Bojan Z, voyageur de l’âme. avr07

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Bojan Z, voyageur de l’âme.

Bojan Z, voyageur de l’âme

Bojan Zulfikarpasic

C’est l’histoire de deux passionnés, exigeants et complices, qui partent pour un long voyage, seuls et autonomes, et vont accomplir un chef d‘œuvre.

C’est l’histoire d’un pianiste qui pensait à enregistrer un nouveau solo. Dix années de rencontres et de projets se sont écoulées depuis le fameux Solobsession, et depuis, Bojan Zulfikarpasic a tracé sa route, son sillon. Multipliant les collaborations, les disques, il n’a eu de cesse de travailler le matériau brut de ses idées musicales, nourries de cultures métissées et méditerranéennes, empreintes de classicisme, secouées de rythmes en tous genres. Dix ans pour qu’enfin son nom soit prononcé correctement. Dix ans de récompenses et de distinctions, faisant de lui un général russe en tenue d’apparat.

Un solo de piano. Certes. L’idée lui plaît, il sait quelle musique jouer. Mais Bojan cherche. Un solo, oui, mais où ? Car c’est le point cardinal de ce disque, son secret, sa raison d’être : le lieu. Il veut trouver l’endroit idéal pour enregistrer sa musique. C’est un triptyque : Bojan, Teissier du Cros et Fazioli. Sinon, rien.

C’est au hasard d’une recherche sur le site Internet des pianos Fazioli qu’il découvre leur salle de concert. Adepte et ambassadeur de cette marque italienne aux pianos exceptionnels, Bojan n’en envisage pas d’autre pour ses disques. Il se renseigne : la salle est disponible quelques jours. Elle est parfaitement équipée. C’est l’endroit propice. C’est la réponse attendue à la question.
Mais, comme pour tous ses disques depuis plus de dix ans, celui-ci ne se fera pas sans son complice, son frère d’armes, l’ingénieur du son Philippe Teissier du Cros. C’est un triptyque : Bojan, Teissier du Cros et Fazioli. Sinon rien. Appeler Philippe, lui expliquer le projet, lui demander de venir. C’est entendu, ils partiront tous les deux, en voiture, pour la ville de Sacile, où se trouve l’usine Fazioli et sa salle de concert attenante. Paris, Lyon, Genève, Aoste.

La voiture est pleine comme un œuf, à la limite de toucher le sol.

A l’intérieur ? Deux Fender Rhodes (on ne sait jamais), du matériel d’enregistrement, des micros, des consoles, des câbles, des pieds de micro… un barnum technologique de premier ordre. On imagine les discussions de ces deux amoureux de la musique et du son. Mais, esthètes, en arrivant à Aoste pour faire étape et y dormir, on parle de l’Italie, de la terre, des hommes… Pas loin, plus bas, il y a le Piémont… Ils ont le temps. Ils font un détour pour admirer la région – en juin, il y fait bon -, se restaurer sur place. Le travail commence. Il faut se mettre en condition : plaisir de l’âme, plaisir de la chair. Ils rattrapent Milan et filent vers Venise. C’est là, un peu au nord de la cité lacustre, que se niche l’endroit idéal.

Ils arrivent, s’installent. La cabine d’enregistrement de la salle, située bien loin du piano, requiert l’usage de câbles longs. Or, il n’en est pas question. Plus le câble est long, plus on perd en richesse de signal. Teissier du Cros décide alors de s’installer au plus près, presque à côté du pianiste, comme pour un quatre mains. La salle a une très bonne acoustique, une réverbération naturelle intéressante, et le piano un son puissant et riche. C’est un Fazioli de concert F-278, numéroté 1335. Aldo Ciccolini, qui le connaît bien, l’a surnommé « Mago Merlino » (Mage Merlin) sans doute pour ses propriétés sonores magiques. Il a été préparé pour le disque par Job Wijnands. Tout cela sera capté et restitué. Teissier du Cros fait enlever le couvercle, il installe une paire de micros pour les cordes graves, une autre pour les aigus. Puis, sur pied, une paire de micros à côté du piano, et enfin une dernière à dix mètres, pour capter la longueur de réverbération, cette résonance naturelle qui semble flotter comme un nuage sur le disque. Huit micros, huit pistes simultanées. Pour le Fender Rhodes, les micros sont installés normalement, sur les amplis.

Bojan Z by Barbara Rigon

Ils ont entre les mains un matériau brut de première qualité. C’est ce qu’ils sont venus chercher.

