John Coltrane, Ballads #1 fév10

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John Coltrane, Ballads #1

John Coltrane, Ballads 1956-1962

Coffret de 4 cédés – Le Chant du Monde – HARMONIA MUNDI

par Roland Binet

WWW.HARMONIAMUNDI.COM

John Coltrane est sans doute l’un des meilleurs interprètes et compositeurs de ballades en jazz. Mais qu’est-ce qu’une ballade en jazz ? « Mélodie populaire américaine de style romantique. Par extension : morceau de jazz joué sur tempo lent. Mais les ballades peuvent aussi se jouer sur tempo médium et les jazzmen doublent quelquefois le tempo dans leurs chorus. (1) Le jazz bénéficia de l’apport considérable de compositeurs de comédies musicales dont l’activité d’édition de partitions fut concentrée et connue sous l’appellation de « Tin Pan Alley ». (2) Ces compositeurs – souvent des Juifs émigrés de la Russie tsariste – composèrent parmi les plus belles pages de l’histoire du jazz et des ballades. Mais, ils ne furent pas les seuls car de nombreux jazzmen de talent tels Duke Ellington, Billy Strayhorn, Glenn Miller, Sidney Bechet, etc. s’attelèrent à composer parmi les plus inoubliables ballades en jazz.

Des exemples de ballades : All the Things You Are, Body and Soul, On the Sunny Side of the Street, Embraceable You, Ev’ry Time We Say Goodbye, Georgia On My Mind, God Bless the Child, Stormy Weather, I Can’t Get Started, Once in a While, I Surrender Dear, Laura, Never Let Me Go, Like Someone in Love, Lush Life, My Funny Valentine, Over the Rainbow, Stardust, The Man I Love, You’ll Never Walk Alone, etc.

Le jazz et les ballades c’est une longue histoire d’amour.  En passe de mourir d’ailleurs, car parmi les jazzmen  actuels, il n’y a plus cette maîtrise de l’exposé straight (3) ou rococo/rhapsodique à la Coleman Hawkins, ou cette écorchure de l’âme que transmet la voix comme le faisait Billie Holiday. L’histoire du jazz est riche d’inoubliables interprètes de ballades, citons, outre ces deux précurseurs pour le saxophone ténor et la voix : Louis Armstrong, Al Jolson, Ben Webster, Lester Young, Frank Sinatra, Dexter Gordon, Don Byas, Dinah Washington, Sarah Vaughan, Ella Fitzgerald, Art Tatum, Roy Eldridge, Nat King Cole, Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Clifford Brown, Oscar Peterson,  Sonny Rollins, Bill Evans , Stan Getz, Miles Davis, Chet Baker, etc.  Pour comprendre l’art de la ballade au niveau le plus élevé, pensons à Body and Soul par Hawkins, All the Things You Are par Art Tatum/Ben Webster, I’ll Be Seeing You par Billie Holiday ou First Song (Song for Ruth) par Stan Getz et Kenny Barron, cette dernière version d’autant plus poignante qu’elle fut enregistrée peu avant la mort de ce fabuleux interprète de ballades que fut Getz.

Dès que j’ai découvert et commencé à aimer la musique de Coltrane, j’ai immédiatement été attiré par cette bipolarité – qu’on peut qualifier de tendance yin versus yang - qui était l’une des caractéristiques essentielles de sa personnalité : le Coltrane hard, « en colère » (4) proche du free que l’on écoutait lors de son concert à Comblain-La-Tour de 1965 ou celui de 1966 au Village Vanguard avec son nouveau quintet et, d’autre part, cette capacité qu’il avait de jouer des ballades d’une manière souvent mélancolique, lyrique, souvent émouvante. Certains critiques musicaux ont reconnu très rapidement cette affinité presque naturelle qu’avait Coltrane pour l’art de la ballade. Voilà ce qu’en disait, Robert Levin : « Coltrane a toujours été un interprète de ballades émouvant (…) Le lyrisme de Coltrane est puissamment émouvant et n’est pas exempt de romantisme.  Mais il transcende parce qu’il exprime la passion et la révélation d’une expérience pleinement consciente et réalisée (5). L’un des biographes de Coltrane, J.C. Thomas, nous fournit peut-être une explication d’ordre psychologique à cette capacité de Coltrane d’émouvoir par le lyrisme, la mélancolie. Il nous indique l’intérêt que Coltrane, enfant, montrait, dès l’âge de onze-douze ans, pour la chanson favorite que son père chantait souvent en s’accompagnant lui-même à l’ukulélé : The Sweetheart of Sigma Chi (6), une valse !  L’auteur indique à propos de ce morceau qu’il recèle   »toute une tristesse cachée, une sorte de tension mélancolique implicite, avec ce refrain si évocateur et comme incantatoire qui devait résonner profondément dans l’âme de John, et qui a peut-être été le commencement de la tristesse, cette tristesse qui était bien au-delà du blues. » (7)

