Photis Ionatos, Elegio déc07

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Photis Ionatos, Elegio

Photis Ionatos, Elegio

HOMERECORDS

Nous n’emporterons de nos vies

que les débris d’un chant

que, jour après jour,

nous aurons patiemment réduit au silence

Mimy Kinet

Cette épitaphe de Mimy Kinet illustre bien ce disque d’adieu musical que nous présente Photis Ionatos puisque, après les remous de la création, le silence reviendra. En novembre 2016, lors d’un concert à la Cité Miroir à Liège, Photis Ionatos me confia qu’il allait enregistrer son dernier disque. ELEGIO est donc l’ultime création poético/musicale de Photis Ionatos après une carrière de chanteur, guitariste et compositeur, de 45 ans, qui le vit se métamorphoser de ténor à baryton et, d’autre part, de chanteur grec à chantre (au sens grec du terme). Parce que, avec l’âge et la sagesse, son amour passionné de la poésie et des poètes, classiques et contemporains, s’est accru au point que cette ultime composition globale est en fait bien plus une œuvre poétique qu’une œuvre purement et uniquement musicale, chaque morceau étant basé sur le texte d’un poème. Il est accompagné de l’excellent flûtiste et maître de l’enregistrement et du mixage Jean-François Hustin, de Philippe Guidat aux guitares classiques, de Julien Deborman à l’accordéon diatonique et de Wouter Vandenabeele au violon. Notons que ce disque est accompagné d’un luxueux livret reprenant en français tous les poèmes illustrés par les 10 morceaux ce cet album (d’une soixantaine de minutes), et de photos en couleurs ou en noir et blanc de Photis Ionatos dépeignant sa métamorphose physique au cours de sa carrière. Quand on écoute le disque, on est frappé de constater qu’il n’y a presque plus de traces de musique grecque dans ces interprétations, même si certains aspects de la Grèce antique (les modes musicaux, le sens de la tragédie, les poèmes épiques, l’élégie, le chœur antique, certaines phrases chantées) y demeurent. Une des autres caractéristiques de l’art global actuel d’Ionatos, c’est qu’il a opté pour la déclamation bien plus que pour le chant et, là aussi, il fait preuve de talent.

Le huitième morceau, Oxopetra, est le plus long (18:20), le plus ambitieux, alternant une déclamation rubato (avec une grande liberté dans la vitesse d’exécution, comme l’indique le Petit Robert) en français et en grec, des segments instrumentaux, des passages où la voix de Photis Ionatos est doublée voire triplée par la sienne, d’autres fragments où la voix en graves par exemple est doublée à la guitare (ex. 06:49/06:52); ce morceau d’ailleurs principalement de déclamation parlée ou chantée alterne souvent les climats du rubato à d’autres plus marqués sur le plan rythmique (> 09:59, rythme plus marqué mais dans un mode élégiaque). Par ses alternances de voix chantée ou parlée, de climats, peut-être le morceau le plus emblématique de ce nouvel art que nous offre Ionatos en guise de chute de rideau final.

Pour Épilogue (Élégie de Clytemnestre, sixième morceau, d’après l’Orestie d’Eschyle), il faut partir de l’artifice qu’Ionatos parle au nom d’une femme et quelle femme, d’un classicisme grec fondamental s’il en est! Ici aussi, certains aspects stylistiques font de cette interprétation une œuvre réussie. Pour commencer, alors qu’Ionatos récite un poème en français, on entend sa voix chantée en contrechant céleste (> 00:25), tandis qu’un son grave – d’outre-tombe pourrait-on dire – forme une pédale de basseconstante, comme s’il s’agissait là de l’âme éplorée du défunt Agamemnon, père d’Electre qui vengera sa mémoire par l’intermédiaire de son frère Oreste, réapparu. Citons ces vocalises que produit Ionatos doublées à la guitare, les premières notes étant celles d’une gamme, comme on les retrouve parfois dans la musique soufi du Pakistan (> 00:57); ou à partir de 01:08, ces vocalises et chants hallucinés – parfois rauques sur un rythme lancinant, tandis que retentit encore toujours une note de pédale de basse à connotation mortifère. 03:01, changement de climat, Ionatos chante en grec doublé à la guitare, toujours dans ce climat d’hallucination antique, fondée fréquemment sur la prosodie même de ces fragments parlés ou chantés itératifs. «La haine entraîne la haine, la violence la violence» proclame Ionatos vers la fin du morceau et il sait comme nous savons – nous qui sommes impuissants face au déferlement de violence dans le monde –, que ce message antique n’a rien perdu de son acuité contemporaine.

