Guy Segers – Rencontre d’univers (1/2) nov01

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Guy Segers – Rencontre d’univers (1/2)

Guy Segers, rencontre d’univers…

(c) Roland BINET

Le compositeur et bassiste Guy Segers est surtout connu pour les traces laissées dans deux univers : sa participation durant une dizaine d’années au groupe culte de rock alternatif belge Univers Zéro et comme cofondateur et producteur du label belge CARBON 7, un label hélas aujourd’hui disparu, qui a lancé Aka Moon (25 ans cette année !). Tout au long de ce parcours, Guy Segers n’a cessé d’oeuvrer pour mieux diffuser et défendre des talents originaires de Belgique. 

Musicien totalement autodidacte (il joue depuis 1965), Guy Segers eut la chance, l’audace et le talent de participer aux aventures de groupes ou musiciens issus d’univers aussi différents que le Wim Big Band avec Fred Van Hove, Albert Mangelsdorf, Peter Brötzmann, Present, Art Zoyd, X-Legged Sally, Galileo’s Left Wing, Princesse Mansia M’Bila, Pierre Vervloesem, Tim Hodgkinsons (avec Dagmar Krause), Guts, Franck Balestracci, Finnegans Wake, The Morton Fork Gang, Acid Mothers Temple, Acid Mothers Guru Guru & Gong (avec Daevid Allen), Morgan Agren, Simon Steensland, Uneven Eleven (un trio avec Makoto Kawabata, Charles Hayward et,Guy Segers), ou encore Emergent Sea avec Andy Kirk etc.

https://guysegers1.bandcamp.com/

Depuis deux ans, Guy Segers retravaille des dizaines de compositions et d’enregistrements, qu’il fait enregistrer le plus souvent en home recording, en faisant appel à des musiciens aux antipodes géographiques : USA, Suède, Espagne. Fin 2016, il a enregistré deux heures de musiques, en deux séances, avec un groupe « pour l’occasion », intitulé Eclectic Maybe Band, avec trois membres des Moving Tones : Catherine Smet, Michel Delville et Dirk Achtelaer. Segers mixa le tout, avec cette patience de fourmi musicale qui le caractérise. Et, éclectique est bien le mot qui convient quand on évoque Guy Segers. En effet, il suffit de surfer plus de 200 titres mis à disposition sur le site bandcamp.com, autant des compositions personnelles que des titres auxquels il a participé comme bassiste.

Propos recueillis par Roland Binet

À propos du groupe mythique «Univers Zéro»

Univers Zéro  s’inscrit dans une tradition plutôt contemporaine qui s’écarte radicalement de ce que font les groupes de musique rock/jazz rock à cette époque car, au départ, l’influence de tout ce qui se passait alors {on se situe au tout début des années 1970 en fait} –, jazz rock, jazz électrique, Miles, Tony Williams, Mahavishnu, Return to Forever, Herbie Hancock, dans le lot il y avait Williams et Miles. Tout au début on a joué avec le trompettiste Claude Deron, qui venait du premier big band de free jazz européen « Globe Unity Orchestra » (avec, notamment Peter Brötzmann, Fred van Hove, Evan Parker), et petit à petit, on a voulu s’éloigner de cette musique. Nous nous sommes rendu compte qu’on venait toujours en retard par rapport à ce qui se faisait déjà sur le plan musical. Le côté technique, les effets électriques, en vogue aux Etats-Unis, arrivaient en Belgique avec deux ans de retard. Nous avons réalisé que les musiciens américains avaient une sérieuse avance.  La question s’est donc posée : que faire pour être dans le temps actuel par rapport à ce qui se jouait alors ailleurs ? L’idée nous est venue de chercher quelque chose d’européen, vu qu’il n’y avait aucune autre mouvance musicale qui le faisait, sauf Soft Machine ou Magma. Nous avons voulu nous différencier en cherchant dans le passé, dans la musique européenne.

Il faut se rappeler qu’à l’époque médiévale certains types de musique étaient frappés d’ostracisme par l’Eglise catholique. La lutte contre l’influence pernicieuse et des interdits de l’Église a été tout un combat pour l’humanité musicale, parce que, au départ, pour l’Église, seule la représentation de la voix de Dieu ou de celles de la Trinité, était acceptée, donc, à savoir une musique monophonique. Or, dans la nature il y a un tas de choses et de sons différenciés non tempérés, il devait y avoir à cette époque médiévale des instruments qui jouaient hors des tons tempérés, mais cela a été rayé de la carte par l’Eglise. D’où l’intérêt de retrouver ces libertés harmoniques et rythmiques. Quand on observe la nature, rien ne s’y retrouve en nombres pairs, tout est en nombres impairs, les battements naturels sont en nombres impairs. Et la question s’est posée, où retrouverait-on une trace de ces musiques affranchies des interdits de l’Église actuellement ? Nous nous sommes aperçus que ces musiques existaient, traditionnelles, au fin fond de l’Europe : en Finlande, Irlande Espagne, Roumanie, Hongrie, Bulgarie, et, du coup, nous avons fait le rapprochement avec l’idée des rythmes impairs, interdits à l’époque médiévale. Ce qui nous a amenés à nous intéresser à des compositeurs contemporains tels Bela Bartók, Igor Stravinsky, qui avaient effectué la même démarche (sous-entendu, intégrer des éléments de folklore musical dans leurs compositions). Le résultat de cette approche personnelle fut un amalgame de cette musique de source européenne et de la vision du vécu de l’époque industrielle.

