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David Krakauer, Hear The Big Picture

David Krakauer, Hear The Big Picture

(LABEL BLEU)

On sait par d’anciens enregistrements historiques que les clarinettistes klezmorim (musiciens de klezmer) ont de longue date eu des affinités avec le jazz. Les mélomanes qui aiment le klezmer connaissent évidemment David Krakauer. Clarinettiste de talent de la mouvance juive new-yorkaise, il a fait partie des Klezmatics et a formé son propre groupe Klezmer Madness. C’est un clarinettiste au style flamboyant, exacerbé, extraverti, qui a écouté des jazzmen très modernes et cela s’entend dans son jeu parfois proche du free jazz. Le Label Bleu vient de sortir un cédé intitulé « Hear The Big Picture », et Krakauer y interprète 12 musiques de films : 3 films de Woody Allen, 6 films américains grand public comme Cabaret, Avalon, Lenny, The Producers, Funny Girl et Fiddler On The Roof), ainsi que trois films à composante d’Holocauste (La Vita e Bella/The Pianist/Sophie’s Choice). Déjà, le premier morceau est un raté d’ampleur, Willkommen se voit attribuer une interprétation très showbiz pour l’exposé avant de partir en disco-beat. La suite n’ést pas meilleure. La Vita e Bella, après un commencement prétendument impressionniste mais raté, démarre sur un tempo à 140-160 pour l’exposé d’une mélodie certes lyrique, dans un arrangement sirupeux.  Le comble c’est le superbe Si Tu Vois Ma Mère que tout inconditionnel de Sidney Bechet connaît et admire, pris sur un tempo disco-soul à environ 240 BPM, un classique devenu musique de fond pour soirées bling-bling new-yorkaises. Body and Soul et La Marche – L’Amour des 3 Orangers ne sont pas meilleurs. Si Krakauer joue de manière raisonnable dans l’immortel de Hawkins, son interprétation est gâchée par des clichés caractéristiques de style Klezmer (vibrato et notes d’emphase, mordant « klezmer » dans les aigus, grave de l’instrument lisse sans relief ou chaleur, trilles…) qui la rendent au fond insipide. Le morceau martial de Prokofiev, dans une exposition très rythmée, jouée avec un léger décalage des cuivres, avant un passage de vilaine musique de chambre de type baroque, puis un autre de pur remplissage sonore, aurait gagné à être interprété avec humour, un peu à l’instar du Wilhelm Breucker Kollektief ou Enrico Rava. The Family, est passablement raté à cause de l’arrangement, au départ pourtant d’une mélodie bien faite et interprétée à la clarinette avec un beau mordant. Keep It Gay est agréablement interprété au début à l’accordéon, dans un style bal-musette de bon aloi, avec une mélodie agréable. Ensuite, on repart en disco-beat assez moche. Ce qui est également le cas de Honeycomb, joué ici dans une atmosphère de type « Miles électrique » plutôt vieillotte. Tradition est franchement du disco-beat avec guitare électrique prétendument moderne, exclamations de voix, sur un mood de « one for the road »  à 5 heures du mat, avant de rentrer chez soi. Quelques morceaux sont toutefois plus appétissants pour le mélomane.  Love Theme démarre avec d’agréables effets sonores de type drone (bourdon) aux violon et clavier, le thème étant joué d’une façon emphatique, passant ensuite à ce mode exacerbé que Krakauer affectionne, mais réussi dans l’ensemble. La superbe mélodie People est bien exposée dans les graves avec ensuite de très beaux passages, dont le violon.  Un morceau accompli. L’unique réussite sans compromis de cet album, le seul morceau intéressant et superbement interprété, c’est Moving to the Ghetto, dans lequel on retrouve cette sensibilité dont savent faire preuve les musiciens de Klezmer. L’exposé initial avec effet de drone est magnifique, et Krakauer reprend la mélodie, avec accompagnement orchestral, avec, à la clarinette, ces intonations Klezmer, improvisations et embellissements qui, parfois, font penser à des gémissements, des pleurs ou des sanglots longs de violons qui pleurent. Bref, ici et pleinement, on se sent touché de plein fouet par l’extraordinaire expressivité dont Krakauer est capable. La cible de ce cédé est bien « grand public », non-mélomane. Internet nous apprend que le magazine de jazz américain Down Beat a attribué une cote de 4,5 sur 5 pour ce  cédé.  Cette information conforte ma décision, qui remonte à 1966, de ne plus lire Down Beat, quand ce magazine a décidé de s’intéresser aux Beatles, dont il trouvait la musique intéressante. Ce même magazine de jazz qui, en avril 1961, avait qualifié d’anti-jazz la musique que John Coltrane et Eric Dolphy jouèrent au Village Gate, au  début du mois de novembre 1961.

Roland Binet