La diversité des climats vocaux, la richesse instrumentale en introduction ou dans des passages improvisés ou écrits de l’ensemble des morceaux sont les ingrédients essentiels et fondamentaux de ce disque et, il faut souligner aussi la qualité des arrangements et de la créativité qu’on y entend, aux antipodes de ces collés de voix sur quelques accords avec des fioritures instrumentales par-ci, par-là. Le premier morceau, Écologie, illustre bien cette manière de concevoir arrangements et interprétation. On entend d’abord la flûte en mode plutôt contemporain, ensuite de la guitare (souvent sur un mode plutôt espagnol), puis Ionatos en Sprechgesang (chant parlé), le tout joué rubato. 02:18, l’accordéoniste se fend d’un passage d’une mélancolie toute modale qui rappelle Piazzolla, Ionatos intervenant ensuite en grec (> 02:49). 03:12, le rythme devient plus lourd, martelé, les multiples voix d’Ionatos se faisant entendre en contrechant de ce martèlement rythmique- qui, ici, a une saveur de musique grecque surtout grâce à la mélodie. Par après, retour à un climat rubato (> 04:48) et la voix parlée d’Ionatos, le rythme se resserrant par la suite sans devenir lourdaud. Retour au calme et à l’élégie ensuite (> 06:40), puis une finale à la flûte. Mémoire d’Anémone (neuvième morceau) est du type élégiaque et déclamatoire commençant en duo chant/guitare, rubato, avec par la suite plusieurs passage chantés ou parlés en français et en grec a cappella. Notons la belle tenue instrumentale (flûte/accordéon/guitare/violon) et vocale dans Habitudes (deuxième morceau) et Septembre (troisième), mélangeant habilement passages parlés et chantés, instrumentaux, souvent avec une évidente pointe de lyrisme. Remarquons un bel effet de voix grave doublée en plus aigu dans Septembre (01:12/01:19). Dans Insuffisance (cinquième morceau), on est surpris par l’alternance de climat dramatique au début évoluant par après (01:17/01:36) vers une musique du type de la dérision, faussement bucolique, presque une musique de film de catégorie B. La Ville (I Polis –  septième morceau) est bâti sur le même canevas d’alternance de passages rubato et plus rythmés avec par moments une impression de crêtes et creux faisant penser à l’éternité de l’alternance des vagues, menant toutefois à un paroxysme sonore (01:58/02:03) suivi d’un morendo. Et pour tous ces morceaux, on y entend  un juste équilibre entre textes chantés et parlés, français et grec.

Elegio (basé sur une poésie d’Homère – de l’Odyssée) se décline en deux modes, la première version est chantée et instrumentale, la seconde uniquement instrumentale. Dans la version chantée (quatrième morceau), comme souvent, la flûte entame le morceau suivie par la guitare, le début rubato devenant plus rythmé par la suite (> 01:09). Notons (> 02:00) qu’on entend Ionatos à plusieurs voix au début presque inaudible gagnant ensuite en puissance et volume, dans un superbe passage lyrique et élégiaque; de même que cet autre fragment très beau dans lequel on entend la guitare dans un moule espagnol et l’accordéon en mouture modale (> 03:21) alors que Ionatos répète plusieurs fois et d’une manière prégnante ΣΛΣΎΣΙΟ. En finale, on l’entend en vocalises à plusieurs voix sur fond instrumental que tissent flûte et accordéon, ce mot ÉLÉGIE revenant comme un leitmotiv. Remarquons que pour la version strictement instrumentale (dixième morceau), alors que celle chantée alternait climats entre rubato et rythmé, cette dernière est rythmée du début à la fin, de laquelle nous retiendrons un très beau solo de flûte orientalisant.

Une chute de rideau est toujours un moment d’immense tristesse surtout quand il s’agit d’un artiste engagé, entier et sincère comme Photis Ionatos. Il faut le remercier pour ce disque ELEGIO. Non pas un testament mais l’ultime jalon d’une très belle carrière dédiée aux autres, à la beauté de leurs œuvres, à la beauté de son pays et de sa culture d’origine, à la beauté du Verbe tout autant que de l’art musical. Il faut aussi le féliciter d’avoir choisi les musiciens idéaux pour accomplir et réussir cette ultime gageure.

Arrivederci, amico Photis !

Roland Binet