L’actualité discographique récente permet de replonger dans l’univers de ballades interprétées par Coltrane.  En effet, le label Le Chant du Monde vient de publier un coffret de 4 disques avec au total 45 ballades, soit près de cinq heures d’écoute,  intitulé « John Coltrane, Ballads 1956-1962″. Ce coffret comprend un excellent texte explicatif rédigé par Rémi Raemackers (traduction en anglais par Lorna Coing), ainsi qu’une liste des enregistrements officiels, où on découvre notamment des raretés discographiques, telle par exemple la participation de Coltrane au quintette du bluesman Billy Valentine en novembre 1949.  Notons que sont exclues de cette édition spécifique toutes les ballades que Coltrane a enregistré avec le quintette de Miles Davis ou le magnifique Crepuscule With Nelly avec Thelonious Monk, en concert public, où il se contenta de jouer cette superbe mélodie, mais avec quel brio !

Disc 1 

(77 minutes)

Onze ballades enregistrées entre le 7 septembre et le  15 novembres 1957, avec ce qu’il y avait de mieux tant pour l’accompagnement que pour les solos : Garland, Dameron, Waldron, Drew pour le piano, Chambers, Joyner, May, Watkins à la contrebasse, Taylor, Ph. J. Jones, Heath à la batterie, et des cuivres de standing tels deux des Four Brothers (Sims et Cohn), Morgan et Byrd à la trompette, Fuller au trombone, Mobley et Cecil Payne, aux saxophones. 1957 avait été une année charnière pour Coltrane.  Exclu du combo de Miles Davis à cause de son problème de drogue, Coltrane passe une semaine cold turkey (8) pour se débarrasser de sa dépendance aux drogues dures. La chance de son existence de jazzman va se présenter : il est engagé pour cinq mois au Five Spot de New York dans le quartette de Thelonious Monk. Et, en septembre, il enregistre l’album « Blue Train » dans lequel, sur le morceau éponyme, il prit l’un des meilleurs solos de sa carrière, un album qui en fait fit démarrer sa carrière ainsi que sa notoriété.

Le meilleur morceau de ce premier disque de « Ballads » est incontestablement Like Someone in Love. Coltrane y joue déjà un passage a cappella en introduction, et il en interprète le thème en trio (Earl May à la contrebasse et Art Taylor à la batterie). Une formule rare à cette époque.  La ligne mélodique du thème est superbe, mais on admire ici l’élégance des paraphrases (9) de Coltrane et la maîtrise déjà complète de l’architecture de construction de son improvisation. Par-ci, par-là, l’ombre de Charlie Parker est encore présente dans certains traits hyperrapides de nervosité (ex. 01:26/01:27, 01:31/01:36).  Mais, ce qui frappe,  c’est que l’émotion qu’il communique est réalisée par le biais d’une qualité de sonorité d’une expressivité magistrale, surtout quand il joue en aigus/suraigus, avec ce tranchant métallique, cette aspérité quasi cristalline {mais différente des aigus et suraigus tels que les jouaient le Prez et Getz}. Notons ce passage où il plafonne dans les notes les plus hautes de la tessiture du ténor (02:24/02:25), pour redescendre ensuite en toute sérénité dans les tons plus graves, une manière incisive d’improviser sur des ballades aux antipodes aussi du style rococo/rhapsodique que pratiquaient Hawkins/Webster/Byas, etc.

Mais le premier morceau du disque How Deep is the Ocean est déjà une réussite.  Il permet de nous rendre compte de la manière dont Coltrane abordait les ballades  en septembre 1956.  Il allait avoir 30 ans, et on sait que son épanouissement musical fut tardif (le biographe Lewis Porter en fait état, mais quand on écoute sa production depuis 1946, c’est évident). Que constate-t-on pour cette première ballade du coffret ?  Il entame son solo (à 09:25) d’une sonorité un rien traînante. Et cette manière de commencer une intervention deviendra par la suite une caractéristique essentielle de son style.  Il a un vibrato lent sur les notes longues. Il paraphrase abondamment et interjette des traits rapides parkériens ou liés à des gammes. Il diversifie sur le plan rythmique. Cependant, on note déjà un aspect de légère expressivité mélancolique qui tient sans doute à sa sonorité si particulière au ténor avec parfois des poussées en notes aiguës ou suraiguës qui sonnent d’une manière un rien plaintive. Il joue dans tous les registres de l’instrument et nous offre un parfait équilibre entre phrases purement linéaires (10) et  traits plus disparates.  Notons une caractéristique essentielle de son jeu au ténor, qu’il n’abandonnera jamais :  il joue presque exclusivement legato (contrairement à Webster, Hawkins, Getz qui donnaient quelquefois de fameux coups de langue sur l’anche pour mettre des notes ou un passage en exergue).

