John Coltrane, Ballads #2 fév17

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John Coltrane, Ballads #2

John ColtraneBallads 1956-1962

Coffret de 4 cédés – Le Chant du Monde - HARMONIA MUNDI

par Roland Binet

Disc 2

75’45 minutes

Enregistrements du 15 novembre 1957 au 26 mars 1958, avec principalement les mêmes jazzmen pour l’accompagnement rythmique, Byrd étant l’un des principaux solistes à la trompette; un morceau étant un duo avec Kenny Burrell. Deux chefs-d’œuvre absolus dans ce disque ! Lush Life tout d’abord. Voilà ce que j’écris à ce propos dans ma biographie musicale de Coltrane :

« Un merveilleux thème de Billy Strayhorn de 52 mesures, comprenant plusieurs mélodies différentes, joué ici en quintette, et avec une autre section rythmique {Garland, Chambers, Hayes}. Une fabuleuse introduction au piano de Garland, courte mais coulée d’emblée dans un moule de classicisme jazz. 00:05, Coltrane pour l’exposé rubato, Chambers à l’archet dans des tons graves. Cette introduction est à mon sens également un classique de la discographie jazz, le climat est transcendant. 02:07, exposé du second thème principal sur un rythme normal d’accompagnement de ballade, notons l’excellence du « backing » assuré par Garland et Chambers. 03:53, accélération de tempo et solo de Coltrane qui est constitué d’une improvisation tout en paraphrases et embellissements, le tout d’une ineffable beauté. L’une des interprétations de ballades par Coltrane les plus extraordinaires, une beauté qui ne prendra aucune ride avec l’âge ni le recul et qui restera pure comme elle le fut le jour de la prise de son, le 10 janvier 1958. 05:47, Garland débutant par des notes aiguës, puis perlées, d’emblée on s’aperçoit que sa qualité de lyrisme est époustouflante, il semble également être dans une super forme, même s’il reste par moments proches de la mélodie, son intervention ici est un classique du genre, elle a une belle architecture de conception globale, prenante et captivante de bout en bout. La finale de son solo est magnifique, d’abord des « block chords » (07:25/07:32), ensuite des notes perlées, puis des « block chords » de paraphrase (07:43/08:32), à nouveau des notes perlées et une ultime paraphrase en accords (09:05/09:42). Quel beau tremplin pour le solo de trompette de Byrd (09 43) qui débute malheureusement avec une note impure. La sonorité feutrée un rien voilée est moins belle que dans certains autres enregistrements; il est néanmoins lyrique, prenant également plaisir à paraphraser (ex. 10:38/10:44). Une bonne intervention mais inférieure à certaines autres. 11:42, il reprend la mélodie, partant au départ d’une note extrêmement basse. 12:19, Coltrane d’une sonorité poignante, ajoutant sa touche mélancolique à ce morceau, par opposition à son titre qui vise une vie luxuriante. 12:55, Byrd pour la coda, Coltrane en contrechants, devenus classiques. 13:23, voicing final arrangé. Et un chef-d’œuvre en boîte en une seule (fabuleuse) prise ! » 

