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Bruno Tocanne – Bernard Santacruz, Over The Hills


Over the Hills par OPOSSUMproductions

Bruno Tocanne – Bernard Santacruz, Over The Hills

(IMR– Allumés du Jazz)

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La transmission d’œuvres musicales comme « Escalator Over The Hill », œuvre pionnière de la pianiste et compositrice Carla Bley, signe, une fois encore, le changement de statut du jazz, devenu une musique de répertoire aussi. Et, si le jazz est devenu une musique de répertoire, c’est bien avec une différence fondamentale, celle de la liberté d’interprétation et d’arrangement sans limites. Fille d’un organiste d’église, Carla Bley s »intéressera très tôt à la note bleue, d’abord comme serveuse dans un bar, ensuite comme pianiste, dans le New York des années 1950. Elle partagera ses talents de compositrice avec son premier époux, le pianiste Paul Bley, récemment disparu, mais aussi George Russell (compositeur, pianiste, chef d’orchestre) ou Jimmy Giuffre (clarinette, flûte, saxophone), avant de développer des talents de leader de grandes formations dans la tradition des orchestres de Gil Evans et Charles Mingus, mais aussi pour le fameux Liberation Music Orchestra de Charlie Haden. « Escalator Over The Hill » sera publié en 1972, sous la forme de trois vinyls, soit plus de deux heures de musique. Cet opus majeur flirte par sa forme avec un autre genre musical, l’opéra, ou plus exactement, avec le théâtre musical. En effet, la musique est écrite à partir d’une série de textes que le poète Paul Haines, qui vivait alors en Inde, fera parvenir à Carla Bley, à la fin des années 1960. Bley décèlera une musicalité dans ces mots, ce qui va la conduire à rassembler les textes, constituer une sorte de livret, et obtenir ainsi un matériau à partir duquel elle va composer. L’Inde et les « ‘sixties » comme cadre de l’inspiration de Paul Haines, on ne s’étonnera donc pas que les thèmes de la réincarnation et de l’éternel retour constituent le fil rouge de ces textes. Carla Bley travaillera pendant près de trois ans pour aboutir au résultat final gravé sur trois 33 tours. Et, pour interpréter cette partition ambitieuse, elle va s’entourer d’un véritable « all stars » qui,  au vu du parcours artistique réalisé par chacun – Don Cherry, John Mc Laughlin, Gato Barbieri, Sheila Jordan, Charlie Haden, Paul Motian, Enrico Rava…  - donne aujourd’hui encore le vertige ! On soulignera ici, aujourd’hui encore, qu’une telle performance, conduite par une femme, certes secondée dans le processus de création par le trompettiste et compositeur Michael Mantler, constituait tout de même une autre performance. Enfin, toujours dans l’air du temps de la fin de ces années 1960, Carla Bley va aussi intégrer des musiciens amateurs pour réaliser « Escalator Over The Hill ».  Inclure ces « gens de la rue » était pour Carla Bley une façon de « … s’éloigner ainsi d’une certaine technicité instrumentale« .

 

C’est donc un peu plus de 40 ans plus tard, qu’un duo, formé par le batteur Bruno Tocanne et le bassiste Bernard Santacruz, décide de s’entourer de neuf collègues pour une version « digest » de la partition de Carla Bley : Antoine Läng (voix), Jean Aussanaire (saxophone), Olivier Thémines (clarinette), Rémi Gaudillat (trompette), Fred Roulet (trompette), Alain Blesing (guitare ) et Patricia Mansuy (piano). Dans les faits, l’idée de reprendre cette œuvre musicale hors-norme hantait déjà les esprits de Bruno Toccane et Bernard Santacruz depuis une dizaine d’années : « Rejouer une partie de cette « chronotransduction » – terme préféré par Carla Bley et Paul Haines à ceux d’opéra ou d’oratorio trop connotés historiquement et socialement… » (Bruno Tocanne). Néanmoins, rien n’était possible sans l’accord de la compositrice, dont la réponse positive révélera dans le même temps tout l’enjeu : « Si vous êtes assez fous pour le faire, allez y !» . Et, Bruno Tocanne de préciser : « Il n’y a aucune nostalgie dans notre démarche. Ce n’est pas un hommage. Il s’agit davantage d’une sorte de cadeau que nous voulions faire à Carla Bley. Par ailleurs, notre idée est de replacer la pièce dans l’actualité, d’en souligner sa permanence. » Et Bernard Santacruz d’ajouter : « Nous aspirons à ne pas trahir l’esprit d’Escalator Over The Hill et ce côté libertaire qui fait encore sa puissance». 

TRAILER – Over The Hills from Mick Pill on Vimeo.

La justesse des arrangements écrits par Alain Blesing et Rémi Gaudillat se mesure au son d’orchestre si particulier dont les facettes émergent, petit à petit, à chaque nouvelle écoute. De plus, notons que le travail d’enregistrement réalise une autre performance : capter une énergie musicale fort proche d’une prise de sons en public. Dans l’ensemble, les parties écrites, dominées par une nonchalance feinte, révèlent un climat qui rappelle le cabaret théâtre. Bien entendu, les arrangements ouvrent aussi l’espace aux envolées libertaires, le plus souvent initiées par les souffleurs. Et, sur plusieurs titres, quand le thème émerge du chaos, l’orchestre flirte avec la volupté ! Si la mise en place des instruments à vent rappelle les sonorités du Liberation Music Orchestra de Charlie Haden, sur Businessmen, l’ensemble atteint une intensité dramatique émouvante grâce à la voix d’Antoine Läng. Qu’il narre, chante ou crie, Läng impressionne par cette énergie brute, tantôt retenue, tantôt débridée, surtout en dissonance avec l’orchestre, mais aussi à l’unisson, comme s’il s’agissait d’un instrument à vent surnuméraire. Et, c’est sur le titre EOTH Theme,  coda de l’album, que la composition de Carla Bley rappelle, fort à propos, les accents mélodiques et harmoniques typiques de l’American Song Book. Cet « Over The Hills » là donne plus qu’une nouvelle vie à   »Escalator Over The Hill », il propose rien de moins qu’une fenêtre jouissive sur près d’un demi-siècle de l’histoire musicale américaine.

Et, ce n’est pas la compositrice qui nous contredira, par ce message adressé à Bruno Toccane et Bernard Santacruz, en novembre 2015 :

« We listened to your wonderful version of « E​scalator O​ver ​The H​ill »  last night and were amazed and delighted..  It’s the perfect combination of old and new, control and abandon, realism and abstraction. Paul Haines would have loved it.  The playing and singing, as well as the arranging, are excellent. The collective is a great band. Give everyone our complements.                I hope you guys can stay together and make more beautiful music… «   Carla Bley

Philippe Schoonbrood

Le lien vers le minidoc réalisé par Citizen Jazz sur « Over The Hills » : ICI