Mais, le deuxième morceau du disque, Soultrane, du pianiste Dameron, le voit à l’exposition du thème et il le joue presque straight, (11) et dans le pont (12), les suraigus intenses et poignants qu’il joue anticipent déjà ce feeling de mélancolie profonde qu’on ressentira à l’écoute de nombre des ballades qu’il interprétera par la suite, et parmi les plus réussies. While My Lady Sleeps est  également une réussite.  Une ballade peu jouée qu’il interprète de bout en bout d’une belle sonorité avec un solo qui mélange des traits rapides et d’habiles paraphrases.  On sent déjà en lui une bonne maîtrise de cet art, mais aussi de l’architecture d’une improvisation. Et, cette maîtrise qu’il nous fait entendre ici est souvent auréolée d’un lyrisme à fleur de peau, comme par exemple dans Violets For Your Fur ou You Leave Me Breathless.

Dans le classique I Got It Bad (and that ain’t good) Coltrane nous fait découvrir durant son solo l’art de la création d’une toute autre mélodie au départ d’un matériau classique.  Il tisse un nouveau thème, et cette ligne, de même que les ornementations et embellissements dont il nous régale, anticipe déjà ce style penchant vers le rococo qu’il nous servira dans Lush Life et I Want to Talk About You (pour ce dernier dans les passages a cappella en concert public)Les moins bons morceaux de ce disque sontVelvet Scene, J.M.’s Dream Doll et I’m Old Fashioned et, pour ce dernier, notons l’excellence de l’intervention de Lee Morgan, remarquable trompettiste. Soulignons également l’excellence des accompagnateurs et solistes dans tous les morceaux avec une mention particulière pour Red Garland, qui était, à l’époque, le pianiste du quintette de Miles Davis. La polyvalence de Garland au piano est remarquable. Il a été et reste l’un des tout grands accompagnateurs des années 1950, doublé d’un soliste dont la variété d’effets stylistiques {notes perlées, single notes, notes avec effets de pédales, block chords, traits bluesy ou post-bop, etc.} reste surprenante.

(suite et fin le 17 février prochain)

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(1) Le Dictionnaire du Jazz’ par Philippe Carles, André Clergeat et Jean-Louis Comolli.

(2) La plupart des éditeurs de musique étaient situés à New York entre la 28e rue Ouest et les 5e et 6e Avenues, cet endroit ayant reçu l’appellation de Tin Pan Alley, cf. ‘1001 Klassiek Amerikaans Songs en hun Componisten’ par Ruud Kuyper, Uitgeverij Uniepers Abcoude.

(3) Sans ornementations ou embellissements.

(4) Référence à certaines critiques négatives au début des années soixante décrivant Coltrane comme un angry man (homme en colère).

(5) Notes liminaires de l’album ‘Standard Coltrane’ par Robert Levin.

(6) Rémi Raemackers, l’auteur des liner notes du coffret ‘John Coltrane Ballads’ cite également ce morceau comme ayant été l’un des préférés de Coltrane.

(7) Chasin’ the Trane – John Coltrane’ par J.C. Thomas.

(8) Littéralement dinde froide, expression consacrée pour qualifier quelqu’un qui se libère de sa dépendance aux drogues dures, sans aide médicamenteuse ou autre.  Coltrane resta enfermé dans sa chambre durant près d’une semaine, seule sa femme lui apportait à manger (cf. certaines biographies dont celle de J.C. Thomas).

(9) J’ai une définition différente de ce terme, pour moi une paraphrase c’est quand un jazzman cite directement une partie de la ligne mélodique du thème (même une ou deux notes) en cours de solo.

(10) J’appelle ‘linéaire’, des phrases jouées legato sans grands intervalles ou interruptions.

(11) J’appelle jouer straight, un exposé sans embellissements.

(12) Morceaux de forme anatole, come la plupart des ballades, soit AABA, chaque partie généralement de 8 mesures, le pont (bridge en anglais) est la partie B du thème.