L’autre chef-d’œuvre incontestable est I Want to Talk About You. J’ai la chance d’avoir {sur un disque de Dexter Gordon !) l’original de cette ballade que composa et chanta d’une superbe manière Billy Eckstine, un morceau de deux minutes trente-huit secondes, dont Coltrane a respecté, de manière scrupuleuse, le tempo et l’intonation, ainsi que le voicing {l’articulation, la projection, l’expression}. Notons que ce morceau deviendra cher à Coltrane puisque, dans ma collection privée pour la rédaction de la biographie musicale de Coltrane (en cours d’écriture), j’en possède 15 autres versions subséquentes. Voilà mes commentaires en avant-première :   »À l’écoute de ce fa suraigu initial, première note de la ligne mélodique, je frémis, tant ce thème m’est familier. Coltrane eut-il jamais une telle clarté, beauté, pureté, d’émission que dans ces notes initiales ? D’emblée, on est estomaqué par le lyrisme que suggèrent ces notes presque diaphanes. Quand il aboutit à la note la plus haute de la tessiture de l’instrument dans le pont (un fa dièse : 01:08/01:10), une note tenue qui n’est ni fausse ni impure mais qui sonne comme si c’était là un glas, emplie d’une fantastique dose de mélancolie profonde, on lévite de bonheur existentiel. 01:49, le solo mais Coltrane paraphrasera tout au long de son intervention. Remarquons une belle note bleue (01:53). Il joue avec un pathos au bon sens du terme, une expressivité poétique, une projection du son, exceptionnels. Notons au passage l’accompagnement en accords trillés de Garland (<01:56 – 02:40 >). Certains traits d’improvisation, joués à une allure vertigineuse, évoquent déjà les sheets of sound (14) (ex. 02:24/02:25, 02:35/02:36…). Dans le bridge, Coltrane reprend verbatim la mélodie mais en la scandant (02:43/03:11). 03:42, Garland immédiatement en block chords, passant ensuite en notes perlées (04:35), également dans un mood lyrique, introverti. Notons les belles notes dans le grave de la main gauche (04:49/04:50) ou la reprise de notes de la mélodie dans l’aigu du piano, un rien traînantes, presque off (05:03/05:04). Ou cet autre superbe passage avec des effets de pédales (05:31/05:42). Garland déploie ici toute sa science et son savoir pianistiques au service de cette atmosphère exceptionnelle que Colrane réussi à créer dès l’exposition. Notons aussi la belle gradation de tension sur le bridge au travers des block chords dramatiques parfois même dissonants (06:26/06:53), continuant sur le thème « A » suivant dans le même climat de tension dramatique mais de bon aloi. 07:23, Chambers aux cordes pincées, dans une intervention banale avec parfois des licks éculés (ex. 08:58/09:09…) presque bluesy dans un morceau dont le climat lyrique est aux antipodes du blues. 09:20, Coltrane revient dans le pont, la sonorité est maintenant un rien moins transcendante que dans l’exposé initial et son solo. 10:14, un passage a cappella qui deviendra une manière incontournable pour lui de jouer la coda du morceau. Voicing final à 10:37. Que dire ? Il y eut encore de plus grandes versions, mais celle-ci, la première jouée en studio, est phénoménale. »

Deux chefs-d’œuvre, certes, mais il y a encore le Come Rain Or Come Shine auquel Coltrane fait subir une cure de rénovation qui en transfigure la découpe rythmique, un trait d’originalité qu’il développera de plus en plus par la suite {pensons à My Favorite Things, Summertime, But Not For Me, Body and Soul, Bye-Bye Blackbird…}. Trois autres superbes interprétations : Theme for Ernie, dédié au saxophoniste disparu Ernie Henry et pour lequel on sent, notamment dans la réexposition finale du thème, l’hommage de Coltrane qui la joue sans embellissements. I See Your Face Before Me voit, outre un excellent Garland, un Coltrane mélancolique jouant tout en douceur. Why was I Born ? est un remarquable duo avec Burrell à la guitare. Un morceau tout à fait atypique mais brillamment interprété par les deux comparses occasionnels. Dans le standard Solitude, outre un Garland qui fait sonner le thème comme un pur ellingtonien, et un Byrd brillant, Coltrane crée une toute nouvelle mélodie dans son solo. Regrettons l’inclusion de Soul Junction – avec une intervention brillantissime de Garland de 8 minutes 27 secondes -, mais il s’agit là d’un blues. Et, malheureusement, le blues et la ballade sont deux formes d’art américain essentiellement différentes.

Disc 3

79’10 minutes

Enregistrements du 11 juillet 1958 au 15 janvier 1959, avec grosso modo les mêmes accompagnateurs, Cobb étant à la batterie pour les quatre premiers morceaux, les cuivres Harden et Hubbard se partageant les 7 premiers morceaux. Les deux derniers étant une formule de quintette avec Milt Jackson au vibraphone, Hank Jones au piano et Connie Kay à la batterie. Chambers joue de la contrebasse dans tous les morceaux. Le clou de ce disque est incontestablement Invitation, un thème du compositeur de On Green Dolphin Street (que Miles Davis joua souvent lors de sa tournée européenne du printemps 1960), quasiment inconnu des amateurs de jazz. L’exposé de Coltrane est brillant, lyrique dès les premiers sons qu’il joue dans l’exposition du thème. Cette manière qu’il a de phraser, à la fois retenue et parfaitement conforme aux notes de la partition, mais enrichie par ces traits véloces ou des chromatismes, en font sinon un chef-d’œuvre absolu, du moins un morceau qu’on se met à retenir puis à vénérer. Harden y va aussi d’un très bon solo à la trompette (venu s’établir à New York en 1958, ce remarquable musicien aussi bon à la trompette qu’au fluegelhorn, disparut du monde du jazz à la fin de l’année pour raison de maladie (15), il était un disciple habile de Clifford Brown).