Bojan a préparé une liste. Elle contient vingt-cinq idées. Il y a des thèmes déjà écrits – et, pour certains, déjà joués -, des propositions de mise en place, d’expériences…
Alors, ils se lancent. Sans construction préalable du disque, ils jouent et enregistrent. Le rituel est le même depuis qu’ils travaillent ensemble : chaque piste est écoutée au casque, le soir, à l’heure de palabres. Les discussions n’en finissent pas. Il faut réécouter, argumenter. Il s’agit de composer un morceau à partir de cette double matière que sont, d’une part, les notes jouées, les ingrédients du pianiste, ses compositions, ses improvisations, et d’autre part, leur différentes couleurs captées par les pistes de l’ingénieur du son. Il faudra ajuster et mixer l’ensemble pour obtenir un ensemble cohérent, à la bonne température. Ils ont entre les mains un matériau brut de première qualité. C’est ce qu’ils sont venus chercher. L’enregistrement a duré trois jours. Le miracle a eu lieu.

Un lieu caché, un abri. Un entre-deux identitaire, mais toujours méditerranéen.

Plus tard, c’est Jérôme Witz, l’auteur de la pochette de Solobsession, qui réalise le visuel du disque. Soul Shelter, en lettres noires tracées à la main, sur un fond immaculé. Une écriture enfantine mais aussi l’évocation d’une calligraphie asiatique millénaire. À l’arrière-plan, un point rougeoyant évoque un coucher de soleil. Au dessus, le nom « Bojan Z ». Tout se tient, l’harmonie graphique est à l’équilibre. Bojan s’appelle Zulfikarpasic et n’a encore jamais cherché à amputer son patronyme… Il sait que tout le monde l’appelle « boyannzaid » en un seul mot. Alors ? Il accepte, ne voulant pas revenir sur cette belle pochette. Ce sera donc son premier disque « signé d’un Z, qui veut dire… »

Cet endroit, choisi pour sa proximité rassurante avec l’usine de fabrication des pianos, a révélé quelques surprises. D’abord, le nord de Venise est à mi-chemin entre Belgrade et Paris, soit pour Bojan une façon étonnante de se placer à la fois dans le temps et dans l’espace. Un lieu caché, un sanctuaire, un abri situé entre sa ville natale et sa capitale d’adoption. Un entre-deux identitaire, un métissage géolocalisé mais toujours méditerranéen.

Bojan Z Portrait

Et une période tout aussi en miroir.
Presque vingt ans après la guerre de Yougoslavie, son pays d’origine. A ce propos, lors de leur séjour sur place, en entendant des grondements lointains et répétés, Bojan s’est aperçu qu’il se trouvait à quelques kilomètres de la base militaire aérienne d’Aviano, d’où partaient les bombardiers de l’OTAN qui allaient déverser leurs bombes sur l’armée serbe en Bosnie et au Kosovo…
Presque vingt ans après son premier prix au concours de la Défense, le début de la reconnaissance en France. Et bien sûr, dix ans se sont écoulés depuis le premier disque solo, Solobsession.

Autant de symboles, qui ne sont pas sans conséquence sur la musique enregistrée dans cet abri de l’âme. Homme de confluences culturelles et historiques, Bojan Z ne cesse d’écouter, de comprendre et de chercher à savoir.

Soul Shelter (l’abri de l’âme) évoque le sentiment qui domine à l’écoute de ce disque : celui d’être à l’abri. A la fois au sens utérin, originel, sorte de coquille primitive où on serait lové, mais aussi au sens protecteur et rassurant d’un abri anti-tout, anti-cons. Un lieu sûr et solide où laisser sereinement passer la tempête, celle qui balaie ce monde en déversant sa bêtise crasse.

Matthieu Jouan  http://www.citizenjazz.com

Bojan Z Solo "Soul Shelter"

Bojan Z, Soul Shelter (Universal)

Bojan Zulfikarpasic, piano et Fender Rhodes

Un solo de piano qui s’ouvre avec la respiration naturelle de l’instrument. Un disque qui commence avant de commencer. Un son étrange et profond, métallique et boisé. Un son de piano brut, celui du coffre, de la table d’harmonie, du cadre. De l’espace, de l’air. Avant d’entendre le piano chanter, Bojan Z a l’élégance de le présenter. C’est l’introduction de « Full Half Moon », thème magnifique énoncé à la main droite, soutenu par la percussion naturelle de la main gauche sur le coffre du piano. Ensuite, une harmonisation en accords, et la main gauche pour appuyer le thème puis le soutenir fermement en accords roulants et solides. La fameuse main droite de Bojan Z, impétueuse et fière, véloce et inspirée, explose enfin en une cascade libératrice, colorée et rugissante. « Sweet Shelter Of Mine », en référence au titre de l’album, est plus aérien, lyrique, proche de la ballade romantique. C’est le son du piano Fazioli qui donne une impression de classicisme. Mais cette composition est tout en vagabondages, en rêveries. On y ressent bien la solitude et la quiétude du pianiste.

Comme pour mieux nous surprendre, le titre suivant « Hometown », tranche fortement avec la résonance du morceau précédent en ouvrant sur un riff de blues, au Fender Rhodes [1]. Grave, dans un style funky, le riff – d’abord doublé à la main gauche au piano, se transforme en thème. Les sonorités s’entrechoquent. Les sons ronds et graves du piano enrobent à peine les sifflements pincés et grésillants du Fender. Il en ressort une impression de balancement continu et l’illusion d’une multiplicité d’instrumentistes. Les effets électroniques font sonner par moment une troisième voix, rythmique, comme un roulement de caisse claire. La fin du morceau est une longue plainte en écho, tout en résonance et en harmonique.

