Oiseaux-tempête, maintenant. sept13

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Oiseaux-tempête, maintenant.

Oiseaux-tempête :

rencontre, « maintenant » !

Avec Stéphane Pigneul et Frédéric D. Oberland – soit le noyau dur de la formation parisienne Oiseaux-tempête – il sera toujours question de sensibilité… Sensibilité à l’égard des autres, qu’ils cherchent à rencontrer et à comprendre lors de voyages découvertes. Trois voyages, trois documentaires… La crise économique grecque, la prise de pouvoir d’Erdogan en Turquie et le Liban à la croisée des chemins. S’ils refusent de politiser clairement leur discours, Stéphane et Frédéric acceptent néanmoins de marier art et idéologie. Pour la musique, il sera question de longs développements et de savants mixages des titres et des genres (le post-rock, l’électronique, un jazz free et la musique traditionnelle).

Propos recueillis par Joseph « YT » Boulier

Nous, les journalistes, nous nous permettons de coller des étiquettes sur la musique des groupes que nous découvrons… Chez vous : post-rock, noise, jazz ambient. Si vous deviez vous définir vous-mêmes, comment le feriez-vous ?

OT: On déteste effectivement apposer des étiquettes, par principe quand on est musicien. Cela semble souvent réducteur, surtout en 2017 où tous les courants peuvent enfin confluer. Cependant, afin de répondre à cette question et se prêter au jeu des interviews, nous aimons bien celle de free-rock : de la musique libre, sans barrières préalables, à part celles de nos sensibilités et de nos compétences.

Votre musique semble se nourrir des rencontres que vous faites… Un groupe à deux avec toutes ces collaborations, c’était prémédité ?

OT: Non mais c’était sans doute inévitable. Nous avons monté et participé à pas mal de groupes durant des années. On a donc un peu ça dans notre ADN musical. On se partage les tâches autant que possible. Cela facilite le travail, l’administration, la planification. Nous restons un groupe quasi entièrement « Do It Yourself ». Avec l’aide de notre tourneur AFX et la grande confiance de notre label SUB ROSA, nous avons toute latitude pour imaginer et préparer nos disques et nos tournées. C’est une énorme liberté. Mais cela demande aussi une grande part de sueur et de travail. L’influence et la joie de collaborer avec un tas de musiciens venant d’horizons si différents contribuent à ne pas tourner en rond, à nous dépasser, à ne jamais être tenté de refaire la même chose. Nous avons eu le plaisir récemment de travailler avec des musiciens tels que G.W Sok (ex chanteur de The Ex), Mondkopf, Christine Ott, Sharif Sehnaoui, Charbel Haber, Gareth Davis, Stéphane Rives, Sylvain Joasson, Two or the Dragon, Youmna Saba, Blackthread, Pascal Semerdjian et le chanteur palestinien Tamer Abu Ghazaleh par exemples. Leurs contributions sont immenses, mais tous nos disques sont le résultat d’improvisations. Nous cherchons donc à dérouler un fil conducteur, à imaginer la dramaturgie de chaque album. Nous tentons de raconter le Monde tel que nous le percevons. C’est un boulot à plein temps !

Cela ne vous pose aucun problème pour préparer les concerts par exemple ? Les sessions de répétitions, comment faites-vous ?

OT: Nous avons réglé ce problème en ne répétant quasi jamais ! Une seule répétition avant chaque tournée, histoire de vérifier nos parties, que les bulles de son et les fréquences s’accommodent bien ensemble, etc… Nous voulons privilégier la magie, le plaisir, le fun, la tension que génère chaque concert; nous tentons d’en jouer un peu comme d’un instrument à part entière à vrai dire. Nous ne jouons jamais les morceaux de la même manière à chaque tournée. Cela dépend du nombre de musiciens : à trois ou à neuf sur scène, cela change tout. Il n’y a rien de pire que de se rendre compte que tel ou tel morceau est un peu usé…  Nous les laissons donc vivre sur scène. Quand les conditions sont réunies pour un overplay general, quand tout le plateau se met à crépiter de cette énergie si particulière, les regards et les sourires, les fuzzs et les silences, quand nos deux ou douze cerveaux sont connectés par la fée électricité, nous savons exactement pourquoi nous sommes ici. Rien ne te prépare à ça et surtout pas les répétitions ! Bien au contraire.

