David Linx, « Rock My Boat », rencontre… mar21

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David Linx, « Rock My Boat », rencontre…

De passage à Bruxelles, David Linx est venu présenter son nouvel album enregistré avec l’organiste Rhoda Scott, le batteur André Ceccarelli  et une série impressionnante d’invités : une vraie histoire d’affinités électives qui va se vérifier dans d’autres projets.

Cover Rock My Boat

Après le projet Follow the Songlines enregistré avec Maria Joao et un orchestre symphonique, cet album avec Rhoda Scott ne marque-t-il pas, en quelque sorte, un retour aux racines du jazz…

Oui et non… J’ai rencontré Rhoda Scott, la première fois en 2007, quand j’avais la direction artistique du festival Dinant Jazz Nights en Belgique : nous avons joué avec Stéphane Belmondo, Toots, Steve Houben et Dre Pallemaerts. Cela a été comme un coup de foudre musical : il y a tellement de lumière en elle que j’ai eu envie de capter cela tout en l’amenant dans un contexte musical qui tranche avec ce qu’elle fait d’habitude. J’avais envie de trouver un chemin commun dans lequel on se retrouverait mutuellement. C’est peut-être un retour aux sources mais pas du tout consciemment. J’ai conçu le disque autour d’elle et d’André. Ils avaient joué une fois ensemble dans les années ’60 et ils ne s’étaient plus rencontrés après. J’ai ainsi construit l’album autour d’elle sans savoir sous quel nom j’allais le produire ni sur quel label il allait sortir. Je lui ai proposé d’aller en studio, j’ai choisi un répertoire auquel elle n’est pas accoutumée et des musiciens qu’elle n’avait pas l’habitude de côtoyer. Elle était très étonnée que tous ces musiciens l’aiment beaucoup : je l’ai mise sur un bateau de luxe. C’était presque un exercice de style comme si je faisais ma thèse universitaire sur le passé et le présent. Et, de fait, cet album m’a relié aussi à mon propre passé. Je crois que le disque montre un peu tout ce que je suis.

L’album est aussi le fruit d’une mosaïque de rencontres qui se sont réalisées tout au long de ta carrière. Parlons d’abord d’André Ceccarelli : tu l’avais notamment rencontré pour l’album Le coq et la pendule, en hommage à Claude Nougaro…

C’est exact mais je l’avais rencontré déjà avant, à l’occasion du dernier disque de Claude, La Note bleue. Pour Le coq et la pendule, il m’avait invité à rejoindre son trio pour quelques titres. Après, au fil des concerts, le projet s’est développé, comme à Dinant où Stéphane Belmondo nous a rejoints et, cet été, on a tourné avec Maurane : cela faisait longtemps qu’elle avait envie de chanter avec moi mais paradoxalement, on n’a pas eu de concerts en Belgique. C’est un peu triste parce que Maurane et moi formons une belle alchimie vocale dans un contexte purement jazz. Avec André, on a fait quand même une petite centaine de dates. En novembre, on a joué au New Morning avec Rhoda  et, là, je viens de Monte Carlo où on a joué hier. J’adore jouer avec André Ceccarelli.

Au-delà du trio de base de Rock my boat, il y a de nombreux invités. Comment les rencontres se sont-elles faites ? Par exemple, Nguyên Lê ?

Nguyên est un ami depuis longtemps, on a joué ensemble avec Diederik Wissels à une époque et on a enregistré des trucs qui ne sont jamais sortis. Moi, j’ai chanté sur son disque Songs of freedom. Je réalise aussi pas mal de disques, par exemple, l’album de la fille de Serge Reggiani sur lequel il joue également. Donc, du coup, le choisir représentait pour moi une évidence. Tous mes invités sont des évidences du moment.

C’est aussi le cas pour Julien Lourau ?

Julien fait partie de mes amis musiciens avec qui on fait régulièrement des projets. Par exemple, avec lui, j’ai fait La Villette.

Les arrangements des cuivres et saxophones sont signés Laurent Cugny avec qui tu avais travaillé, notamment, pour La Tectonique des nuages…

Oui, mais pas seulement, il avait, par exemple, conçu l’arrangement de Miziane pour l’album Changing Faces avec le Brussels Jazz Orchestra. Je travaille avec lui depuis près de  13 ans. Ces personnalités qui m’entourent pour cet album, c’est ma clique. Des gens qui me sont très proches comme Paolo Fresu qui est comme mon frère.