Suit « Bohemska », au piano. Rapide, syncopé et très rythmique, il évoque naturellement les Danses roumaines de Béla Bartók. Plein d’humour, le pianiste place une citation de l’« Hymne à la joie », pied-de-nez européen à ceux qui rejettent les nomades et tous les bohémiens, au sens rimbaldien même…

Retour à l’introspection avec « Dad’s Favorite », complainte chantante, jouée au piano à la main gauche, dans le registre grave pour changer. Un thème interrogatif, une phrase qui reste en suspens. Bojan joue en accords, avec une harmonisation verticale, précise et collée au thème, comme un unisson entre les deux mains, les deux voix. Il semble chercher une issue à cette question posée, mélodiquement et textuellement : quelle est la favorite ? Il inverse les voix à la fin, comme dans un miroir et la main droite reprend le thème en écho.

Sur « Sabayle Blues », une nappe électronique, sonore et tournoyante remplit l’espace. Petit blues inspiré, le pianiste est détendu, facétieux. Epuré et lent, ce thème lui laisse de l’espace pour jouer avec les sons. Il claque les cordes à la main, bloque les harmoniques, étouffe les résonances.

L’enchaînement avec « Nedyalko’s Eleven » est évident et naturel. Le son et le style du pianiste, ses techniques de jeu, le doublement au Fender, tout est présent sur ce morceau. Pas de blues au sens harmonique, mais une impression de mélancolie, de tristesse, de colère même. La main droite semble incontrôlable, emportée dans une course folle. Le final, en accords plaqués, majestueux, y met un terme. Il ne reste que l’impression fugitive du thème, répété de plus en plus aigu, de plus en plus lointain, comme une traînée de poudre, une queue de comète.

S’ensuit un dialogue parlé et non chanté. « Subways » : un interlude de cliquetis percussifs où le piano est bousculé et caressé, miaule et ronronne comme un chat.

Sur « 303 », c’est un déluge de notes, cristallines et cascadeuses. Pourtant le thème est lent et mesuré. Mais cette ritournelle se transforme peu à peu en danse endiablée, syncopée et tournoyante pour finir, en rupture, dans un calme apaisant.

Avec « Sizuit Forever », on retrouve le couple piano et Fender pour un dialogue sur une mélodie très rythmique, roulante et empreinte de blues comme d’éclats de mélodies balkaniques. On entend, à la fin, une délicate évocation du thème, au Fender, comme une boite à musique. C’est le dernier thème composé par le pianiste, c’est la dernière mélodie de son univers.

Un accord suffit pour reconnaître immédiatement les harmonies ellingtoniennes du dernier titre. Pourtant, le passage de l’un à l’autre se fait avec naturel et « On A Turquoise Cloud » trouve logiquement sa place sur ce disque. Petite pépite de swing et de chant, cet arrangement est réalisé par Bojan à partir d’une version pour orchestre, [2]. A entendre cette magnifique restitution, on se prend à imaginer d’autres pièces du Duke arrangées et jouées par le Z…

Le précédent disque en solo de Bojan Z, Solobsession, portait déjà la marque indélébile du génie musical dont fait preuve ce pianiste. D’ailleurs les deux disques se ressemblent : même marque de piano – Fazioli -, même ingénieur du son et même manière de travailler en duo et isolé, même goût pour les citations musicales dans les chorus, même mélange de compositions et de reprises. Mais dix ans sont passés dans la vie du musicien et son discours s’est enrichi de nouvelles influences, de nouveaux éléments de langage, d’une maturité aussi qui font de ce Soul Shelter, non pas le second volet d’une expérience en solo, mais le jalon d’une nouvelle décennie de création. Comme si, tous les dix ans, Bojan se devait de faire le point, de se rassembler, de se poser avant de repartir, tout neuf.

Soul Shelter renferme tous les trésors d’invention et de créativité de Bojan Z, comme une goutte d’essence pure.

Matthieu Jouan 

[1] le fameux Xenophone, instrument baptisé ainsi par Bojan Z, qui procède d’un Fender trafiqué par ses soins et dont il peut obtenir certaines sonorités inédites

[2] « On a Turquoise Cloud » (D. Ellington – L. Brown) Enregistré le 22 décembre 1947 à New York. Avec Ray Nance, vn ; Lawrence Brown, Tyree Glenn, tb ; Jimmy Hamilton, cl ; Johnny Hodges, as ; Al Sears, ts ; Harry Carney, bcl ; Duke Ellington, p ; Oscar Pettiford, Junior Raglin, b ; Sonny Greer, d.et Kay Davis, vocal