et Olivier Temime, au saxophone ténor, sont directs, francs et plutôt impressionnants. Olivier Temime n’hésite jamais longtemps à monter dans les tours, sur Time To Fell  par exemple. Le son est âcre, le jeu précis, l’intention claire. Si l’énergie est sans aucun doute le maître mot de ce concert, Hervé Samb alterne cependant ces moments de frénésie collective avec des moments plus. C’est le cas lors de ce Sama Yaye, joué en solo à la guitare acoustique, qui rappelle un peu le son de la kora. Virtuosité et grandeur d’âme ne font qu’un. Mais très vite, on revient à des rythmes enflammés. Reggie Washington est à son meilleur et distille le groove avec sensualité, tout en gardant fermement le time. Sonny Troupé, derrière ses fûts ne frappe pas fort mais avec une telle tension que la puissance en ressort. Il possède un sens aigu du tempo et de la syncope, tout en décalage. Et c’est toute l’énergie qui est distribuée avec intelligence. Alors, Hervé Samb peut jouer le « guitar hero ». Certaines de ses interventions sont presque Hendrixiennes. Il ne s’en cache pas et descend même de la scène pour aller chercher le public avec des solos très découpés et bourrés de transes africaines. Énergie et passion, voilà deux mots qui pourraient résumer ce concert jubilatoire. 

FABRICE ALLEMAN

La seconde soirée, vendredi 25 septembre, se déroule au Botanique. Le public de l’Orangerie est encore un peu clairsemé lorsque Fabrice Alleman monte sur scène. Il ne s’en formalise pas trop et détend rapidement l’atmosphère avec un petit air de Happy Birthday pour saluer les trente ans du festival. Puis on entre dans le vif du sujet avec Sister Cherryl (de Tony Williams). Le swing raffiné et dansant de cette mélodie virevoltante sied à merveille à Obviously, le projet que présente le saxophoniste. La musique de Fabrice Alleman est résolument optimiste, même si elle peut, de temps à autres, se faire plus mélancolique. Le souffleur passe d’ailleurs, avec beaucoup d’aisance, de la clarinette basse au soprano dans un même morceau. Autour de lui, chacun des musiciens est au service de la mélodie. Ivan Paduart se partage entre le piano et le Fender Rhodes, alliant douceurs lyriques et groove retenus. Sur Regards croisés, c’est Reggie Washington qui dessine le thème, dans un jeu souple et chaloupé, sur lequel embrayent Ivan Paduart, puis le guitariste Lorenzo Di Maio et enfin le leader. La musique semble toujours être attirée par le haut, par la lumière. Optimiste, je vous dis. Il y a de la soul également dans ce jazz qui balance continuellement. Ce qui pousse d’ailleurs Fabrice Alleman à chanter, doucement, comme pour raconter une histoire. Suite Of The Day n’est d’ailleurs rien d’autre qu’une histoire, une autre histoire, en trois morceaux évolutifs (Morning, The Afternoon, The Evening), qui passe en revue les états d’âme de tout un chacun. Du chant du réveil jusqu’à l’excitation de la nuit. Tout évolue avec fluidité et évidence. Obviously est à la charnière entre tradition et modernisme. Et, franchement, ça fait du bien.

GRIZZLY

Pas une minute à perdre, direction la Rotonde. La salle est idéale pour Toine Thys et son projet soul funk « Grizzly ». Le groupe sonne de mieux en mieux. La musique est de plus en plus  fluide. Toujours aussi détendu et charismatique, le saxophoniste ne peut s’empêcher de commenter chacun de ses morceaux. Forcément, avec son humour, il met le public de son côté et peut développer en toute confiance sa musique. Don’t Fly L.A.N.S.A puis Afro Electro mettent en valeur le drumming impeccable, sensuel et claquant, d’Antoine Pierre. Il a décidément le sens du timing et du break pour relancer le groove. Bien sûr, il faut aussi souligner l’efficacité du jeu d’Arno Krijger à l’orgue Hammond. Ses lignes de basse sont d’une efficacité éblouissante et ses interventions « churchy » ajoutent à une certaine transe. Tout est joyeux et insouciant, même si la plupart des thèmes, basés sur des histoires vraies inspirées des documentaires de Werner Herzog, sont souvent tragiques. Même la clarinette basse, sur Desoriented, semble être fataliste. Concert à la fois tendre, joyeux, mais surtout groovy. 

ANDRE CECCARELLI

Pour terminer cette seconde soirée, le festival Saint-Jazz-Ten-Noode, avait mis les petits plats dans les grands en accueillant André Ceccarelli. Le batteur français se fait assez rare en Belgique, et l’occasion était trop belle pour ne pas le voir en trio avec le contrebassiste Thomas Bramerie et l’excellent pianiste Baptiste Trotignon. Ancré dans la tradition, André Ceccarelli a développé un style bien à lui. Il glisse comme une anguille au travers des mélodies, avec souplesse et finesse, dans un jeu aérien et vigoureux à la fois. Ce soir, le trio revisite quelques grands standards et autres compositions personnelles de Baptiste Trotignon. Les trois jazzmen se connaissent bien et peuvent se laisser aller à de nombreuses improvisations « façon jam ». Mais quelle jam ! Thomas Bramerie, sobre et efficace, soutient en toutes circonstances ses deux compagnons. Old Devil Moon et Footprints se redécouvrent. L’intro de Ceccarelli est une véritable leçon de batterie. Quant aux « variations sur le thème », Trotignon montre toute la palette de sa virtuosité, sans oublier les notes d’humour. Jamais, il ne laisse la routine s’installer et semble sauter d’un wagon à l’autre pour aller explorer les paysages qui défilent sous ses doigts. Le phrasé est assuré et sinueux. Sur le titre Paul, il flirte parfois avec le stride avant d’inventer des motifs plus contemporains. La version de Caravan, bien déstructurée, tout en swing rubato, est, elle aussi, une belle leçon de jazz. Avec beaucoup de charisme et de simplicité, les trois musiciens ont démontré au public bruxellois, conquis, que cette approche plus « traditionnelle » du jazz était toujours un terrain propice à défricher et à inventer encore et encore.

Jacques Prouvost 

Photos de Johan Van Eycken