Ibrahim Maalouf, lumière de Kalthoum nov25

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Ibrahim Maalouf, lumière de Kalthoum

Ibrahim Maalouf et la lumière de « Kalthoum »

Exilé en France avec sa famille lors de la période troublée vécue par le Liban, Ibrahim Maalouf est issu d’une famille d’artistes : un grand-père poète, un oncle (Amin Maalouf) écrivain de renom, un père musicien qui crée pour lui une trompette inédite : « C’est une trompette inventée au début des années 60 par mon père et qui permet de jouer de la musique arabe, grâce à un quatrième piston, ça ne s’était jamais fait avant, et pour la musique arabe, c’était une vraie révolution.»

Tout menait donc Ibrahim vers une carrière artistique et une liberté d’expression défendue par ses proches depuis toujours. Une carrière où son style est indéfinissable tant il mêle les genres, jazz, rock, hiphop, et aujourd’hui jazz et musique arabe avec l’hommage à la chanteuse égyptienne Oum Kalthoum qu’il présente à Huy. « Ça faisait de nombreuses années que je voulais rendre hommage à Oum Kalthoum. Plus qu’une star, elle est aujourd’hui un élément indissociable de la culture arabe; en Égypte, on aime dire que c’est une des pyramides, elle fait partie de ce qui fait l’unité dans le monde arabe. Mais c’est compréhensible que sa musique soit peu connue en Occident parce que c’est une musique lancinante avec des morceaux ininterrompus qui durent parfois trois quarts d’heure. »

Pour son projet, Ibrahim Maalouf a repris le plus grand succès de la chanteuse, « Alf Laila, Wa Leila » (« Les Mille et Une Nuits ») : « Je joue à la trompette quasiment la même chose que ce qu’elle chante : les mélodies bien sûr, mais j’essaie aussi d’avoir les mêmes intonations dans sa manière de chanter. J’essaie de retrouver sa façon qu’elle avait toujours de sublimer une tradition du chant arabe qu’on appelle le tarab qui est une façon de reprendre une même mélodie en la sublimant, puis en la développant. »

Si Oum Kalthoum interprétait cette chanson d’une traite, jusqu’à amener son public à l’extase, Ibrahim Maalouf la divise en séquence. « Nous l’avons découpée pour que le public occidental comprenne les différentes parties, qu’il y a une ouverture, puis une répétition du thème, c’est pourquoi j’ai divisé le morceau en mouvements.»

Ses albums, Ibrahim les dédie à sa fille Lily et à ses futurs petits-enfants en citant « Les Identités Meurtrières » de son oncle Amin : « Que ton petit-fils, devenu homme, découvrant le livre un jour par hasard dans la bibliothèque familiale, le feuillette puis le remette à l’endroit poussiéreux d’où il l’avait retiré, en haussant les épaules, et en s’étonnant que du temps de son grand-père, on eût encore besoin de dire ces choses-là. » C’est ce que le trompettiste souhaite aussi à ses albums.

Centre Culturel de Huy (18/11)

La  mixité,  le  mélange, on en a parlé dès avant l’entame du concert d’Ibrahim  Maalouf, mercredi au centre culturel de Huy. Les plus de 800 spectateurs réunis formaient un encourageant panachage d’abonnés et de nouvelles têtes venues soit pour le côté  jazz du projet, soit pour remonter aux  sources d’une  musique ressentie comme nostalgique par certains. On ne s’y trompait pas lorsque Ibrahim Maalouf a rappelé que les chansons de la diva égyptienne lui servaient de berceuse quand il était enfant et qu’une voix enthousiaste s’élevait de la salle pour crier : « Moi aussi ! ».Qui est Oum Kalthoum ? C’est judicieusement que le trompettiste se lançait dans une explication didactique, ajoutant même la musique à ses paroles en invitant un ami syrien, le oudiste  Samir Ramzi. Un extrait de « Alf  Leila Wa Leila » éclairait le public sur le chant arabe. Comme l’expliquait Ibrahim Maalouf,  le concert débutait par l’introduction et deux ouvertures,  pièces pendant lesquelles la chanteuse était absente de la scène. Pour marquer cette absence, le trompettiste se tenait en retrait pendant cette partie avant d’investir l’avant-scène. Dès le premier mouvement, on sent   chaque musicien porteur de l’énergie et de la créativité du groupe avec le contrebassiste américain Scott Colley pour y aller d’un solo  stupéfiant et applaudi par la salle. Le deuxième mouvement s’ouvre comme une pièce de jazz. Le refrain joué par la trompette et le saxophone ­ténor revient de  façon lancinante entre chaque solo : d’abord le piano de Frank Wœste, puis l’explosif jeu de batterie de Clarence Penn, avant un  long solo d’Ibrahim Maalouf qui s’étire jusqu’à ce que ses  partenaires  s’effacent et laissent le soliste seul avec sa trompette.
Cliquetis sur le cuivre, suspension du temps, feulement sur l’embouchure, Maalouf se plaît à toucher à toutes les nuances de l’instrument, au grand plaisir d’un public hutois conquis. Il termine seul au piano. Magnifique solo, ensuite, de Rick Margitza, au saxophone ténor, sans aucun doute la partie du concert la plus ancrée dans les racines du jazz. Le quatrième mouvement fera office de rappel pour le quintet, un moment où les musiciens se lâchent dans de courtes improvisations. Etvisiblement, Ibrahim Maalouf vit cet instant avec intensité. Quand il revient sur scène pour un premier rappel, c’est non plus  avec  sa  trompette,  mais  avec  un tambourin, et son ami  oudiste pour un chant à deux voix en hommage à Fairuz, une  grande voix libanaise. Enfin, son pianiste et arrangeur Frank Wœste le rejoint pour une chanson dédiée à sa fille Lily. Le public hutois, particulièrement chaleureux ce  mercredi, se lance alors dans un refrain sifflé très réussi. Quand Frank Wœste s’efface, Ibrahim  Maalouf termine ce concert seul au piano, un joli  moment d’apaisement après un envoûtant concert.

Photos du concert de Huy + Cover : Benoît Demazy

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Jean-Pierre Goffin