Sylvain Rifflet, Entretien sept20

Tags

Related Posts

Share This

Sylvain Rifflet, Entretien

Sylvain Rifflet, Entretien

Rares sont les saxophonistes dont le son est reconnaissable à la moindre écoute. Notre époque a la chance d’en compter au moins un en la personne de Sylvain Rifflet, et c’est une vraie chance, d’autant qu’il a sur son métier une vision à long terme. Rifflet est un orfèvre du son qui depuis plusieurs années mène un travail rigoureux avec son quartet Mechanics. Un orchestre qui a « gagné de nombreux concours de beauté », pour reprendre son expression. Mais Rifflet, c’est aussi un musicien obsessionnel, passionné par Stan Getz et son album Focus, au point de vouloir s’y frotter dans un album à venir. Rencontre au café, quelques minutes avant de revêtir son désormais célèbre manteau rouge pour une représentation de Mechanics à la Chapelle Corneille de Rouen.

Vous tournez en ce moment avec votre quartet pour le spectacle Mechanics. Quel est l’appréciation que vous portez sur cet orchestre en regardant dans le rétro ?

Ça fait cinq ans que nous tournons ensemble. Il y a eu d’abord notre disque Alphabet, pochette verte, qui n’a pas eu de prix de beauté, et Mechanics, qui en a gagné un superbe avec la Victoire du Jazz. C’est un vote où il y a 500 disques en sélection et où il n’en reste qu’un. C’est ton œuvre et pas ton image, et c’est vraiment chouette. En concert, on a ouvert les choses ; on joue une quinzaine de morceaux, c’est très libre, improvisé, on prend dans les deux disques. Alphabet était le premier jet, avec un côté plus brut et radical ; pour le second album, je voulais un son plus rond et propre, qui s’attache davantage aux bols de Benjamin Flament. C’est un choix de production qui se retrouve dans notre direction actuelle en concert.

Est-ce que le fait d’avoir travaillé sur Moondog entre les deux disques a influencé Mechanics ?

C’était en plus avec le même orchestre, augmenté. Moondog était déjà carrément présent, mais cela a permis d’accentuer cette voie. Notamment en s’appuyant plus sur les percussions de Benjamin. Parce que le grand truc de Moondog, entre autres choses, c’est quand même les percussions. Avec Mechanics, j’ai intégré des ingrédients qui appartenaient aux spectacles précédents, et notamment de Perpetual Motion. C’est le cas de « 2 West 42e Rue », dans une version différente. Il y a plein de bonnes raisons à ça, et notamment parce que le premier enregistrement était live, assez rêche. On a commencé ce morceau avec Mechanics, et les choses étaient différentes. Il y a une dynamique de groupe, notamment avec « Electronic Fire Gun », dans une optique moins arrachée, carrément fondatrice. Sur mon prochain disque, je vais faire une version de « From C » vraiment différente, qui illustrera cette évolution. Ce sera moins figé, plus libre.

Vous avez envie de continuer avec Mechanics ?

Oh oui ! Il y a beaucoup de concerts dans de bonnes conditions, à l’étranger comme en France. Je m’y sens extrêmement bien, et mes compagnons aussi. Je n’ai pas du tout envie d’arrêter. C’est dur de se renouveler avec la même instrumentation. On a déjà fait trois disques, de fait, avec ce groupe. Il faudra se renouveler, il y aura nécessairement un creux. J’espère qu’on trouvera les moyens de continuer.

Est-ce que vous pensez que la dimension graphique de Mechanics, et notamment la pochette de Schuiten, y a été pour beaucoup ?

Clairement, ça a interpellé le public. On est à un moment où l’image a son importance. Je n’ai pas changé une once de ma musique, je n’ai pas dit « tiens, je vais faire des photos et une musique putassière pour les accompagner », c’est ça l’important. J’en suis très content : l’idée est venue en deux temps, en discutant avec mon attachée de presse, Muriel Vandenbossche que le personnage rouge de Schuiten ce soit moi. Puis ensuite en faisant faire le manteau sur mesure plutôt que de dénicher une veste rouge lambda. Ça théâtralise la musique, je ne trouve pas ça si mal ! J’arrive avec le manteau, je m’en vais avec, c’est du spectacle.

Parlons maintenant du prochain album, puisque ce sera pas avec Mechanics…

Oui, il me tient à cœur. C’est même un rêve de gosse. J’en parlais dans ma précédente interview pour Citizen Jazz, mais maintenant c’est du concret. Je rêvais de faire une version du Focus de Stan Getz avec Fred Pallem…  Eh bien je le fais, et pour le label Verve, en plus !. J’ai enregistré en mars, au ténor évidemment, avec un percussionniste et un orchestre à cordes identique à Focus et Jeff Ballard à la batterie. Sur Focus, c’était Roy Haynes, mais il ne prend plus l’avion. Jeff vit en France, et je le considère comme le nouveau Roy Haynes. L’enregistrement est identique à Focus, les cordes avant et le sax après. J’ai fait appel à un orchestre classique, dirigé par Mathieu Herzog qui est l’altiste du quatuor Ébène et qui a un ensemble qui s’appelle Appassionato. C’est un rêve.

