François Raulin & Stéphan Oliva déc23

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François Raulin & Stéphan Oliva

FRANÇOIS RAULIN & STÉPHAN OLIVA

François Raulin et son correspondant Stéphan Oliva évoquent le travail à deux pianos

Le duo qui réunit Stéphan Oliva et François Raulin n’est pas seulement l’une des fortes courroies de transmission du jazz et des musiques improvisées hexagonales. C’est une histoire d’amitié forte, ancienne, ancrée qui se traduit musicalement par une connivence et un goût commun pour les images et les figures de nos musiques. A l’occasion de la sortie de Correspondances sur le label Abalone, libre échange avec les deux pianistes autour de leur disque, bien sûr, mais aussi de leur processus de création, des labels, de l’état actuel de la création… Un échange épistolaire, comme il se doit.

Les réponses sont de François Raulin, sauf précisé préalablement par (SO) pour Stephan Oliva.

Qu’est-ce qui pousse deux pianistes à travailler ensemble ? Corollairement, à travailler en duo ?

Comme d’habitude pour les artistes avec qui on souhaite travailler, il y a l’envie de jouer avec une personne dont on partage la passion et dont on apprécie la musique. Le duo de piano ajoute la rareté. L’« hérésie », puisque le duo de piano en est une, fertile ; le plaisir et la curiosité de pratiquer le même instrument .C’est très rare que nous jouions avec nos pairs quand on est pianiste ! Nous avons une relation tout à fait particulière de dialogue permanent et proliférant depuis que nous nous connaissons, nourrie de toutes sortes de passions communes, dont le plaisir de se parler de films, de Bach, de Jarrett, Fats, Tristano, Stravinsky, Duke etc…, mais aussi de BD, de voyages, le tout avec une forte dose d’humour partagé !

(SO) Quand on est pianiste on comprend plus facilement comment les autres pianistes appréhendent la musique, l’improvisation, la composition et les arrangements et pourtant les occasions de partager ce savoir sont rares. Surtout, elles embêtent les organisateurs de concerts car il faut deux pianos ! Pourtant c’est assez spectaculaire et intéressant à voir et entendre sur scène !

ON A BIEN PLUS À SE RACONTER QUAND ON N’EST PAS SEMBLABLE.

Comment vous êtes vous rencontré ?

On était forcé de se rencontrer : nous étions tous deux très proches de Bruno Chevillon qui jouait déjà dans nos orchestres. Il voyait de nombreux points communs entre nous, pas seulement musicaux, avant notre réelle rencontre.

(SO) Je connaissais le travail de François avec les orchestres de Louis Sclavis. On y trouvait ses compositions et ses arrangements. J’aimais tout particulièrement « Veronese » dans Chamber Music par exemple.

François Raulin

Qu’est-ce qui, fondamentalement, différencie vos univers et vos jeux ?

Stéphan développe depuis longtemps un univers intériorisé et contemplatif fort, je suis peut être davantage dans une « jubilation effervescente » inspirée de mon amour pour les racines « dansées » de l’Afrique et du jazz. mais j’aime aussi la musique atmosphérique…C’est très dur de se définir soi-même ! Techniquement : notre son, notre placement rythmique, sont assez différents.

(SO) On est tous deux très éclectiques, donc on ne ferme aucune porte, même celles qui ne nous sont pas forcement familières, et nous cherchons des solutions combinant nos ressemblances et nos différences. La complémentarité a cela de magique que la somme de nos différences renforce notre musique et la cohésion de notre dialogue en duo. On a bien plus à se raconter quand on n’est pas semblable.

Quand vous lancez un projet comme Correspondances, à deux, comment se décident les choses ? Collectivement ? Chacun se charge d’un domaine ?

C’est toujours de ce dialogue permanent et foisonnant entre nous que jaillissent de nombreuses idées. À un point tel que pour certaines, impossible de se souvenir qui a initié telle ou telle piste ! Pour Tristano, jouer cette musique à deux pianos nous est apparu comme une évidence, mais on ne se rappelle plus du tout comment c’est arrivé… En revanche, je me souviens bien du jour où c’est arrivé. Je me souviens qu’on s’était rendu compte qu’on était tous les deux en train de relever le chorus de Tristano sur « Line up » au même moment !

Stephan Oliva

Comment mêle-t-on deux pianos ensemble ? L’ingénieur du son était plutôt paracétamol ou anxiolytique ? Plus sérieusement, faut-il un environnement particulier pour ce genre d’exercice ?

Comme dit plus haut, le jeu à deux pianos est une gageure à la limite de l’hérésie ! Nous avons développé tout un « savoir-faire » chèrement acquis sur le terrain, par la pratique et le travail, pour ne pas rendre indigeste la musique avec ces deux monstres sur scène… Je parle des instruments évidemment ! C’est une des bases de notre travail : comment choisir les tessitures, les timbres, les couleurs, les rythmes, les nuances pour que la musique que nous imaginons sonne et garde sa liberté malgré l’épaisseur sonore de ces deux instruments/orchestres. On élague, on garde le plus simple, on jette parfois ce qui nous a demandé des dizaines d’heures d’écriture ou de travail technique…

Pour l’ingénieur du son, même chevronné comme on en rencontre à la Buissonne, ce n’est pas facile non plus. Comment placer les pianos dans l’espace de la pièce, les micros… La question du panoramique est épineuse : comment éviter des effets de redondances avec deux instruments à très large spectre comme le piano L’environnement doit être, comme pour tout enregistrement, calme et inspirant, avec de l’espace pour que le son vive, et une grande confiance envers les personnes qui enregistrent ou qui sont présents au studio.

