John Coltrane : 1926-1967 (2) sept01

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John Coltrane : 1926-1967 (2)

John Coltrane : 1926-1967

In Memoriam

Fin 1961, Eric Dolphy – cet iconoclaste – intègre le quintette de Coltrane et participera avec lui à une tournée européenne. Il avait déjà arrangé nombre de morceaux du disque « Africa Brass » et était un des amis de Coltrane. Et, lors d’un engagement au Village Vanguard, la première semaine de novembre 1961, survient un petit miracle, annonciateur du nouvel essor stylistique dans lequel s’engagera Coltrane pour ne plus jamais regarder en arrière, car, déjà, il brûle ses vaisseaux, détruit ses repères et se lance en toute hardiesse, dans une toute nouvelle voie musicale. Le morceau-phare dans lequel Coltrane fait peut-être le plus preuve d’évolution principalement rythmique mais aussi sur les plans mélodique et harmonique est Chasin’ the Trane, un blues constitué d’un solo ininterrompu en trio de 15 minutes, dans lequel, outre la variété rythmique extraordinaire, Coltrane joue par moments des traits itératifs et modulés de 1, 2, 3 ou 4 notes. Voilà ce qu’en écrivait Frank Kofsky (page 305 de son ouvrage « John Coltrane and the Jazz Revolution of the 1960s ») : «Ainsi, par exemple, certains des différents chorus de Coltrane consistent de pas plus d’une note, jouée dans une variété de timbres en variant le doigté et/ou la prise sur l’embouchure (cf. les chorus 20 et 21, commençant à 4:02 ; chorus 30 commençant à 5:50, chorus 63 et 64, commençant aux alentours de 12:11, et spécifiquement les chorus 54 et 57, commençant respectivement à 10:29 et 11:14. C’est un peu comme si Coltrane avait passé un contrat tacite avec le public: en échange de l’autorisation d’utiliser des sons et rythmes non-orthodoxes pour exprimer la passion (…), il a dégarni les structures harmonique et rythmique jusqu’à l’os.»

Néanmoins, tous les critiques n’apprécièrent pas cette nouvelle voie musicale. Voilà ce qu’écrivit Down Beat à propos de la tournée de Trane avec Dolphy (23/11/1961, cité par John Litweiler dans son ouvrage « The Freedom Principle – Jazz After 1958″’) : «…une horrible démonstration de ce qui semble devenir une tendance de non-jazz exemplifiée par ces adeptes de pointe de ce qui est qualifié de musique d’avant-garde…ils semblent être résolus à poursuivre un cours anarchique dans leur musique.» N’en déplaise à ces critiques blancs et obtus, j’estime que Coltrane a aussi donné le meilleur de lui-même lors de la tournée européenne qu’il fit avec Dolphy en 1961, mais également lors de sa tournée d’automne 1962 avec son quartette; notamment, ses prestations, tant à Copenhagen que le double concert qu’il y fit à Stockholm, peuvent être considérées comme parmi les meilleurs moments – sur le plan artistique – que donnèrent Coltrane et les membres de son quartette mythique de toute leur existence musicale.

Ensuite, Coltrane poursuivra son grand bonhomme de chemin. Beaucoup de jazz fans considèrent « A Love Supreme » comme ayant été l’une des œuvres majeures du compositeur et saxophoniste Coltrane. Et ce fut là un instant unique dans l’histoire du jazz, comme si l’histoire de cette musique que nous aimons, se fût figée l’espace d’un moment d’exception. Pourtant, la grandeur du compositeur Coltrane – qui a à son actif plus de 100 compositions – se remarque également dans certaines des ballades qu’il écrivit et interpréta parfois une unique fois, souvent d’une simplicité et beauté transcendantes, telles par exemple Wise One, Dear Lord, Lonnie’s Lament, Crescent, Ogunde. Et n’oublions pas qu’il fut capable sous le coup d’une colère justifiée, de nous donner cet inouï cri d’horreur et d’hommage musical à la suite du meurtre de 4 jeunes fillettes, que fut Alabama (enregistré le 18/11/1963 et qu’il ne joua que deux autres fois par la suite, mais il en existe une version filmée.

Ascension (deux versions enregistrées le 28 juin 1965) fut un présage de ce qui allait se passer sur le plan musical dans la dernière partie de sa carrière et vie, cette année-charnière voit Coltrane abandonner ses compagnons de route que furent McCoy Tyner et Elvin Jones et l’émergence d’un nouveau groupe, un quintette dans lequel seul Jimmy Garrison est resté, mais y laissant entrer Pharoah Sanders, Rashied Ali et son épouse Alice. En 1966, Coltrane avait crevé le mur du son de la durée des morceaux avec, notamment un Favorite Things de 57’48’’, joué et enregistré le 22 juillet 1966 à Tokyo, avec une introduction à la contrebasse par Jimmy Garrison d’un peu plus d’une dizaine de minutes. Et les Japonais adulaient Coltrane, ils achetaient à eux seuls la moitié de ses productions. Lors de sa tournée triomphale de deux semaines dans le pays du soleil levant, ces sacrés Japonais l’adulèrent comme jamais il n’avait été admiré dans son propre pays, lui qui, cinq ans plus tôt avait subi les foudres de critiques blancs incapables de comprendre qu’un artiste vénéré pût vouloir changer de direction musicale et qu’il pût avoir raison, sachant mieux que quiconque non-musicien ce qu’est ou non le jazz.