Quant à l’inéluctabilité presque totalitariste voire robotique du rythme chez Univers Zéro, c’était là pour nous une façon d’exprimer que l’homme actuel est contraint à quelque chose de machinal. Nous avons voulu mettre cela à l’avant-plan. Le côté robotique, c’est une caractéristique parce que dans les musiques avenantes tout coule de source. Donc, pour ne pas tomber dans le travers du swing et de la facilité, nous avons placé, du point de vue rythmique, des angularités aux rythmes impairs, mais très répétitives, pour tenter d’aboutir à une idée d’hypnose, un peu comme le bruit des machines qui tournent. Une satire ou autodérision en fait. Une façon de rappeler aux gens que ce conditionnement par les machines a pour but qu’ils deviennent et soient de parfaits petits robots.  En contrepartie, dans Univers Zéro, nous souhaitions aussi des moments lumineux par contraste à cette rythmique robotique. Par exemple ma propre composition « La Tête du Corbeau » est l’équivalent en zazen du satori, soit sombre et lumineux à la fois.

(c) Fabienne CRESCENS

Sur Rock in Opposition (RIO)

Le « Rock in Opposition » a été fondé par Chris Cutler (batteur du groupe mythique Henry Cow) à la fin des années 1970. J’étais allé à Londres pour le rencontrer parce qu’à l’époque il avait enregistré pour Virgin, nouveau label à l’époque. Leur musique m’intéressait ainsi que ce nouveau label. Lors de ma rencontre avec Cutler, je lui ai fait découvrir Univers Zéro (sur bande). Il m’a confié qu’il connaissait d’autres groupes de ce type, qui jouaient donc ce type de musique, et qu’il pensait les réunir pour s’entraider afin de trouver des concerts, au niveau de la réalisation de disques, d’échanges, ainsi que pour vendre les productions les uns pour les autres. Il avait donc eu l’idée de mettre en place un véritable réseau de vente des disques. Un peu plus tard, il a donc créé le RIO, entraide entre plusieurs groupes européens, un groupe par pays (en France, Art Zoyd, Etron Fou Leloublan). On a ainsi pu jouer dans pas mal de pays grâce à ce mouvement. Le plus important pour Univers Zéro fut la participation au concert d’adieu de Henry Cow à Londres et UZ y reçut une presse dithyrambique à travers la planète, ce qui a fait de nous un groupe connu.

Les aventures de CARBON 7

Parallèlement au label Carbon 7, l’expérience d’organisation de concerts pour des groupes de Belgique sous l’appellation « L’Argonaute » fut finalement abandonnée. Á cette époque là (on parle du début des années 1990), il n’y avait pratiquement pas de managers en Belgique. Ce n’était pas vraiment un business. Nous nous sommes sacrifiés à faire cela, et, du coup nous avions 200 groupes qui demandaient que l’on s’occupe d’eux. Mais, nous nous sommes surtout occupés de groupes qui avaient enregistré avec nous, et on les a donc fait jouer. Le fait que j’avais cette expérience, grâce à ma participation au groupe Univers Zéro, m’a aidé à passer outre des préjugés d’organisateurs. Car, il faut se rendre compte qu’à cette époque, mettre un groupe belge au même niveau qu’un groupe étranger, cela n’allait pas de soi. Donc n’importe quel truc étranger c’était super, mais quand c’était belge, on s’en fichait, même si en fait ce groupe était dix fois meilleur que les étrangers. Quand on va à l’étranger, on constate que le musicien belge est bien mieux perçu là-bas qu’on ne le pense en Belgique. Ceux qui fonctionnent vraiment bien à l’étranger ne sont pas prêts à revenir ici. Le revers de la médaille c’est que vu l’exiguïté du pays, en Belgique il n’y a pas moyen de faire plus de dix concerts par an ou une tournée de longue durée.