(SO) Avec Gérard de Haro et Régis Huby en console à l’enregistrement, puis Nicolas Baillard au mixage et enfin avec des pianos préparés par Alain Massonneau, on avait de quoi se sentir en confiance !

L’exercice que vous menez dans Correspondances, le voyez-vous comme un hommage à des figures tutélaires ou une sorte de jeu musical, comme il y a des jeux littéraires « à la manière de » ?

Même s’il y a clairement des allusions (dans « Cher Martial » par exemple) on ne cherche justement jamais l’exercice de style. Cela serait vain : pourquoi imiter en moins bien le style de ces musiciens magnifiques ?

(SO) Quand on joue « à la manière de » on est toujours moins bon que le modèle !

Nous passons notre vie à travailler pour nous forger une expression propre et singulière. Ce qui nous intéresse est justement de s’emparer de nos sujets assez librement, d’inventer des réponses, des éclairages, des contrechamps aux œuvres et aux personnalités à qui nous adressons ces correspondances. L’hommage vient avec cette idée de remise en jeu.

François Raulin

Comment s’est opéré les choix des destinataires de ces correspondances ?

Nous débordions de destinataires possibles, et la liste était bien trop longue ! Ça s’est naturellement décanté et nous avons gardé ceux qui avaient le plus de sens pour nous à ce moment donné, en 2015. Ceux qui nous donnaient le plus envie de composer et d’improviser…

Y a-t-il eu des lettres non timbrées, restées au chaud pour plus tard, ou alors trop intimes ?

Bien sûr, il en reste beaucoup , mais il y a une part d’intime dans celles-ci , comme Jean-Jacques Avenel, Linda Sharrock, Paul Motian, Martial Solal, Emma Bovary… Nous n’avons pas le projet de faire un tome 2. Nous avons déjà deux répertoires : celui-ci et Little Nemo in Slumberland avec les projections de la BD historique de Windsor McKay que nous aimons beaucoup jouer.

(SO) Cependant, rien ne nous empêchera de poursuivre nos correspondances au gré des concerts…

CURIEUSEMENT CE SONT SOUVENT DE PETITS FESTIVALS OU DE PETITS LIEUX QUI TROUVENT LES MOYENS DE NOUS AVOIR DEUX PIANOS !

Comme vous aviez enregistré Tristano à deux puis Sept Variations sur Lennie Tristano en orchestre plus large, envisagez vous de multiplier les voix sur ces Correspondances ?

Non, le temps n’est malheureusement pas aux projets larges. Nous avons trop peu joué Tristano en sextet. Depuis vingt ans, on nous dit que deux pianos coûtent cher, pour ne pas nous programmer. Curieusement ce sont souvent de petits festivals ou de petits lieux qui trouvent les moyens de nous avoir deux pianos !

Les Sept Variations sur Lennie Tristano sont souvent considérées comme un temps fort, voire un révélateur d’un certain jazz français. En avez vous conscience ? Comment jugez vous cette scène aujourd’hui ?

On s‘en rend compte, à force de l’entendre. J’ai encore entendu ça plusieurs fois cet été 2016 de la bouche de magnifiques musiciens, entre 30 et 50 ans, pour qui ce disque a été important et souvent écouté…

Stephan Oliva

Vous avez, dans vos exercices à deux pianos, écumé de nombreux labels significatifs de l’indépendance du jazz et de la musique improvisée hexagonale. Quelles sont les différences entre Emouvance, Sketch, Mélisse et Abalone ?

Les 4 sont tenus par des musiciens… Je range presque Philippe Ghielmetti de Sketch dans les musiciens ; c’est en tout cas un vrai fou de musique très proche des artistes qu’il a produits. La confiance vient donc de nos chers collègues. Quoi de plus agréable que d’être en relation avec des professionnels qui partagent cette passion pour la musique créative, lors de la conception/confection de l’objet ultime qui jalonne une vie de musicien et qui marque une étape indispensable de ses projets les plus forts !Les différences sont plus minces que les points communs. Quelques différences éditoriales dans la présentation du CD au niveau graphique…

(SO) Si ces labels et ces producteurs n’existaient pas, on arrêterait peut-être d’enregistrer des disques ! Ce serait grave car les disques, surtout pour des musiciens improvisateurs, représentent la véritable édition musicale de nos œuvres. Nos partitions en somme.

Comment travaille-t-on un disque avec Régis Huby ?

Sur le plan de la présence au studio, la parole circule sans aucun problème : il nous est très proche. Tout le monde est là pour que le CD soit le meilleur possible. Efficacité et simplicité, donc. Pour la suite, le contexte est tellement difficile que Régis nous informe des étapes au coup par coup, avec parfois quelques secousses dues au manque de moyens. Nous sommes dans le même bateau, de plus en plus obligés de rentrer dans la production malgré les aides diverses. Sortir un CD devient une prouesse, et on est très content d’avoir un Régis Huby qui nous dit, « OK les gars, ça me plaît, on y va ! »

Quel est le roman épistolaire que vous préférez ?

Les liaisons dangereuses Choderlos de Laclos La clé ou les confessions impudiques Junichiro Tanizaki Le fusil de chasse Yasushi Inoué J’aime bien aussi (entre autres), 84 Charing Cross Road d’Helen Hanff.

Quel est le musicien à qui vous consacreriez votre dernier timbre ?

Ray Charles ? Bach ? George Russell ? Monk ? Mozart ? Dolphin ? Mingus ? Carla Bley ? Anne Alvaro !

(SO) J’aimerais écrire quelque chose pour Ran Blake.

Franpi Barriaux