Tu l’avais rencontré notamment pour l’album Heartland…

Je l’avais déjà rencontré bien avant ce disque : il fait vraiment parie de la famille. Ici, il joue sur le dernier morceau On the other side, une sorte de gospel. Il s’agit d’une musique que j’ai découverte, par hasard, un soir en regardant un thriller avec Vincent Cassel : il y avait une mélodie presque enfantine qui tranchait avec l’atmosphère glauque du film. Quand j’ai vu défiler le générique, je me suis aperçu que la musique avait été écrite par Dominique Borker, la femme de Nguyên Lê : elle joue du piano et compose. Je les ai directement appelés à la fin du film : j’ai dû les réveiller en leur disant que je voulais cette mélodie. J’ai comme cela de vrais coups de coeur. J’écris de la musique ou des textes sur la musique d’autres et je garde ces morceaux de côté. Comme cela, j’ai toujours un répertoire frais.

Et Steve Houben ?

Steve avait déjà  joué sa composition Enfance avec Rhoda. J’avais envie qu’elle figure sur le disque, j’ai écrit des paroles et j’ai appelé ce morceau Childhood. Steve joue tellement bien, il fait partie de ces Belges phénoménaux qu’on voit peu à l’étranger parce qu’ils ne se sont pas exportés. Quand j’écoute ce qu’il fait sur ce morceau, c’est digne des plus grands.

Il avait déjà enregistré ce thème avec le guitariste et chanteur brésilien Marito Correa  sur l’album O brilho do sol…

Je connais Marito mais je ne savais pas que Steve avait enregistré ce titre avec lui. Par contre, je savais qu’il l’avait enregistré avec Maurane et Charles Loos sur l’album HLM.

Tu as aussi retrouvé Tejan Karefa qui avait participé au projet A Lover’s question, en hommage à l’écrivain James Baldwin…

Tejan est, en fait, le neveu de James Baldwin, le fils de sa soeur dont je me sens très proche. Il vient souvent à Paris et je lui ai demandé d’écrire un texte sur son oncle et sur Kenny Clarke qui était un peu comme mon père parce que j’ai commencé par jouer de la batterie : James et Kenny sont tous les deux de vrais pères adoptifs.Tejan récite le texte sur une musique de Miles, Yesternow, un morceau que j’avais déjà interprété avec l’orchestre de Laurent Cugny à La Villette puis à Marciac. L’orgue sonne très bien sur cette musique : Rhoda était très étonnée.

Tu as aussi invité le percussionniste brésilien Sergio Krakowski…

Il est venu à Paris pour me rencontrer. J’ai réalisé au Brésil quelques disques qui ont eu pas mal de succès auprès des jeunes. Donc, il y a là-bas toute une jeune génération qui me connaît assez bien et qui me demande de collaborer avec elle. Sergio a, par exemple, fait appel à moi pour son album Terça Feira. Je trouve cela très bien. Quand je vais à Rio, je vais chaque fois manger avec Ivan Lins. Lui-même est fasciné par le fait que je sois en contact avec cette jeune génération : c’est simplement parce que j’ai réalisé quelques disques de chanteurs ou de musiciens brésiliens. Cela m’a ouvert à toute cette nouvelle génération pour qui je suis un peu comme un papy, même si je n’ai que 46 ans.

Parmi ces chanteurs brésiliens, tu as invité Lenine que Maria Joao avait croisé sur son album Chorinho feliz…

Lenine est une superstar au Brésil : c’est une de mes voix préférées. Je l’ai invité à chanter avec moi sur une musique d’Ivan Lins justement, Aos nossos filhos. L’histoire, c’est qu’Ivan m’avait demandé d’écrire un texte sur cette musique qui était très connue d’Elis Regina. Je devais enregistrer ce titre avec lui mais voilà que je reçois un message de Lenine. J’ai alors demandé à Ivan s’il était d’accord que j’enregistre ce morceau avec Lenine et il m’a dit que c’était une bonne idée. Tout ce monde au Brésil constitue finalement comme un microcosme quand on y va souvent. Voilà comment j’ai fait ce duo avec Lenine : c’était magique. Toutes ces rencontres sont des rencontres d’évidence.

