Le temps de Kummert août04

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Le temps de Kummert

Le temps de Kummert

« Diversité plutôt que Pureté », Nicolas Kummert rencontre Lionel Loueke pour son nouveau projet. Résidence et deux concerts en Gaume ce mois-ci. Rencontre avec le saxophoniste.

Le saxophone a tout de suite été ton premier instrument ?

J’ai souvent entendu du sax avec les disques de jazz que mes parents écoutaient à la maison, mais moi, je préférais la trompette. Ma mère toutefois avait très envie que je joue du saxophone et un jour qu’elle m’a amené à un concert de trompette et orgues dans une église, ça m’a barbé  et en sortant de là, j’ai dit à ma mère que j’étais d’accord de faire du sax ! Je n’ai jamais su si elle l’avait fait exprès, mais ça a marché !

Qu’écoutaient tes parents ?

Ils écoutaient du jazz assez classique, Sydney Bechet, Stan Getz… Je n’ai pas vraiment de titre en tête.

Quelle est ta formation et qu’est ce qui te décide à faire du jazz ?

J’ai suivi une formation classique au Conservatoire de Namur, puis c’est suite à un stage de saxophone qu’on m’a dit qu’il fallait que je m’inscrive à la classe de jazz, j’ai alors commencé le ténor et c’est ce qui m’a décidé à devenir musicien. Les professeurs de la classe de jazz étaient à l’époque Pierre Van Dormael et Nathalie Loriers, je tombais des nues ; le cours d’harmonie de Pierre, je n’y comprenais rien et je n’étais pas le seul ! Pierre était un passionné, il faisait de la recherche tout en nous donnant cours, il faisait des parallèles auxquels nous ne comprenions rien ; de mon côté, j’ai adoré rencontrer ce personnage qui était passionné par ce qu’il faisait. Ensuite, je me suis inscrit aux stages des Lundis D’Hortense, de Libramont et là aussi j’ai rencontré des gens extraordinaires comme Fabrizio Cassol, Bo Vander Werf… C’est en fait leur passion qui m’a dirigé vers le jazz. Avant eux, je faisais de la musique en me contentant de jouer ce qui était écrit, puis là j’ai pris plus de responsabilité, plus d’envie de liberté, et je me rends compte qu’aujourd’hui c’est de cela dont  j’ai besoin dans tout ce que je fais.

Te souviens-tu de ton premier enregistrement ?

Le premier disque que j’ai enregistré, c’est  avec « Alchimie » à 18 ans sur le label IGLOO. Puis il y a eu « Quatre » avec Jacques Pili, Marco Locurcio et Teun Verbruggen, nous avons fait quatre disques. Des musiciens avec lesquels j’ai encore souvent des contacts.

Tu es depuis le début attiré par l’Afrique.

C’est une constante depuis quinze ans, les collaborations avec des musiciens africains. Quand j’étais à Paris, j’ai travaillé avec un chanteur béninois, Patrick Ruffino, qui m’a fait rencontrer pour la première fois Lionel Loueke.  J’ai aussi retrouvé là Hervé Samb que j’avais déjà croisé à Dakar, il était alors élève de Pierre Van Dormael. Je l’ai donc revu plus tard à Paris et on s’est rendu compte qu’on avait un mentor commun, j’avais aussi participé à « Vivaces » de Pierre Van Dormael.  J’ai aussi beaucoup voyagé en Afrique, un peu partout, mais surtout à l’Ouest. Depuis dix ou quinze ans, j’y vais au moins une fois par an. Je suis allé récemment au Mali pour un spectacle de danse.

Une attirance que tu lies aussi avec un aspect politique.

Dans « Voices », j’avais été marqué par le meurtre de Trayvor Martin tué par un vigile qui n’a jamais été condamné. Le côté politique, mon lien avec l’Afrique y est pour quelque chose. Lors de ma récente rencontre avec les musiciens maliens, l’un d’entre eux m’a dit :  c’est la première que je travaille avec un blanc sans penser au fait que il y a un noir et un blanc : avec toi je ne fais pas la différence.  Il y a souvent une idée de supériorité, de démarquage culturel, on impose souvent ses idées.  A l’inverse, au Maroc par exemple, il y a une culture gnawa très forte qui fait que les musiciens l’imposent parfois. De ce point de vue, je me considère un peu comme musicien apatride qui cueille un peu partout des idées, mais c’est vrai qu’on travaille parfois avec des gens qui ont une culture tellement forte qu’ils imposent leur rythme, leur jeu…  J’ai parfois été mis face à des identités culturelles qui nécessitaient qu’on se remette en question.  Tout dépend si tu travailles avec des musiciens qui ont déjà été exposés à la multiculturalité ou non, et là ça demande plus d’effort pour se comprendre, ça prend parfois du temps, mais alors il se passe vraiment quelque chose.