L’autre « highlight » de ce disque, ce sont les deux morceaux enregistrés avec Milt Jackson : The Night We Called It A Day avec une belle et intrigante introduction au piano par Hank Jones; Jackson et Coltrane étant tout deux à des pinacles de lyrisme et de beauté sonore. Stairway To The Stars du même quintette voit un Jackson brillant et un Coltrane très lyrique tout en paraphrases. Notons l’extraordinaire beauté de sonorité de ce vibraphone tel que le joue Jackson et son utilisation habile de la pédale. Il y a encore d’autres très belles ballades dans ce disque : My Ideal, Do I Love You Because You’re Beautiful et Something I dreamed Last Night, où Coltrane nous fait entendre ce spleen cosmique, ce climat d’une langueur monotone que bercent les longs violons de l’automne (avec un Harden peu inspiré mais un excellent Garland). Un raté relatif tout de même : Stardust, joué trop lentement et convenant peu au mode de lyrisme que pratique Coltrane qui, par ailleurs, donne l’impression dans ce morceau de ne pas y croire beaucoup. Il produit des sons, des notes, mais sans lyrisme, sans expressivité. Et, un solo à l’archet de Paul Chambers dont la justesse est toute relative par moments (ex. 08:04/08:13), n’arrange rien pour rehausser le niveau.

Disc 4

77’39 minutes 

16 morceaux. Et, à l’exception des deux premiers avec des musiciens occasionnels et le 11e avec Ellington, ici on entre dans le vif de l’ADN de Coltrane, 13 titres ayant été enregistrés avec son quartette mythique, dont deux avec Dolphy et 8 morceaux extraits de son album « Ballads ». Ce dernier album datant de 1961 (comme celui avec Ellington de 1962 et l’autre avec le baryton Hartman de 1963), a été une concession de musique soft de Coltrane aux critiques virulentes d’anti-jazz (entre autres) à la suite de ses concerts de novembre 1960 au Village Gate et la tournée européenne subséquente avec Dolphy dans son quintet. Dans ce 4e disque du coffret, il y a évidemment un incontournable : Naima. Je ne vais pas m’étendre sur ce morceau d’une simplicité d’écriture étourdissante (notons que Coltrane osa dans l’écriture ce que peu de musiciens osèrent, des blanches doublement pointées, c’est-à-dire des notes d’une durée totale de trois temps et demi), d’une beauté d’interprétation et d’accompagnement transcendante, d’une pureté quasi élégiaque. Il y a dans cette simplicité d’écriture et d’interprétation par Coltrane qui ne joue que la mélodie telle qu’elle est écrite, de cette beauté transcendante qu’on retrouve dans Rêverie de Debussy, la Première Gymnopédie de Satie ou dans les premières mesures à la flûte du Prélude à l’Après-Midi d’un Faune. Une musique éthérée. Éternelle. Avec cette composition, Coltrane égale certaines des meilleures compositions du jazz moderne telles Django, I Remember Clifford, Lament. Tout dans ce morceau en fait une perle rare, de l’accompagnement minimaliste et itératif à la contrebasse sur le premier thème au solo éblouissant de Wynton Kelly. On sait que par la suite, Coltrane prendra des solos violents dans ce morceau, le déstructurera pour mieux l’édifier. Pour moi, l’autre chef-d’œuvre incontestable c’est Ev’ry Time We Say Goodbye. Un morceau que Coltrane interprète au soprano, d’une belle sonorité ample, plaintive, un morceau d’une indicible tristesse, un thème qu’il joue presque sans ajouter de notes d’appoint à cette belle mélodie, avec, en prime, un fabuleux solo d’anthologie de McCoy Tyner, l’un de ses meilleurs. L’auteur du texte explicatif du coffret indique : « Coltrane et Miles ont en commun une douleur intérieure et une irréductible mélancolie (…) Dans leur blues affleure comme l’imminence d’un danger, d’un maléfice, d’un destin aussi tragique qu’inéluctable… ». C’est un cliché de croire que la profonde mélancolie qui ceint nombre d’exposés et de solos de ballades par Coltrane trouve ses racines profondes dans le blues et cette tristesse due à la condition humaine des Noirs, citoyens de second rang. L’un des meilleurs biographes de Coltrane, Lewis Porter, indique que très jeune Coltrane s’intéressait déjà à des ballades comme On The Sunny Side of the Street, There’s No You, Sweet Lorraine. (16)

