John Japan Coltrane juil08

Tags

Related Posts

Share This

John Japan Coltrane

Juillet 1966, le Japon rencontre John Coltrane !

Un demi-siècle, ce mois-ci, que John Coltrane fit une tournée triomphale au Japon : une quinzaine de jours de Tokyo à Tokyo, en passant par Osaka, Hiroshima, Nagasaki, Fukuoka, Kyoto, Kobe, Shizuoka. Pour rappel, 1965 avait été une année-charnière pour Coltrane : Pharoah Sanders avait rejoint le groupe. Sanders, ce saxophoniste qui était « en plein dans le son à l’état pur » (Lewis Porter). Quant à Alice, la nouvelle épouse de Coltrane, elle venait d’évincer McCoy Tyner, au piano. Cette même Alice que d’aucuns décriaient ainsi : « dont le jeu est assez pâle » (André Francis, dans Jazz}. Dans le même temps, Coltrane se dirigeait inexorablement vers une sauvagerie de jeu accrue, tant du point de vue conceptuel que stylistique. C’est l’époque du grand flirt décidé avec le free jazz, donc du largage total des conventions temporelles. Le concert de Comblain-La-Tour (21/08/1965), et quelques mois plus tard, celui du Village Vanguard, le 28 mai 1966, édité sous le titre de « Live At The Village Vanguard Again ! », signifiaient bien à quel point l’expression « primale », les sons non tempérés et les aspects plus sauvages de la musique free, constituaient la nouvelle voie que JC souhaitait poursuivre. Autre indice de ce changement de cap : certains critiques (Michel Delorme et Frank Kofsky), ont ainsi noté qu’à l’occasion de son séjour à Antibes (juillet 1965), Coltrane « improvisa plusieurs heures sur un enregistrement live d’Albert Ayler ».

Juillet 1966, pourquoi le Japon ?

Voici ce qu’en dit J.C. Thomas,  biographe de Coltrane : « Non seulement il aurait ainsi l’occasion de jouer en direct pour ses admirateurs japonais – et selon le Swing Journal, magazine de jazz japonais, Coltrane était alors « le musicien le plus populaire au Japon » -, mais il aurait ainsi la possibilité d’approfondir sa connaissance de l’Orient (…) Quand l’avion de la Japan Airlines, dans lequel se trouvait le John Coltrane Quintet, atterrit le 8 juillet sur l’aéroport international de Tokyo, vers deux heures de l’après-midi, plusieurs milliers de Japonais étaient donc là, à se presser autour de l’appareil, comme s’ils attendaient un homme d’État important. » J.C. Thomas toujours : « Au Japon, chaque disque de Coltrane se vendait à 30.000 exemplaires : presque l’équivalent de la vente aux États-Unis, et pour une population deux fois moins nombreuse. »

Et, même si   »John Coltrane Live in Japan », coffret de 4 disques, ne peut être considéré comme un incontournable de la discographie de Coltrane,  je le considère comme historiquement indispensable pour quiconque souhaite cerner la personnalité musicale de Trane, mais aussi celle de ses musiciens qui l’entouraient alors dans sa perpétuelle quête d’absolu. Et ce, pour deux raisons précises. D’une part, le formidable engouement des aficionados de jazz japonais qui venaient en masse à la sortie des hôtels pour voir leur idole, avant de se rendre aux concerts. Et, d’autre part, les concerts donnés au Japon, où le groupe va franchir une nouvelle barrière, et plus précisément dans l’interprétation de deux titres dont les versions live dépassent les 50 minutes, plusieurs enregistrements en témoignent.

My Favorite Things & Crescent

My Favorite Things (disque IV) donné en concert à Tokyo le 22 juillet 1966 est d’une durée de 57 :19 minutes, avec un solo du contrebassiste Jimmy Garrison de près de quinze minutes. Après avoir creusé l’œuvre de Coltrane en profondeur (1955-1967), je peux avancer que ce Crescent, une ballade de près de 55 minutes, constitue sans conteste le chef-d’œuvre absolu des quatre disques que le label Impulse va commercialiser. Le morceau a été enregistré le 11 juillet 1966, toujours à Tokyo. On savait que Coltrane ne jouait plus les ballades comme au début des années 1960,  la version de Naima, à Comblain-la-Tour, en est l’illustration parfaite. Mais, revenons à Tokyo, et à cette version de Crescent, voilà ce que j »écris à propos du solo de Coltrane : « On peut presque dire qu’ici à Tokyo, dans cette ville que les Américains ont en grande partie détruite et incendiée lors de largages de bombes incendiaires au printemps 1945, Coltrane a retrouvé une certaine sérénité non exempte de modernité ni d’incursions dans le free, mais une sérénité, puisque ce qu’il joue sonne comme le summum de sa créativité, de son art, de son accomplissement, au moins en tant que jazzman. » (extrait de la biographie de John Coltrane, en cours d’écriture).

Outre certains aspects anecdotiques comme l’emploi par Coltrane et Sanders de nouveaux modèles de saxophone alto (Yamaha dans Peace On Earth), à l’écoute des concerts enregistrés au Japon, on peut réfuter la thèse selon laquelle Sanders était « l’exploiteur forcené de petits trucs coltraniens » (André Francis), mais bien plutôt un maître des sons non tempérés et des harmoniques, un volcan en perpétuelle éruption, une force de la nature ! Sanders exerça une influence importante sur Coltrane, notamment au niveau de l’utilisation et de la maîtrise du phrasé, en harmoniques. Et, c’est ce même Pharaoh Sanders que j’admire depuis « Live At The Village Vanguard Again ! » que j’irai voir et entendre à Jazz Middelheim, le 15 août prochain !

En ce qui concerne Alice Coltrane, elle était une pianiste dotée d’une incroyable technique et d’une grande virtuosité. Alice fit de solides études, et suivra  notamment l’enseignement de Bud Powell. Elle se différenciait de McCoy Tyner par l’utilisation à la main gauche d’accords simplifiés (deux ou trois notes) et, à la main droite, elle procédait souvent par effets de vagues « debussystes » ou impressionnistes, un jeu plus yin, dans lequel on retrouvait des caractéristiques de style de la harpiste qu’Alice était aussi. Et, c’est dans My Favorite Things qu’elle délaissa la rythmique lancinante de la main gauche que Tyner nous avait fait entendre. Le batteur Rashied Ali était incontestablement l’autre ancre du groupe, même si Jimmy Garrison,  fantastique contrebassiste, disposait aussi de nombreux atouts. C’est tout de même Ali qui réussit l’exploit de faire oublier Elvin Jones. On peut apprécier toute l’ampleur de ses talents dans le duo enregistré avec Trane pour l’album « Interstellar Pace », un incontournable de la discographie de John Coltrane.

Enfin, même si lors d’un concert donnée à la Temple University (novembre 1966),  Trane subit l’affront de spectateurs mécontents qui quittent la salle en raison de la longueur excessive de certains morceaux et de l’aspect débridé de sa musique, l’ampleur de l »enthousiasme témoigné par le public japonais aura effectivement eu le don de le réconforter.  Citons encore une fois J.C. Thomas, son biographe : « Partout où passaient les musiciens, l’accueil était extraordinaire. Les fans de Coltrane les arrêtaient dans la rue, ôtaient leur chemise et demandaient à John et à ses compagnons de les signer comme autographes.  S’ils entraient dans un restaurant et que les gens les reconnaissaient, on demandait aux musiciens de signer leurs noms sur les murs ou les menus. » !

Roland Binet