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Enrico Rava, le dernier des Mohicans

Enrico Rava, le dernier des Mohicans.

Quelques heures avant son concert au Middelheim à Anvers, Enrico Rava reçoit dans le bar de son hôtel. L’occasion de parler de son nouvel album « Roma », avec Joe Lovano (sortie le 6 septembre) et des vingt ans du label ECM pour lequel il a enregistré la première fois en 1975. A quatre jours de ses quatre-vingt printemps, le trompettiste reste toujours aussi vif et créatif, comme le prouvera son concert en fin de soirée dans un chapiteau bondé.

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin

Enrico, vous n’enregistrez pas souvent en « live » ces derniers temps. Le dernier album en public était «Rava On The Dance Floor », hommage à Michael Jackson, qui a été enregistré à Rome dans la même salle que ce nouvel album. Vous aimez particulièrement cet endroit ?

Oui, à Rome, c’est L’Endroit ! Il y a beaucoup de salles à Rome, mais c’est là qu’ont lieu tous les festivals de jazz et de musique classique. C’est un bâtiment conçu par Renzo Piano, j’y ai joué des millions de fois ! Mais ce concert en particulier a été enregistré sans l’intention d’en faire un disque. Manfred Eicher voulait enregistrer en studio et il voulait se faire une idée de la musique en enregistrant ce concert. C’était l’avant dernier concert d’une tournée et quand Manfred a eu écouté la première demi-heure du concert, il m’a écrit un mail pour me dire que le « live » pouvait être utilisé. Le live et le studio, ce sont deux façons de voir la musique. « Interiors » avait déjà été déjà enregistré sur « New York Days » et « Secrets » sur « The Words And The Days ». J’ai écouté le disque hier pour la première avec le mixage et j’en suis content. 

Vous y jouez intégralement du bugle, c’est le premier disque que vous enregistrez intégralement sur cet instrument.

Oui, c’est la première fois. Mais ça fait trois ou quatre ans que je ne joue que du bugle parce que la trompette est « no instrument for old men ». Le bugle, il y a moins d’hostilité, c’est un instrument plus amical. Pour Chet Baker, c’était le contraire, il trouvait le bugle plus fatigant. Personnellement, je me sens plus à l’aise avec le bugle. En plus, l’instrument que j’utilise est magnifique, c’est le plus beau que j’aie jamais eu. 

Ceci joue sur votre sonorité.

Pour dire la vérité, pour moi, ça change peu, parce que j’ai choisi un modèle pas trop grand. Si je m’écoute après un enregistrement, je ne sens pas une grande différence. Ecoutez Miles sur « Miles Ahead » ou « Porgy And Bess », il joue du bugle et on n’entend pas de différence, on le sait juste parce qu’il y a des photos de l’enregistrement en studio. Je parlais l’autre jour avec Avishai Cohen qui joue avec une trompette à pavillon très large et peut avoir aussi un son proche du bugle. Mon bugle est un instrument qui est assez proche de la trompette comme son : si je joue soft, c’est vraiment le bugle, mais si je joue dans les aigus, on est sur une sonorité de trompette, ce qui m’offre un spectrum énorme sur cet instrument, je l’aime vraiment beaucoup. 

C’est aussi une première rencontre avec Joe Lovano.

C’est mon premier enregistrement avec Joe Lovano, mais nous avons souvent joué ensemble auparavant. On a fait notamment un concert ensemble avec Tony Oxley et Miroslav Vitous en Italie il y a bien trente ans, tellement beau que chaque fois qu’on se voyait, on en reparlait. Après, on a fait une tournée assez longue il y a vingt ans en quintet. J’avais donc vraiment envie de le retrouver sur scène car il est non seulement un musicien fantastique, mais aussi un mec chaleureux qui veille toujours à ce que tout le monde soit bien. 

Quand l’avez-vous rencontré pour la première fois ?

La première fois que je l’ai vu, il y a trente- cinq ans, il jouait avec Paul Motian à Messina en Sicile, j’y étais aussi avec mon groupe. J’ai remarqué que chaque fois qu’il prenait un solo, c’était l’ovation, et je me suis demandé comment c’était possible, il n’était pas connu à l’époque… Et c’était tous ses parents siciliens, des millions (sic) de parents siciliens qui venaient l’écouter. C’était le dernier concert de sa tournée avec Paul Motian, Paul est retourné aux Etats-Unis et Joe a fait la tournée de sa famille pendant dix jours en Sicile et il a pris quelques kilos (rires)… Mais le public m’avait étonné : il faisait de très beaux solos, mais la réaction du public était incroyablement forte. 

Le répertoire est tout en équilibre : deux compositions de Joe, deux de vous et un medley.

Je n’ai pas choisi le répertoire du disque, c’est Manfred qui a fait la sélection. Le medley à la fin du concert, c’était la première fois qu’on jouait ça et le final avec «Over The Rainbow», c’est Giovanni Guidi qui est parti sur ce morceau. On a aussi joué une composition de Sonny Rollins pendant ce concert mais Manfred ne l’a pas reprise. Les morceaux de l’album sont souvent longs et de mon côté, je préfère les morceaux plus courts comme sur le dernier album d’Avishai Cohen qui est magnifique. J’ai été élevé avec les 78 tours et j’écoutais tous ces chefs d’œuvre de trois minutes et demi de Louis Armstrong avec le Hot Five et le Hot Seven, Bix Beiderbecke qui est un de mes préférés, Duke Ellington avec Ben Webster et Jimmy Blanton : il y avait tout ce dont on a besoin en trois minutes trente ! Après, avec le LP, c’est déjà devenu de la folie car il y avait des disques par exemple du JATP de Norman Granz où les solos duraient dix minutes et finalement on ne se rappelait pas de ce qui avait été joué. Pour moi le jazz est une des plus belles musiques du monde quand il y a un équilibre, une démocratie parfaite entre les musiciens, il n’y a pas d’ego. En musique classique, si l’orchestre n’est pas terrible, mais que la composition est belle, ça marche ; en jazz, le thème n’est souvent que la petite chose qui sert d’introduction, alors si les musiciens jouent de manière interminable là-dessus, ça devient insupportable ! Je n’aime pas les concerts trop longs, une heure et demie c’est le maximum de concentration que je puisse imaginer comme auditeur. 

