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Duke Ellington, Music Is My Mistress

Duke Ellington, Music Is My Mistress

Un livre, ed. Slatkine, 590 pages, 25 €

Nous avons donc attendu 43 ans avant l’édition française de ce livre. Largement le temps d’apprendre l’anglais, quelle que soit la méthode. Pour des raisons obscures, inconnues, et au fond aujourd’hui totalement superfétatoires, ce livre n’avait donc pas été traduit. On doit à « La Maison du Duke », Christian Bonnet son président, aux éditions Slatkine, et aux traducteurs Clément Bosquet et Françoise Jackson, de pouvoir enfin lire ces « Mémoires Inédits » qui nous narguaient depuis près d’un demi-siècle. Et c’est tant mieux. D’abord parce que la lecture en est agréable, distrayante même. Duke a rédigé ces souvenirs au fil de sa vie et de ses voyages, un peu comme il notait les idées musicales qui lui venaient, et il a confié à Stanley Dance le soin de mettre tout ça au net. Résultat : neuf chapitres, appelés « actes » comme dans une pièce de théâtre, avec des sous parties et une désignation qui revient régulièrement, « Dramatis Felidae » [1], dans laquelle Duke se livre à de brefs portraits des femmes et hommes de sa vie de musicien : chanteuses, chanteurs, instrumentistes, agents, etc.

Ensuite parce qu’au fil des pages, un portrait en creux se dessine, qui modifie quelque peu l’image qu’on pouvait avoir d’Edward Kennedy « Duke » Ellington, pianiste, compositeur, arrangeur et chef d’orchestre. On imaginait bien une vie entièrement vouée à la musique. Certes. Mais pas exactement de cette manière. Car il apparaît que, très vite, le Duke a pris soin de trouver les voies de la réussite si ce n’est du succès, s’essayant à jouer dès qu’il savait un peu de piano et à composer dès qu’il se sentait capable d’aligner trois notes sur une portée. Autrement dit une sorte de formation sur le tas qui fait doucement boule de neige et le porte au plus haut des musiciens du XX° siècle comme si c’était d’évidence, alors que pas du tout. L’idée d’un Duke étudiant l’architecture et édifiant savamment les sons et les couleurs de son orchestre semble assez éloignée de la réalité. De fait, partageant avec ses frères de couleur nombre de traits – ne serait-ce que la nécessité de gagner sa vie – il a voulu en même temps s’assurer des revenus, mais aussi une certaine notoriété, et a pris lentement conscience de ses possibilités. Jusqu’à – et il est intarissable là-dessus – la reconnaissance internationale, les tournées soutenues par de Département d’Etat, les cocktails et les honneurs. Au passage, on profite d’une sorte de « portrait » du monde dans les années 60/70, un monde où régnait encore une sorte de liberté perdue, mais aussi des traits archaïques, monde dans lequel la France occupe une place de choix, avec ce long chapitre consacré au concert de Goutelas-en-Forez.

Les familiers de l’œuvre de Duke Ellington, qui ont lu le livre de Stanley Dance, précieux et précis [2], trouveront donc pas mal de raisons de rectifier l’image qu’ils ont de l’auteur de « Mood Indigo ». Ceux qui cherchent des confessions intimes en seront pour leurs frais : Duke ne dit pas grand chose, au fond, de sa vie « personnelle », et c’est un très bon point à lui accorder : qu’est-ce que nous en aurions à faire ? Il ne dévoile pas non plus les secrets de sa liaison avec sa « maitresse » la musique. [3]Mais en dehors de cette petite réserve, quel plaisir de se plonger dans cet univers à la fois très policé, presque convenu, et en même temps plein d’humour. Pour reprendre un trait que Duke affectionne, et qu’il prélève chez Paul Gonsalvès, nous dirons avec eux : « un type formidable, mon vieux ! »

[1] Littéralement « Les chats de l’intrigue », c’est à dire les « cats », proches et autres vieux frères qui ont compté dans sa vie. Lire la note p. 61.

[2] Duke Ellington, par lui-même et ses musiciens, 1976, Filipacchi.

[3] Profitons-en pour remarquer que l’expression porte en elle la cause de cette discrétion. Car si la musique « maitrise » Duke Ellington, c’est qu’elle est en place de signifiant maître dans son discours, et sans doute d’objet privilégié dans sa jouissance. Il peut la désigner ainsi, mais rien en dire.

Philippe Méziat