Wiernik, Andrioli, Complicity jan16

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Wiernik, Andrioli, Complicity

Barbara Wiernik & Nicola Andrioli, Complicity

SPINACH PIE RECORDS

L’artwork m’a fait penser à « Persepolis » de Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi. La pochette créée par l’artiste Leslie Leoni est intégralement noire et blanche, à l’exception de deux éléments rouges : le titre, ainsi qu’un trait discret qui traverse toute la pochette. Ainsi, le « fil rouge » de l’album, c’est son titre : « Complicity » (Spinach Pie Records). Complicité entre Nicola Andrioli et Barbara Wiernik, dont l’album constitue le déroulé logique de leur histoire d’amitié humaine et artistique, entre eux et les musiciens invités, entre les musiciens et leur public. Je commencerai par une confession : je suis peu versé dans le jazz vocal. Ce n’est pas qu’en tant qu’instrumentiste, je sois jaloux du pouvoir de séduction de la voix humaine (bon, peut-être un peu), mais plutôt parce que j’ai le sentiment que souvent (pas toujours heureusement), lorsqu’une voix s’insère dans une formation musicale, le reste des musiciens se retrouve relégué au statut de faire-valoir du chant. En jazz, cette hiérarchie me dérange très facilement car elle détourne l’attention de la composante à mon sens la plus importante dans le jazz : l’interaction entre les musiciens. Heureusement, je n’ai pas trouvé de trace de ce travers sur « Complicity »…  que du contraire : ce disque m’est apparu comme une véritable leçon d’interaction. Et si la voix est inévitablement mise en avant, elle reste un instrument, certes pas comme les autres, mais un instrument parmi les autres.

Mais parlons de la musique. Sur « Complicity », le duo de base est finalement rarement seul, et s’entoure d’au moins un invité sur chaque titre, à l’exception de la piste clôturant l’album. Ainsi, le disque s’ouvre sur une très belle «  Water Dance » exécutée en quartet, avec Antoine Pierre à la batterie et Marco Bardoscia à la contrebasse. L’esthétique est à la fois romantique et moderne. La mélodie doublée par le piano est complexe, toute en tensions, mais « catchy » et élégante, et belle, tout simplement; nous sommes quelque part entre la chanson et un jazz moderne sophistiqué, dans un équilibre qui me rappelle certaines collaborations des géants Diederik Wissels et David Linx (« Bandarkah », sorti en 1998, est peut-être le disque de jazz belge que j’ai le plus écouté). L’énergie est là, frémissante et diffuse. Pas d’explosion sonore, juste une interaction perpétuelle et parfaitement maîtrisée entre d’excellents musiciens, complices de chaque instant. La danse de l’eau s’achève sur ce que je décrirais, faute d’autres mots, comme un moment onirique, sombre et inattendu… et l’on est cueilli toute en douceur par l’introduction lumineuse du délicat titre suivant, The Beginning of the End.

Et les morceaux s’égrènent. Le quartet devient trio, puis quartet à nouveau, puis quintet (le troisième invité récurent est Manuel Hermia, au saxophone alto et à la flûte)… Ces changements de formation amènent des changements d’arrangements, donc à des changements d’ambiance. Ces changements d’ambiance mettent en valeur la variété des compositions, d’un éclectisme d’autant plus impressionnant que la musique de huit des onze titres a été écrite par Nicola Andrioli – les paroles ayant quant à elles été écrites par Barbara Wiernik. Tout cela fait de ce disque une suite de bonnes surprises qui se mettent mutuellement en valeur. Par exemple, les couleurs rock et gospel d’Empty Zone succèdent à l’interprétation d’une berceuse traditionnelle arménienne (Cradle Song, sur laquelle Barbara Wiernik se livre à une très belle performance de chant indien); l’explosive et virtuose Sun Ball emporte l’auditeur après le morceau le plus sombre et mélancolique du disque (Lines); Queens of the Hill arrive quant à elle comme une sucrerie qui nous prépare à l’intensité de Sweet Complicity… Signalons au passage que Running Through the Wind, unique composition de Barbara Wiernik sur l’album interprétée en quintet, constitue un moment fort du disque.

L’écoute s’achève sur l’unique performance en duo de l’album, If You. Et, si vous laissez tourner le disque une fois le morceau fini, vous pourrez entendre une minute d’une performance pour le moins inattendue de Marco Bardoscia, qui conclut l’album dans la bonne humeur. Pour conclure, je dirais que « Complicity » de Barbara Wiernik et Nicola Andrioli est un album tout en finesse – finesse des compositions, des arrangements, de l’interprétation – porté par des musiciens importants de la scène jazz belge. Un disque globalement intimiste, mais dont l’énergie tamisée s’autorise quelques moments de bouillonnement intense (notamment sur les deux titres joués en quintet, Running Through the Wind et Sweet Complicity) d’autant plus agréables qu’ils émergent d’un album globalement calme, apaisant. L’esthétique à la fois mélodieuse et sophistiquée, le langage harmonique dense et romantique en font un disque autant propice à la rêverie, gaie ou mélancolique, qu’à l’écoute attentive.

Par ailleurs, l’interaction subtile et perpétuelle entre musiciens donne à la musique une magnifique vitalité, embellie par le timbre chaud de la voix de Barbara.  Et si tous les musiciens offrent une performance excellente, j’ai été particulièrement époustouflé par la subtilité et la richesse de celle d’Antoine Pierre, qui décidément confirme à chacune de ses apparitions sonores qu’il est un très grand musicien. Enfin, par son titre, l’album est également un bel éloge de l’importance des rapports humains dans la musique à une époque où, avec la généralisation des baladeurs et la dématérialisation des supports, la musique tend de plus en plus à devenir un plaisir solitaire, voire un moyen de se couper du monde extérieur. Se ressourcer dans sa bulle, c’est bien, mais la partager avec d’autres, c’est encore mieux. Et c’est exactement ce qu’ont réussi à faire Barbara, Nicola, Marco, Antoine et Manu, à travers « Complicity ». Une première collaboration vraiment réussie donc, et dont on ne peut qu’espérer qu’elle aura une suite.

Kenzo Nera

Personnel sur l’album : Barbara Wiernik (chant, glockenspiel, composition) – Nicola Andrioli (piano, composition) – Antoine Pierre (batterie) – Marco Bardoscia (contrebasse) – Manu Hermia (saxophone alto, flûte).


RIVER JAZZ FESTIVAL – MARDI 17 JANVIER

BARBARA WIERNIK & NICOLA ANDRIOLI + GUESTS :

« COMPLICITY »

Les deux artistes nous présentent le répertoire de leur premier album commun et nous offrent un jazz vocal mélodique, virevoltant et lumineux aux sonorités très actuelles. Ils composent et jonglent avec les notes pour que la musique leur ressemble.

 Le mardi 17 janvier 2017 à 20h00

Théâtre Marni – SALLE – 1050 – Ixelles