Fred Frith, Storytelling déc21

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Fred Frith, Storytelling

Fred Frith, Storytelling

 INTUITION RECORDS

Fred Frith est un guitariste anglais âgé de 68 ans qui officie dans un registre… disons, expérimental. Vous ne le connaissez peut-être pas, mais il fut l’un des membres fondateurs du groupe culte Henry Cow, pierre angulaire du mouvement Rock In Opposition (Art Zoyd, Univers Zero, Magma…) qui, dans les années 1970, transgressa allègrement les codes artistiques établis en proposant une musique métissant rock, jazz et avant-garde classique. Le but explicite du mouvement était de dénoncer l’industrie musicale et la pression au conformisme que celle-ci exerçait sur les artistes de l’époque. C’est donc en auditeur averti que j’ai lancé la lecture de Storytelling, album live enregistré au Gütersloh Theater, en trio avec la saxophoniste danoise Lotte Anker et le percussionniste suisse Samuel Dühsler. Après une introduction pour le moins étrange – je ne vous en dis pas plus pour vous laisser la surprise, sachez cependant qu’elle inclut une déclamation dans une langue incompréhensible ainsi que des rires vaguement déments – la musique commence. S’il fallait, conformément aux impératifs de l’époque, insérer dans une catégorie cet étrange moment de musique, sans doute opterait on pour l’étiquette « free jazz ». Le saxophone de Lotte Anker tantôt murmure, tantôt hurle un phrasé brut et lyrique, distordu des mille manières bien connues des amateurs de musiques libérées. Samuel Dühsler quant à lui développe un jeu qui s’inscrit pleinement dans la tradition free, s’affranchissant la plupart du temps de la contrainte du tempo pour favoriser l’exploration sonore et la pure expressivité. Fred Frith, de son côté, développe un jeu tout en ambiances ; entouré de pédales d’effets, il exploite à maintes reprises des nappes minimalistes, sombres et envoûtantes, qui donnent à l’ensemble non seulement une touche de douceur bienvenue – soyons honnêtes, certains moments du disque sont, pris isolément, à la limite du soutenable – mais également d’une profondeur quasi spirituelle. Du free-jazz, il y a également l’engagement politique : les trois premières pièces improvisées sont dédiées à l’écrivain, journaliste et dramaturge uruguayen Eduardo Galeano, décédé en 2015. Figure de la lutte contre la censure et l’oppression dictatoriale en Amérique Latine, auteur d’un célèbre pamphlet dénonçant le pillage de celle-ci par les puissances étrangères (« Les Veines Ouvertes de l’Amérique latine »), c’est à lui que l’essentiel de l’album est dédié. Cet album est d’une intensité rare. Il m’a totalement transporté, secoué, et profondément ému. L’âpreté associée aux formes les plus jusqu’au-boutistes du free-jazz est bien présente, cependant elle est à la fois compensée et sublimée par ces moments de pur envoûtement offerts par la guitare de Fred Frith. Par son alternance entre moments de poésie atmosphérique et de chaos total, cet album est une expérience quasi mystique que je recommande plus que chaudement. Le disque s’achève par une courte interview de Fred Frith par le journaliste musical Götz Bühler. Dans un style très british – ce délicieux mélange d’élégance flegmatique d’humour bon enfant – ils discutent de la carrière de Fred Frith. Vous apprendrez notamment que le véritable prénom de Fred Frith est Jeremy, que lui-même n’a aucune idée de l’origine du nom « Henry Cow »…

Kenzo Nera