JE RÊVAIS DE FAIRE UNE VERSION DU FOCUS DE STAN GETZ AVEC FRED PALLEM

C’est important pour vous ce travail d’arrangement avec des instrumentations atypiques ?

C’est sûr que dans ma discographie, il n’y a pas de quartet basse/piano ! C’est nécessaire si on veut un son différent ! C’est compliqué d’être original avec un orchestre plus conventionnel. Peut être que je m’y collerai un jour, ça semble intéressant.

Vous ne faites pas le choix de faire l’impasse sur le ténor, comme Samuel Blaser avait banni la clarinette lors de son hommage à Giuffre ?

Non, l’idée est vraiment de reprendre le même procédé, mais avec des compositions originales et très écrites. Il y a des titres fortement inspirés du disque du départ, mais ce ne sont pas des reprises de Getz. Ce n’est pas un disque de reprises, j’ai déjà fait ça avec Moondog. Là, on va se fondre dans une atmosphère que Fred Pallem a arrangée. Il y aura sans doute une reprise d’une compo de Pallem qui était parue dans le premier album du Sacre du Tympan, et deux morceaux cosignés avec Fred. On repart des moyens de 1961, et on se pose la question de ce qu’auraient fait Sauter et Getz s’ils avaient été inspirés par Glass ou Riley, toute cette branche répétitive et tonale contemporaine américaine plutôt que Bartok et Broadway qui étaient leurs influences de l’époque. 
C’est un projet discographique dont je rêve depuis que je suis gamin.

Plus récemment, vous avez fait paraître un disque avec Joce Mienniel et Art Sonic. Ça fait longtemps que vous travaillez ensemble…

On a commencé par L’Encodeur, en 2009, avec pas mal d’électronique, et j’en ai été lassé parce que c’est très chronophage. Je n’ai pas envie de passer ma vie derrière un ordi. Déjà un musicien passe beaucoup de temps sur les réseaux sociaux pour la promo… C’est pour ça qu’on a lâché l’affaire, mais notre parcours en duo a jalonné notre musique et du coup on s’en passe, et on est allé vers Art Sonic.

CE N’EST PAS UN DISQUE DE JAZZ. QU’ON NE VIENNE PAS NOUS EMMERDER AVEC ÇA.

Et du coup, on en arrive au Musette !

Joce a eu une super idée avec ça. On a toujours une vision du musette erronée, la valse un peu moisie, les flonflons… Alors que c’est une musique hyper complexe et belle !

Considérez-vous que c’est notre Real Book ?

Mais carrément ! C’est le truc qui nous appartient, à nous Français. Je me sens plus légitime à aller faire ça qu’à jouer « Giant Steps », même si j’ai sans doute joué « Giant Steps » plus souvent. Mais il y a un truc assez naturel dans ces musiques, et c’est là que son idée est belle. L’instrumentation est classique et classe, avec un accordéon qui joue de la musique populaire savante. Ce n’est pas du jazz musette, on a pris la direction inverse. Avec l’accordéoniste Didier Ithursarry, le côté populaire est assumé. Le jour où l’on en finira avec ces lignes de démarcation et ces cases, où on arrêtera de penser que des musiciens de jazz ne peuvent pas jouer ça, on aura fait un grand pas. 
Pour moi, Le Bal Perdu n’est pas un disque de jazz. Qu’on ne vienne pas nous emmerder avec ça. C’est un disque de musette joué par des musiciens d’horizons très différents. On a fait des choses sans se demander ce qu’on jouait, à part de la musique. Didier a ce truc génial du sens des registres. L’accordéon a des sons, pas un seul son. Il sait proposer et adapter. 
Avec Art Sonic, il n’y a pas d’instrument rythmique et pourtant, ça danse. On l’a joué à Respir’Jazz, dehors, avec les gens autour et c’était vraiment sympa. Les arrangements de Joce sont géniaux, on respecte le morceau et on joue bien le truc avec une instrumentation étonnante. C’est un disque hyper scénarisé.

C’est quoi le futur pour le duo Rifflet/Mienniel ?

On a ce disque, et puis on entretient notre duo, où l’on joue un peu de tout. Il y a deux versions à ce duo, on reprend pas mal de choses déjà réécrites, et puis il y a ce qu’on avait proposé pour A l’improviste. Il est question de faire un disque en duo… Mais ce ne sera pas tout de suite, j’ai pas mal de choses en ce moment  : j’ai un projet pour quintet et chœur en Pologne avec Sébastien Boisseau et Verneri Pohjola, et des tas d’autres choses, tout comme Joce. On va au charbon, et on est assez exigeants. Mais pour l’instant, je suis « focus » sur Focus !

Propos recueillis par Franpi Barriaux