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Joëlle Léandre 10, Can You Hear Me ?

Joëlle Léandre 10, Can You Hear Me ?

(AYLER RECORDS)

Pièce montée des grands jours, mezze… Repas de fête. Les réflexions qui s’invitent à l’écoute de Can You Hear Me ?, pièce écrite pour un tentet par la contrebassiste Joëlle Léandre, tiennent de l’abondance culinaire. Une impression qui pourrait être trompeuse. Parfois la gastronomie suggère la surcharge pondérale et la digestion difficile… On sait que ce n’est pas le registre de notre chef étoilée de la musique improvisée ; ce n’est pas non plus celui de ses talentueux marmitons, parmi lesquels on retrouve quelques fidèles filleuls du Tricollectif, à commencer par les frères Ceccaldi. Il s’agit plutôt du soin précieux apporté à chaque saveur, à leur mariage idéal et à la légèreté de l’alchimie globale qui laisse une large place à la liberté et à l’imprévision. La fête, c’est celle de Joëlle. Publié une première fois suite à une commande autrichienne, à l’occasion de ses 60 ans [1], ce nouvel enregistrement sur le label Ayler Records coïncide avec ses quarante ans de carrière. Il regroupe neuf musiciens qu’on imagine patiemment choisis pour exprimer au plus précis toute l’intimité que la contrebassiste a pu amalgamer dans la matière de l’orchestre, de manière beaucoup plus fluide que la première mouture. On songe avec une certaine excitation à ce que son vieil ami Anthony Braxton a méticuleusement bâti en constituant son 12+1tet au début de ce siècle. Même volonté de sublimer une obsession, même attachement à la transmettre. [2] Dans cette partition dédiée à ses parents, Léandre a mis beaucoup d’elle. Dans le babil qui entame la pièce, d’abord dominé par la rage intérieure des cordes, à commencer par le bourdon de la guitare électrique de Guillaume Aknine, toute la cosmogonie de l’orchestre se présente en un biotope fragile qui se galvanise peu à peu. Il y a dans l’antagonisme apparent entre la clarinette de Jean-Brice Godet et l’alto de Séverine Morfin, comme une pulsion de vie qui ferait fi des éléments perturbateurs, ou plutôt qui les agrégerait à la masse orchestrale pour mieux les retraduire ensuite en nouvelles émotions. Les petites unités au sein du groupe se font ou se défont, s’embobinent, se décollent… en résumé vivent : Alexandra Grimal déambule en compagnie du percussionniste Florian Satche sur la très belle troisième partie. Ce dernier répond par un solo tonitruant à l’organisation pugnace des soufflants par la trompette de Jean-Luc Cappozzo et le trombone de Christiane Bopp dans la septième partie. Ces deux-là sont ses piliers, souvent inflexibles. C’est le cas dans la splendide cinquième partie, où un flot de timbres grossit derrière l’alto. Une mécanique de nostalgie se met en place… Un liquide amniotique qui nourrirait tout le reste. A l’instar de cette ligne de force, c’est une musique riche et dense qui anime le tentet. Elle rappelle que dame Léandre a éclaté de rire avec Cage et que Scelsi a écrit pour elle, et pour elle seule. Qu’elle a extrait la contrebasse du fond de l’orchestre pour la mettre en pleine lumière. Cette musique est vivante, profondément organique. Ce ne sont pas des routes ou des flux qui ordonnent la masse orchestrale, ce sont des nervures, des milliers de petits canaux qui charrient de la sève, alimentés par l’archet de la contrebasse, omniprésent et pourtant presque effacé dans les échanges incessants avec ses complices. C’est frappant : on ne retrouve pas ici les tornades coutumières et les envolées lyriques qui ont fait la légende de Joëlle Léandre. Il y a une passion contenue mais diffuse qui en devient plus entêtante. Il y a tant d’elle-même dans chaque pas-de-deux qu’on croirait qu’elle infuse en chacun des musiciens. Can You Hear Me ? est une métaphore de la maïeutique : les chuchotis inauguraux accouchent une voix assurée, celle de Léandre qui joue avec les mots qui traduisent les sons. La gourmandise de dire « guerrière » et « grâce » avec une rondeur ambitieuse. Joëlle remet son heaume (sweet heaume)… Trop tard : l’armure faite d’écorce est fendillée. En-dedans, on voit les entrailles. C’’est nous qui sommes touchés.

Franpi Barriaux 

P.-S. :

Théo Ceccaldi (violon), Valentin Ceccaldi (cello), Sandrine Morfin (violon alto) Guillaume Aknine (guitare), Joëlle Léandre (contrebasse), Alexandra Grimal (saxophones), Jean-Brice Godet (clarinette basse, clarinette), Jean-Luc Cappozzo (trompette), Christiane Bopp (trombone), Florian Satche (batterie, percussions)

[1Live at the Ulrichsberger Kaleidophon, Leo Records, avec Kevin Norton (perc) notamment.

[2] Même quasi parité homme-femme dans l’orchestre, ce qui n’est pas anecdotique.