Vous tournez ces moments-ci dans le cadre des 50 ans du label ECM. Quels souvenirs gardez-vous de votre entrée sur le label ?

J’ai enregistré en 1973 un disque pour une firme allemande BASF/MPS, avec John Abercombie (guitare), Chip White à la batterie, Bruce Johnson à la basse qui s’appelait « Friends Friends ». Le disque avait gagné un prix sur un magazine anglais, on avait eu des critiques magnifiques et il été disque du mois en Allemagne. Manfred a beaucoup aimé le disque et il m’a demandé si je voulais enregistrer sur son label. J’ai enregistré avec John Abercombie et la rythmique du quartet européen de Keith Jarrett, Jon Christensen (batterie) et Palle Danielsson (contrebasse). Nous jouons avec mon quintet actuel à Bruxelles en novembre pour les cinquante ans du label ECM, nous allons aussi jouer au Lincoln Centre à New York et il y a beaucoup d’autres dates. Nous venons de jouer à La Fenice à Venise. Il y aura beaucoup de fêtes pour cet anniversaire. 

Vous avez quitté ECM quelques années plus tard, avant d’y revenir.

Manfred voulait sortir un disque tous les ans et demi, mais moi j’avais tellement de choses à dire musicalement… Alors quand j’ai commencé à enregistrer sur Label Bleu, Manfred n’a plus trouvé intéressant de m’enregistrer. J’ai fait de très beaux disques sur Label Bleu, avec Stefano Bollani (piano) notamment, mon préféré était «Rava Noir» avec mon Electric Five et deux guitares, puis «Rava L’opera Va »… J’ai fait beaucoup de disques à l’époque et avec le recul, je pense que Manfred avait raison : j’ai fait de bons disques à l’époque mais aussi d’autres qui n’étaient pas nécessaires. En 2004, j’ai eu le plus beau groupe que j’aie jamais eu : Stefano Bollani, Gianluigi Petrella, pour moi le meilleur trombone au monde, Roberto Gatto (batterie), et Rosario Bonnacorso (contrebasse). Quelqu’un a parlé de ce groupe à Manfred, on avait beaucoup de succès en Italie. On s’est revu et on a recommencé à collaborer. Avec Manfred Eicher, ça a toujours été quelque chose de spécial, on est sûr d’avoir le meilleur studio, le meilleur ingénieur du son, la meilleure distribution… et en studio, Manfred est un directeur artistique parfait : si tout marche, il ne dit rien, sinon il propose toujours des solutions, et je suis pratiquement à 100% toujours d’accord avec lui. Par exemple, l’an passé, j’avais joué et enregistré avec un quartet : un pianiste japonais que j’aime beaucoup et la rythmique danoise qui a joué avec Stefano Bollani. En concert, c’était magique, mais en studio, ce n’est passé… Et on a parlé avec Manfred et on a décidé de ne pas sortir le disque. Manfred trouvait ça inutile de le sortir et j’étais d’accord avec lui, on n’est jamais arrivé à se relaxer en studio, je ne sais pas pourquoi… Quand on choisit un répertoire, c’est Manfred qui décide, et Paul Motian disait : « I let him choose, because I Trust him 100% ». Manfred décide aussi la séquence des morceaux. 

Il y a le son du label dont on parle beaucoup…

Malheureusement, ça a de moins en moins d’importance, parce qu’on vend de moins en moins de cédés, c’est horrible ! Ca me rend triste la disparition des boutiques de disques, c’étaient des moments de convivialité entre jazzfans, j’achetais beaucoup de disques jazz, classique, brésilien, rock, on en parlait dans la boutique entre passionnés. Maintenant, on écoute Miles sur Spotify… J’espère qu’il y aura un jour un retour en arrière. Parfois on est dans le métro et tout le monde a son appareil en main…Plus personne ne lit ou écoute de la musique avec attention… Malheureusement la technologie a produit ça et je me demande jusque quand il y aura encore des fous furieux pour produire un disque. Parfois je me regarde dans un miroir et je me dis qu’à quatre-vingts ans, je suis le dernier des Mohicans parce que je joue d’un instrument qui demande tellement physiquement et je pourrais en poussant sur un bouton faire presque la même chose… Ce n’est pas la même chose , mais pour beaucoup d’oreilles, c’est la même chose, on ne mesure pas l’effort que demande un instrument.

INFOS

« Roma » (Ecm Records) avec Enrico Rava (Bugle), Joe Lovano (tenor sax), Dezren Douglas (contrebasse), Gerald Cleaver (drums).

La tournée des 50 ans du label ECM passé par Séoul, Oslo, San Francisco, New York, Londres, Milan sera à Flagey du 21 au 24 novembre prochain avecAnouar Brahem, Elina Duni, Larry Grenadier, Avishai Cohen, Marcin Wasilewski, Anja Lechner et François Couturier, et Enrico Rava.