Cette année nous avons eu la chance de rester dix jours en résidence à l’Autre Canal, à Nancy, avec tous les musiciens de la tournée, deux ingénieurs son fantastiques (Benjamin Pagier et Romain Poirier), plus nos amis cinéastes – Grégoire Couvert et Grégoire Orio aka AS HUMAN PATTERN – qui travaillaient sur leurs vidéos de notre voyage au Liban, projetées et montées en direct, ainsi que les lumières. C’est de loin la seule fois où nous nous sommes autant préparés.

Avez-vous rencontré des difficultés pour concilier, dans vos improvisations, cultures orientale et occidentale ? (les tonalités, la perception de la musique, …)

OT : Jamais ! Pour ce dernier disque, nous avions quelques doutes avant le départ : « serons-nous à la hauteur de ces musiciens traditionnels et aguerris ? » mais une fois là-bas, nous n’y avons plus jamais pensé ! Tous ces musiciens comme Charbel ou Sharif, ou encore le duo Two or The Dragon (Abed Kobeissy & Ali El Hout) sont devenus en quelques semaines de grands amis. Un grand respect et une écoute générale ont suffit à nous débarrasser de nos petites peurs. Les conditions aussi. Nous avons tout d’abord pris le pouls de la ville. Nous sommes sortis dans Beyrouth et ses alentours, avons fait la fête, avons visité le pays, avons rencontré des tas de gens ; et ensuite nous sommes entrés en studio vers les deux tiers du voyage. Tout s’est fait si naturellement que c’en était déconcertant. Malgré des séances d’improvisations parfois de 45 minutes, dues aux coupures d’électricité dans la ville, nous n’avons jamais flippé, et nous nous jetions tous ensemble dans le feu. Même si ces musiciens savent jouer du traditionnel et connaissent des mesures archi composées, ils écoutent aussi Sonic Youth, Pan Sonic, Sun City Girls, du psyché, du free ou des trucs super barrés! En ce qui concerne les tonalités, nous nous sommes aperçus, en écoutant leurs disques, que nous avions naturellement des tonalités et certains gimmicks en commun. Nous étions donc exactement sur la même longueur d’onde.

Au bout du compte, n’avez-vous pas l’impression que votre musique (cette façon d’improviser en collaboration) débouche presque systématiquement sur des ambiances belles, c’est certain, mais relativement mélancoliques… C’est ce que vous inspire le Monde que vous parcourez ?

OT: À n’en pas douter. Même si nous souhaitons glisser du lumineux, esquisser des utopies, raconter des possibles ou murmurer nos épiphanies. Comment rester silencieux face à la montée de cette haine politique, sociale ou religieuse ? Quand les algorithmes veulent ériger nos modes de pensées, dictent nos choix et nous assujettissent, quand la seule solution proposée est le «  feu et la fureur », la réécriture de l’histoire ou des faits, que reste t-il  ? Regarder vers l’horizon, s’informer, rester alerte. Nous savons qu’il y a d’autres mondes et que ceux-ci peuvent être bienveillants, généreux, salvateurs. À toi de décider où tu souhaites te trouver, à quel édifice tu veux apporter ta pierre. C’est cette nécessité-là qui nous anime, bien plus que le constat amer et désespéré. Alors certes notre musique n’est pas bourrée d’accords majeurs et de rythmiques dance-floors, mais on vit notre mélancolie de façon très légère et joyeuse en réalité.

Chez vous, le message à passer est sous-jacent, un peu comme le font les Canadiens de Godspeed You! Black Emperor… Peu de voix, sinon un poème, un chant, … Tout se situe dans le non-dit ?

OT: Nous ne sommes pas des prêcheurs, encore moins des politiciens. Nous ne sommes que des musiciens. Certaines choses sont esquissées dans nos disques, d’autres littéralement énoncées au travers d’extraits de poèmes, de discours, de field recordings ou de titres de morceaux. Il y a effectivement beaucoup de place à l’imagination et aux voyages dans nos albums, mais peut-être préférons-nous susurrer plutôt qu’énoncer. Si la curiosité d’une seule personne était piquée à l’écoute de nos morceaux et qu’elle allait chercher par elle même à en savoir davantage sur telle ou telle idée, par exemple lire Mahmoud Darwich ou Nazim Hikmet, écouter Noam Chomsky ou Hakim Bey, voyager pour se rendre compte par soi-même plutôt que de gober la soupe de news et d’intoxs qui nous est servie à tout bout de champ, nous serions plus que ravis. Essayer de parler « depuis » et non « de » quelque part ou de quelque chose. L’idée de partager sans imposer ni rien attendre en retour nous plaît beaucoup.