Univers Zéro

Quand, en 1992, Alan Ward et moi-même créons Carbon 7,  l’objectif artistique est de passer outre l’establishment et ne pas tenir compte de lui. Et, de mettre immédiatement en valeur les artistes belges à l’étranger. Un simple réflexe par rapport à mon expérience avec Univers Zéro qui, en Belgique, n’avait pas du tout la cote, et qui, à l’étranger était devenu un groupe mythique. Nous nous sommes donc attelés à chercher des musiciens qui avaient quelque chose de spécifique à offrir, que ce soit dans un contexte de jazz, rock ou autre, pour justement prouver que les musiciens belges valaient autant que les autres. Ma propre expérience à l’étranger m’a démontré que le talent des musiciens belges, au kilomètre carré, est bien plus important que n’importe où ailleurs dans le monde. La raison pour laquelle ils ont quelque chose de spécifique tient à la superficie du pays. Pour un groupe en Belgique, au bout de 15 jours de tournée, les musiciens sont obligés de former une autre mouture ou de former un autre groupe pour pouvoir continuer à tourner. Ces musiciens là sont donc capables de jouer dans plein de styles et finissent par mélanger le tout. Le handicap du départ s’est transformé pour eux en atout. Les musiciens en Belgique sont forcés de jouer comme des caméléons, hybrides, ou sous d’autres facettes, mais, au final, ce sont là des avantages. Chaque style, réflexe ou habitude musicale, différents représentent un très bon écolage. Les gens que nous avons choisis pour le label collaient à ces critères-là.

Pour un nouveau label qui enregistre et diffuse des musiciens ou groupes aussi différents que Aka Moon, Luna Pena, Pirly Zurstrassen, Cro Magnon, Jeroen van Herzeele, Mathilde Renault, quelle était au fond la ligne directrice d’un producteur pouvant se targuer de plus de vingt ans de métier en studios et sur scène ainsi qu’une carrière internationale ?

Ce fut au fond fait au cas par cas. Ce qui faisait la différence avec d’autres labels, c’est que nous voulions que les musiciens se retrouvent dans la meilleure des situations artistiques pour eux-mêmes. Si on avait dû les contraindre à quelque chose de spécifique, le résultat en aurait été faussé puisque les musiciens ne se seraient pas engagés totalement. Cro Magnon, Luna Pena, van Herzeele, Renault, enregistrèrent leur premier disque chez Carbon 7, de même que Jan Kuijken, Hardscore, Eric Mertens.  J’étais présent à toutes ces séances d’enregistrement, ce qui m’a appris beaucoup de choses, car tout cela a été produit dans des studios différents, avec des personnes, des techniques et des maîtrises de studios différentes.

L’abandon du projet et label Carbon 7 est dû à plusieurs facteurs. Nous avions donc nos productions. Mais, pour les vendre en magasin, il fallait passer par un distributeur. Cependant, peu de distributeurs étaient intéressés par ce genre de musiques, voire pas du tout. L’idée nous est venue de distribuer nous-mêmes, donc d’être distributeurs et, éventuellement, de constituer une association avec d’autres pour élargir notre catalogue. Cela a fonctionné un temps. Mais, pour aller plus loin, le problème du stockage s’est posé. Nous possédions un stock immense et il fallait des lieux de stockage, la nécessité d’un plus grand distributeur ainsi que des locaux à louer, etc. Cela requérait plus de personnel. C’était un choix onéreux se montant en centaines de milliers de francs. Nous n’avons pu réaliser ce projet. Nous travaillions avec un distributeur pour le Benelux qui a fait une faillite frauduleuse. Nous nous sommes donc retrouvés en très mauvaise posture. Juste avant cet événement, nous avions lancé de nombreuses productions. Il a fallu les payer sans distributeur pour écouler les disques. Déjà, le disque disparaissait petit à petit du marché. La fin s’est profilée. Même si le disque se vendait bien, les coûts de production étaient aussi chers voire plus chers que les revenus.

Aka Moon avec le recul, disons d’abord que c’était une musique au départ peu avenante ou complexe pour le public, une situation un peu parallèle à celle qu’a connue Univers Zéro, donc pour nous, ce fut un challenge de produire leurs disques et de les faire jouer. Au début, il n’y avait pas de preneurs pour des concerts d’Aka Moon. Ils avaient le talent, certes, mais d’un certain côté il y avait aussi le danger, dans l’écriture, d’aboutir à une impasse musicale. Néanmoins, la complémentarité de trois musiciens talentueux leur a permis d’éviter ce travers. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, puisque le nom de Carbon 7 est souvent associé à celui d’Aka Moon, ce groupe a été un gros investissement financier et en énergie, mais au final, cela a représenté une perte financière pour le label.

Des subsides pour la scène musicale (rire cynique de Guy Segers, presque de dégoût), il faut se mettre à genoux pour obtenir des peanuts. Ces gens qui ont le pouvoir d’accorder des subsides aux artistes n’ont aucune notion de ce que représentent les coûts. Pour Aka Moon, ils avaient donné 200.000 francs (un peu moins de 5.000 €), et, du coup, c’était comme s’ils avaient subventionné tous les 14 albums que nous avons produits. Le fait que le pays soit divisé en deux du point de vue linguistique, avec la répartition de subsides est idiot. Quand on va au Ministère de la Culture disons française et qu’on leur demande le numéro du Ministère de la Culture en face (Flandres), ils ne l’ont pas. Et, pour cause, les systèmes sont totalement différents. Et, en Flandres, cela fonctionne bien. Chez nous (francophones), tout le système fonctionne à l’envers, les seuls bénéficiaires sont ceux du domaine de la culture certes, mais pas les artistes.

(c) Fabienne CRESENS