Parmi les habitués, il y a aussi Christophe Wallemme…

Christophe, cela fait 13 ou 14 ans qu’il est mon contrebassiste habituel. Avec lui, j’ai enregistré This time, One heart,three voices puis Follow the songlines et j’ai participé à son album Time zone.

Comment as-tu choisi le répertoire ? Bien sûr, il y a des compositions originales comme le thème titre Rock my boat, sur une musique de Diederik Wissels, un groove soul qui tranche assez avec ce que tu as pu faire avec lui jusqu’à présent…

Pas vraiment… Il y a une grosse différence entre les disques et la musique live. Dans les prestations live avec Diederik, on peut avoir un côté extrêmement soul et blues qui apparaît de manière naturelle.en concert, Diederik peut être très gospel, très blues : il vient autant d’Oscar Peterson que de Bill Evans. Pour Rock my boat, j’avais envie d’une musique assez groovy, dans le style d’Eddie Harris. J’avais le texte Don’t you rock my boat et j’ai demandé à Diederik d’écrire une musique qui correspondait au tempérament de Rhoda. Mais, sur l’album, il y a aussi d’anciennes compositions comme Where the rivers join que j’avais enregistré, à mes débuts, il y a une vingtaine d’années, avec le trio de Jack van Poll. L’album produit par le label September porte d’ailleurs ce titre.

A côté des compositions originales, il y a aussi un éventail d’emprunts très différents comme ce Foolkiller très soul de Mose Allison ou  A quiet place de Carmichael…

C’est un morceau gospel que Rhoda voulait absolument que je chante : on l’avait déjà interprété lors de différents concerts avant d’entrer en studio.

Il y a aussi un thème de Francy Boland, Just give me time… 

C’est un morceau que j’ai découvert quand je suis allé chez Kenny Clarke. Son fils Laurent, qui est comme mon frère, me l’avait fait écouter. C’est l’un de nos morceaux préférés. Carmen Mc Rae l’avait chanté avec le grand orchestre de Kenny Clarke et Francy Boland. D’autre part, Mark Murphy l’avait aussi à son répertoire, à l’époque où j’étais son batteur. J’avais envie, pour Laurent, de faire une version actuelle de ce morceau. Quand il l’a entendu, il était très content parce que ce n’est pas évident de réactualiser un tel classique. Cet album est une synthèse de tout ce que je suis. Naturellement une vie est faite de rencontres mais il ne s’agit pas de rencontres forcées, elles se sont faites en fonction des morceaux. J’ai choisi le répertoire d’abord en fonction de Rhoda mais j’avais envie aussi de lui donner un contrepoint pour qu’elle soit dans un autre univers sans changer toutefois sa manière naturelle de jouer. Je ne voulais pas la mettre mal à l’aise mais elle fait des trucs étonnants. L’an passé, après une série de concerts, elle a dit au journal Le Soir qu’elle avait, en quelque sorte, reçu un grand coup de pied au cul. Elle a bossé comme une dingue parce que c’est vrai que je suis assez exigeant. Elle est vraiment aux anges avec cet album. Cela peut paraître  comme une rencontre de générations différentes mais j’ai toujours grandi dans des sphères afro-américaines. Avec elle, il y avait une évidence de langage mais aussi d’humour et même un peu de religion comme dans la tradition gospel. Cela fait partie de moi, même si ce n’est pas toujours exprimé.

 

Dans le répertoire, il y a aussi une collaboration avec Daniel Goyone pour deux titres…

J’ai repris Even make it up, un morceau que j’avais interprété sur son disque Haute mer et puis j’ai repris un thème qu’il m’avait envoyé il y a quelques années. On m’envoie parfois des musiques, j’écris des paroles et puis j’attends le bon disque pour les enregistrer. Daniel Mille a enregistré ce thème entretemps, je lui avais donné mon accord à condition que ce ne soit pas une version chantée parce que je voulais absolument faire la voix. J’ai trouvé ici la bonne occasion parce que c’est un thème musical dans lequel on n’a pas l’habitude d’entendre Rhoda.