Recevez-vous des échos de la part des musiciens avec lesquels vous avez collaboré ? Je suppose qu’entre l’enregistrement brut et improvisé de départ et le « produit fini » après mixage, il doit y  avoir quelques métamorphoses surprenantes…

OT: Oh que oui ! Parfois des improvisations de 25 minutes finissent raccourcies à 3 ou 4 minutes. Parfois trois ou quatre plages se télescopent en une. Certaines sont chamboulées et arrangées autrement, d’autres écartées car elles ne trouvent pas leur place dans la narration du disque. Et puis il y a aussi de grands plantages, des ratés. C’est le jeu quand tu te lances dans le vide sans savoir où tu vas atterrir… Nous n’avons aucune règle, aucune idée préconçue sur le produit final, c’est plutôt l’état d’esprit du moment, ce que nous avons vécu ensemble qui guident nos choix quant aux morceaux retenus. Bien sûr il faut que le groupe soit bon sur la prise, mais parfois et même de plus en plus souvent, nous laissons des petites erreurs volontairement, des mesures impossibles, des craquements d’amplis, des bribes de discussions avant ou après les prises. Nous recherchons la transe, c’est un peu l’unique et essentiel point commun que nous avons entre nous et avec tous ceux avec qui on collabore. La transe et la magie, et au diable la perfection ! Pour AL-’AN! nous étions très excités à l’idée de faire écouter à nos amis libanais le résultat de nos efforts en commun, puis du travail de construction de l’édifice fait à la maison. Pour être honnête, nous avions un peu peur. Mais leurs sourires, leurs éloges, leur fierté à l’écoute du disque ont été notre plus beau compliment. Le bébé pouvait sortir, « maintenant » – AL-’AN! c’est le mot – nous étions alors au moins sûrs qu’il aurait du sens pour chacun d’entre nous.

Après la Grèce, la Turquie et le Liban…  je suppose que vous avez déjà une idée du pays méditerranéen suivant où vous poserez vos valises ?

OT: Alors là, pas du tout ! Nous allons retourner au Liban et à Beyrouth l’année prochaine, pour l’incontournable festival de musique expérimentale Irtijal, tenu par Sharif Sehnaoui et Ziad Nawfal. Peut-être, dans la foulée, aller au Caire avec un des groupes de Sharif et d’autres musiciens panarabes talentueux, Karkhana, mais rien n’est encore sûr à 100% ; pas si évident d’aller jouer en Egypte par les temps qui courent… En revanche nous irons cet automne à Montréal pour un ou deux concerts avec Jerusalem In My Heart et les Suuns, à l’invitation très classe de Radwan Ghazi Moumneh. Et on parle peut-être de tenter d’enregistrer quelque chose en commun avec lui. Voilà pour les infos pratiques !

Pour ce qui est de la Méditerranée, il est fort probable que notre « trilogie » s’arrête ici et que nous allions vers d’autres ailleurs. Mais peut-être pas. Qui sait… Rien ne doit être systématique ou systémique. Pour l’immédiat on se consacre à une possible sortie d’un disque live issu de notre dernière tournée, dans lequel figureraient pas mal d’inédits. Plus d’infos prochainement, si les astres nous accompagnent au bout du processus!

A propos, quel regard portez-vous sur la Grèce et la Turquie d’aujourd’hui ?

OT:  Que c’est bien facile depuis son canapé de commenter l’actu et de faire des prédictions. On pense aux gens là-bas qui en chient d’avoir été déçus, trompés par des politiciens qui se ressemblent si souvent dans leurs actes. La troïka et ses sbires ne laisseront jamais les libertaires ou les esprits libres peinards tant qu’il y aura du fric rapide à se faire quelque part, au mépris de tout sens collectif, humain ou écologique. Et qu’Erdogan avec ses ambitions de sultan est un putain de dictateur en puissance qui manie aussi bien le portefeuille que la propagande de masse et la police. Mais « c’est la lutte qui fait tourner l’engrenage » comme le disent si bien certains activistes grecs. Ne pas perdre espérance mais la rejoindre, voire la créer malgré tout. Et essayer d’aider, même à une toute petite échelle, c’est un déjà un bel enjeu.