Penchons-nous maintenant sur les paroles de Every Time We Say Goodbye, un morceau écrit en pleine guerre et que chanta Dinah Washington (1944) : « Every time we say goodbye, I die a little…). Dans ce morceau, à cause et grâce à cette sonorité poignante que Coltrane instille à son jeu au soprano, à cause et grâce à ce jeu épuré, Coltrane rend un hommage peut-être inconscient à tous ces « Marines » morts à Tarawa, Iwo Jima, Okinawa, ces aviateurs abattus au-dessus de l’Allemagne ou du Japon, ces matelots morts noyés dans l’Atlantique leur bateau torpillé par les U-Boote, ces GIs morts à Bastogne ou au Cotentin, pour défendre nos libertés fondamentales. Il n’y a rien de bluesy là-dedans ni aucune tristesse inhérente à la condition de Noir dans un pays où les Noirs subissaient encore des discriminations civiles, sociales, politiques et économiques. Citons comme autres très bons morceaux : I’ll Wait and Pray d’un excellent climat lyrique avec un superbe accompagnement de Kelly au piano; Central Park West, une composition de Coltrane jouée au soprano mais tout en douceur, sans vibrato, sans fioritures; Soul Eyes un pur joyau avec Tyner qui redouble le tempo en solo; My Little Brown Book avec Ellington où ce dernier se fend d’une fabuleuse introduction au piano, un modèle du genre, et un Coltrane jouant d’une extrême retenue comme si, au fond, il était époustouflé de jouer aux côtés d’un des tout grands du jazz. It’s Easy to Remember, Nancy, What’ New, Too Young to Go Steady, I Wish I Knew, Say It, extraits du cédé « Ballads » de Coltrane, sont tous excellemment bien interprétés, souvent avec lyrisme et un investissement émotionnel aussi constant chez Coltrane que rare chez d’autres jazzmen. Ce ne sont pas des morceaux mièvres, plutôt des mélodies qui devaient être chères au cœur de Coltrane. All or Nothing At All n’est pas vraiment un morceau susceptible de mettre en valeur des qualités de lyrisme inhérentes chez Coltrane, c’est plutôt le genre de morceau pour chanteur/chanteuse dans un casino à Las Vegas. Je retiens aussi l’excellent You Don’t Know What Love Is. L’exposé qu’en fait Coltrane est rubato, le lyrisme à fleur de peau, et le solo qu’il joue est tout en douceur, empli d’un immense respect pour la mélodie du morceau. Je me dois de constater que les deux morceaux extraits de l’album « Olé », soit Aisha et To Her Ladyship (enregistrés en septet avec l’adjonction au quartette de Dolphy, Hubbard et Reggie Workman) sont les moins réussis du quatrième disque du coffret. Dans Aisha, une composition de Mc Coy Tyner, dédiée à son épouse, si Coltrane tire honorablement son épingle du jeu, il faut constater que Hubbard, Dolphy et Tyner sont peu inspirés dans leurs solos. Les solos sont par ailleurs aussi peu inspirés en dépit d’une brillante introduction au piano de Tyner dans To Her Ladyship, Coltrane ayant même une sonorité lasse au soprano. Mais j’aime le climat tout à fait funèbre de ce morceau tout au long de son interprétation.

Conclusion

Un coffret qui constitue, pour le grand public ou ceux qui connaissent peu ou mal ce remarquable jazzman que fut John Coltrane, un excellent point de départ pour cerner l’aspect yin (principe lunaire, féminin) de la personnalité musicale du jazzman, tel qu’il l’exprimait souvent dans ses brillantes et prégnantes interprétations de ballades. Coltrane fut l’un des meilleurs et tout grands interprètes de ballades modernes en jazz, un musicien doté d’une sensibilité à fleur de peau, lyrique, souvent introverti dans ce type de musique, et dont nombre d’interprétations de cet art particulier propre au jazz était empli d’une incommensurable mélancolie qui, fréquemment, nous touchait par son authenticité directe que ne travestissait ou occultait aucun élément de style qui eût pu nous détourner de ce miroir de la condition humaine que nous tendait le musicien, lui qui avait été dans les profondeurs de la souffrance telle que l’homme la connaît et qui, de cette connaissance vitale, exponentielle et démiurgique, façonna, via les notes qu’il nous offrit et légua, un nouvel espoir que l’amour universel de sa musique engendra en nous, en toute pérennité.

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(13) Sans rythme distinct, libre

(14) Expression d’Ira Gitler, qualifie des notes jouées à si vive allure qu’elles en deviennent indistinctes.  Mais j’ai mes doutes à ce sujet, quand j’entends des traits aux notes soi-disant en sheets of sound, mon oreille de musicien distingue les notes

Le Dictionnaire du Jazz

(15) Pages 59-61 du  livre ‘John Coltrane – Sa Vie, Sa Musique’, par Lewis Porter