Revenons un peu sur l’expérience de Follow the songlines qui t’a valu une Victoire de Musique en novembre dernier…

C’était une expérience exceptionnelle avec Maria Joao et l’Orquestra Nacional do Porto. Ce projet date de 2005, quelques mois après la mort de mon père : le VRO,  l’orchestre de la radio flamande, m’avait demandé si je voulais faire un projet avec cet ensemble à cordes. J’ai accepté mais je n’avais pas envie de sortir d’anciennes partitions. Si j’avais cette opportunité, c’était pour réaliser un tout nouveau projet. Donc, très naturellement, j’ai appelé Diederik et on s’est dit que ce serait intéressant de nous confronter à nos miroirs, de rassembler nos voix, la mienne et celle de Maria et de confronter deux styles de piano, celui de Diederik et celui de Mario Laginha. On s’est rencontré en décembre 2005, pour parler de cela à Lisbonne, dehors sur la plage, il faisait encore chaud. On a déjeuné de midi à six heures et le projet s’est mis en place. Maria et moi sommes un peu l’alter ego de l’autre : on se respecte beaucoup. On se sent un peu moins seuls dans le paysage du jazz parce qu’on est tous les deux connus pour notre différence, pour la personnalité qu’on amène. Mais, après cette convergence, ça a été un boulot énorme parce que Diederik et Mario ont orchestré 50 % du répertoire chacun. Et puis, si on doit chiffrer l’album en coût réel, on doit arriver à une somme astronomique. On a fait des concerts à l’opéra de Lyon, à Flagey et puis à Porto. Le directeur de la Casa de Musica a demandé si on allait enregistrer. J’ai répondu qu’on aimerait bien mais que cela coûterait trop cher : 20 à 30 mille euros par jour. Il m’a répondu qu’il mettait l’orchestre à notre disposition pendant 5 ou 6 jours. Il fallait encore trouver la production autour. J’ai mis personnellement pas mal d’argent dans le projet comme je le fais pour tous mes disques et puis j’ai contacté le fils de Claude François qui est un très bon ami. Je lui ai dit : « Pour une fois, mets de l’argent dans un projet qui ne va peut-être pas se vendre autant que tu le voudrais mais que tu seras fier de donner à tes amis. Il a accepté et s’en est montré très fier. J’aime bien les défis semblables comme le projet Baldwin ou l’album avec le Brussels Jazz Orchestra, Changing Faces. Avec le BJO et Maria, on vient de terminer un projet autour de Porgy and Bess qui sort en mars chez Naïve.  Ce sont de vrais défis qui nous font grandir. Le projet Follow the songlines m’a fait grandir musicalement et artistiquement. Le répertoire a été enregistré avec un orchestre symphonique mais il peut aussi voyager en sextet, il est question qu’on aille prochainement à Rio. C’est un projet qui ne vieillit pas. 

Vas-tu aussi tourner avec A different Porgy and another Bess ?

On a déjà présenté ce projet à Flagey l’année passée, puis à Budapest, en Hollande et en Bulgarie mais il faut calmer tout cela. En janvier, on va le présenter à Tournai et il est possible qu’on fasse une tournée mais j’ai d’autres projets en parallèle. Je suis en train de préparer les 20 ans passés avec Diederik : on va enregistrer un nouvel album au printemps. Je viens aussi d’enregistrer avec david Chevallier, Yves Robert, Christophe Monniot et Denis Charolles.

Le guitariste de Tous Dehors et le saxophoniste des Musiques à ouïr, voilà un contexte très différent aussi…

J’aime bien changer de contexte. Je peux très bien, par exemple, faire des concerts avec Marc Ducret et Bruno Chevillon. Avec David, on vient d’enregistrer des pop songs des années ’70 et ’80 qu’il a réarrangées. Et puis, j’ai un projet avec Thierry Lang, le pianiste suisse, avec orchestre de chambre et chorale, pour un DVD. Les projets ne manquent pas d’autant que Rhoda va être la marraine des prochaines Dinant Jazz Nights en Belgique.

Propos recueillis par Claude Loxhay  

Infos   http://www.naive.fr/#/home