De tout ce que je connais de Coltrane depuis que je l’ai entendu la première fois en 1962 – et je connais presque toute son œuvre entre 55 et sa mort -, outre les albums ou morceaux cités que j’admire particulièrement, mes préférences personnelles vont à la dernière époque-charnière de sa vie, l’époustouflant concert à Comblain-la-Tour du 1er août 1965 (dont j’entendis la retransmission en direct sur l’INR; le concert fut filmé et est disponible sur DVD), l’inouï « Coltrane Live at the Village Vanguard Again ! » enregistré le 28 mais 1966 avec un incroyable Pharoah Sanders dont certains parties de solo au ténor ne reprennent aucune note de l’univers musical tempéré, Coltrane surenchérissant dans cette épopée de déconstruction quasi chaotique voire extraterrestre de thèmes chers à son cœur (Naima et My Favorite Things). J’admire également les albums « Stellar Regions », « Interstellar Space » (un admirable duo avec Rashied Ali; il faut entendre au moins une fois dans sa vie Venus du 22 février 1967), « Expression », et le dernier disque du point de vue chronologique que fut le « Concert Olatunji Center of African Culture » du 23 avril 67.

John Coltrane, un bilan.

Trois phases distinctes dans la carrière musicale de Coltrane : (1) la phase harmonique qui par périodes et à-coups deviendra de plus en plus complexe (ex. les Coltrane changes, ces progressions harmoniques par accords de tierces) qui culminera dans cette voie brillantissime mais sans issue que fut le morceau Giant Steps, (2) la phase modale débutant par le disque « Kind of Blue » du sextette de Miles Davis et dont les apogées furent le morceau My Favorite Things mais aussi une majorité des 22 morceaux enregistrés au Village Vanguard durant la première semaine de novembre 1961, (3) le flirt avec l’avant-garde et le free à partir de 65/66 et dont les chefs-d’œuvre sont incontestablement Ascension, Stellar Regions, Interstellar Space et Concert Olatunji Center of African Culture du 23 avril 67.

L’un des incontestables apports de Coltrane dans l’histoire du jazz fut l’immense richesse et diversité de ses compositions, allant du Blue Train bâti sur un riff de 4 notes différentes modulées selon les accords du blues à l’audacieux A Love Supreme dans lequel Coltrane se montra compositeur de musique et de poésie puisqu’à la base de cette œuvre il y a une louange à Dieu, une promesse qu’il s’était faite si jamais il sortait un jour de sa dépendance à la drogue (qu’il réussit en 57). N’oublions pas, également, qu’il fut capable de transcender certaines ballades que d’autres avaient écrites mais qu’il ranima d’une flamme pérenne et absolument vivace et, ici, je pense notamment à Lush Life, Out of This World et au fantastique I Wanna Talk About You (dont je possède au moins 17 versions différentes et qui reste pour moi l’un des summums de l’art de Trane pour la ballade.

Si je ne puis me résoudre à qualifier Coltrane de génie – ce que je n’hésite pas à dire d’Armstrong, Parker, Tatum, Miles Davis -, il fut tout de même l’un des Géants du jazz contemporain, innovateur, initiateur, découvreur de talent, protecteur. A-t-il laissé des traces pérennes dans le jazz actuel ? Non, de toute évidence. Parfois l’un ou l’autre jazzman joue Giant Steps pour s’amuser et se délier les doigts mais cela tient plus du gag de cirque que de véritable création. Parfois, on entend par-ci par là un plan ou lick à la Coltrane. Parfois, très rarement. Qui a jamais repris Blue Train, A Love Supreme, Naima, Mr. P.C., Impressions, My Favorite Things Ogunde (hormis Pharoah Sanders qui perpétue le mythe et le souvenir de son ancien leader et mentor) ?

Mais, d’autre part, avons-nous entendu durant ces vingt ou trente dernières années, un passage aussi fort que le solo dans Body and Soul de Coleman Hawkins, celui de Koko de Charlie Parker ou celui de Bird of Paradise de Miles Davis ? Avons-nous entendu des œuvres égalant « Ascenseur pour l’Échafaud », « Free Jazz », « A Love Supreme » ? Non, de toute évidence. Là où jadis, des jazzmen noirs avaient créé des œuvres inoubliables jaillies primales de leurs tripes et exprimant de manière artistique par l’intermédiaire de l’un des rares moyens d’expression et d’humanisme qu’une société américaine raciste, arriérée, et mercantile, leur eût jamais permis, ce fonds de richesse musicale qu’ils avaient en eux et dont se revendiquaient les descendants de ces esclaves d’Afrique, maintenant, des générations de jeunes pousses particulièrement douées sur le plan technique clonent ce que leurs aînés ont fait précédemment mais d’une manière purement mécanique et sans âme.

Où entend-on actuellement et où a-t-on entendu durant des dernières décennies de ces explosions de créativité primales (exemples: « Ascension », « Venus », « Free Jazz), de lave incandescente, ou d’innovations qui nous laissèrent pantois d’admiration et subjugués sur le plan artistique. Si on écoute par exemple d’extraordinaires techniciens tels James Carter aux saxes ou Wynton Marsalis à la trompette, quel rapport avec le génie d’Armstrong pour la trompette, ou les incandescences pérennes de Parker ou de Coltrane, voire l’humour de Rollins, au saxophone ? Si Coltrane 50 ans après sa mort, vit toujours dans certains cœurs, le jazz grandiose, vivifiant, exaltant, enthousiasmant, de cette époque est, lui, bien enterré à jamais.

Roland Binet

Site officiel consacré à John Colrane ICI