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Ivo Perelman – Matthew Shipp, Corpo

IVO PERELMAN AND MATTHEW SHIPP DUO from Anna Yatskevich on Vimeo.

 

Ivo Perelman – Matthew Shipp, Corpo

LEO RECORDS

Comme on peut le voir sur photo de pochette sépia où apparaissent nos deux duettistes torses nus, « Corpo » c’est la musique nue. Le souffle sensible d’Ivo Perelman (saxophone) puissant, vocalisé et introspectif trouve une attention toute particulière dans le jeu de son partenaire pianiste, Matthew Shipp , musicien qui tout comme son collègue Veryan Weston, échappe aux classifications. Faisant suite à « Callas » et « Complementary Colors », leurs précédents albums en duo et tout comme ceux-ci, « Corpo » est l’incarnation d’un phénomène : l’inspiration intuitive, sensible lyrique rejoint la logique, la volonté d’improviser sans faux semblant, une certaine pureté. Partant de zéro, le saxophoniste ténor Brésilien Ivo Perelman et le pianiste New Yorkais Matthew Shipp créent l’univers de chacune des 12 improvisations en inventant les tournures mélodiques, les accords, les doigtés dans l’instant. Pas de composition à proprement parler, mais des structures et un chant incomparable. Une constante chez le saxophoniste : un écartement particulier des intervalles « faussant » spécialement les notes, une divagation lyrique vers les notes hautes, une articulation anguleuse arquée sur le jeu puissant du pianiste. De ces sons les plus aigus, Perelman tire des couleurs qui virent par toutes les nuances du vermillon, du grenat, du rose, du fuschia, du pastel, des mauves (Complementary Colors). Il contient la surpuissance expressive des grands saxophonistes afro-américains de la tradition, mais la concentre dans un registre intimiste où pointe le cri, la vocalisation. On croirait entendre un chanteur. L’énumération de jeux rythmiques neufs, d’échappées lunaires, de clair obscurs louvoyants, de bribes mélodiques ressassées, de questions – réponses, de variations improbables semble infinie. Le pianiste enrichit le langage du piano jazz en creusant des veines inconnues même si on croit entendre une voix familière. Graves sombres, toucher d’airain, jeu granitique au service du lyrisme brésilien. Rythmes impairs…Il manifeste une volonté d’épurer le propos, d’établir un équilibre et de le rompre pour repousser l’évidence. Une véritable relation organique qu’on a très rarement eu l’occasion d’entendre au fil des décennies improvisées. La tendresse, la passion, le rêve. Pour ceux qui ont (encore) peur du free- jazz, ils seront surpris de découvrir une musique plus sensible, plus émotionnelle, plus entièrement personnelle, intime que ce qu’on veut nous servir via les canaux conventionnels du jazz-business. Le sens du merveilleux.

Jean-Michel Van Schouwburg