Comment as-tu pris contact avec Lionel Loueke pour le futur album ?

Après l’enregistrement avec le chanteur béninois Patrick Ruffino,  j’ai envoyé ma musique à Lionel Loueke et je lui ai demandé si il voulait participer à un projet avec moi. Il a trouvé la musique très bien, on s’est rencontré pour en parler, on a fait un concert ensemble à St Josse, ça s’est super bien passé,  c’est quelqu’un de très ouvert qui a embrassé la culture jazz tout en conservant des racines africaines , cette rencontre fut très chaleureuse parce qu’ on a tous les deux l’amour du jazz et de l’Afrique. Tout comme Lionel, j’avais envie d’une ouverture à la diversité ,  de voir ça comme une richesse plutôt que de fermer les portes comme on a tendance à le faire parfois ces derniers temps avec les histoires de réfugiés . En fait la diversité est la plus grande richesse qui permette aux sociétés de survivre .  Il y a un morceau que j’ai appelé « Diversity over Purity »,  parce que  je ne crois pas en la pureté. Je peux apprécier aussi des musiciens qui sont purs dans leur démarche, qui ont une ligne, mais je crois plus en un mélange,  faire des ponts entre différentes cultures . Le jazz est une musique de rencontre qui vit grâce au mélange parce que c’est dans son essence.  Je dirais comme le dit Jaco Van Dormael  dans un de ses films « un jour le jazz supplantera toutes les autres musiques.

Comment se prépare le projet ?

Le Gaume nous donne l’occasion de donner deux concerts – un en duo, l’autre en quartet – et d’avoir une résidence pour préparer l’enregistrement du disque qui devrait sortir en février, chez Edition Records avec quelques dates en Belgique et en Angleterre.  Le répertoire est original de compositions personnelles et peut-être un ou deux standards.

Avec ton état d’esprit, on peut se douter que Lionel Loueke ne sera pas là pour l’esbroufe…

Ce n’est pas sa manière de faire de la musique, ni la mienne, je sais qu’il joue avec des musiciens plus impressionnants que moi, mais il sent une réelle communauté d’esprit avec moi, c’est ce qui fait que ça marche : je veux que ça fonctionne comme un groupe et non comme un groupe avec un soliste-invité. On trouve des musiciens qui ajoutent un solo à distance sur une bande enregistrée et qu’on présente comme invité, ce n’est pas ce que je recherche.

Sur la démo enregistrée à St Josse, on t’entend chanter tout en soufflant dans ton sax : ce n’est pas la première fois que tu utilises ce « gimmick ».

J’aime bien faire ça. Cela vient d’Afrique de l’Ouest, de flûtistes peuls africains : j’ai un jour rencontré un flûtiste du Burkina Faso,  ils ont cette technique de crier entre les notes de flûte. J’ai essayé de le faire sur le sax mais en essayant de chanter, en faisant des notes en contrechant, il y a peut-être d’autres saxophonistes qui le font, comme Roland Kirk le fait  à la flûte, mais au sax je n’en connais pas d’autre.

Parles-nous de tes partenaires ?

Nic Thys, est aussi très attiré par la culture africaine avec  Mixtuur, avec Tutu Puoane ; Nic est mon  premier contact pour cet album, je l’ai côtoyé sur pas mal de projets. Il est un de mes contrebassistes préférés,  ce n’est pas un bassiste qui attire les projecteurs sur lui, mais il sert la musique. Quant à Karl Jannuska, j’ai joué sur deux de ses projets, il a aussi  joué avec Toine Thys, c’est un batteur très demandé à Paris. Je me sens bien avec ces musiciens-là ; c’est bien de le faire avec Nic et Karl qui sont des amis de longue date.

A découvrir au Gaume Jazz à Rossignol le 13 août pour le quartet, le 14 pour le duo Kummert – Loueke.

 

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin