Anouar Brahem, les stations bleues jan17

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Anouar Brahem, les stations bleues

Anouar Brahem, les stations bleues.

Propos reueillis par Kenzo Nera

Sur votre nouvel album, « Blue Maqams », vous vous êtes entouré d’une contrebasse et d’une batterie (ndlr : absentes sur le précédent album, Souvenance, ECM, 2014). On retrouve des moments d’improvisation, alors qu’ils étaient absents sur le précédent album. Pouvez vous décrire le chemin parcouru depuis « Souvenance » ?

Quand je commence à travailler sur un nouveau projet, je ne décide jamais dès le départ de l’instrumentation, ni même de la direction que va prendre la musique. Je laisse les idées venir d’elles-mêmes, et à partir de ce qui vient, les choses se construisent petit à petit. Sur ce nouveau projet, les premiers instruments à être m’être venus à l’esprit sont l’oud et le piano. La contrebasse et la batterie sont arrivées plus tard – les pièces principales de l’album étaient déjà écrites – et, quand j’ai décidé du line-up (ndlr : Jack DeJohnette à la batterie, Dave Holland à la contrebasse et Django Bates au piano), je me suis dit : « je ne peux quand même pas faire appel à Dave Holland sans le laisser improviser ! ». Ainsi, la préoccupation pour l’improvisation m’a accompagné dans le processus de création de l’album, mais dans un second temps. C’est notamment pour cela que j’ai ajouté dans le répertoire certaines pièces anciennes, comme Bam Dia Rio, davantage propices à l’improvisation. La musique a évolué et je pense avoir réussi à faire en sorte que chacun soit partie prenante à part entière dans le projet. Mais au final, l’album reste relativement écrit.

Pouvez-vous expliquer le titre de l’album ?

Les Maqams, c’est le système sophistiqué des modes sur lesquels repose la musique traditionnelle arabe, que l’on étudie au conservatoire. Cette musique a eu une évolution horizontale, contrairement à mon sens à la musique occidentale qui a eu selon moi une évolution verticale, avec un grand essor de la polyphonie. La musique arabe est restée une musique modale, et sa richesse, elle la tient à sa grande diversité de modes, qui sont parfois très complexes. L’improvisation, dans cette musique, c’est l’art de circuler entre ces modes. J’ai senti dans ce disque que malgré le côté moderne, il y avait sur certaines pièces une grande proximité avec certains de ces modes anciens. J’ai donc senti une présence du maqam, je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est un ressenti. Et pour le « Blue », c’est une couleur à laquelle j’ai pensé, une couleur apaisante, qui n’a pas d’explication particulière.

(c) Marco Borggreve

Vous avez réuni de très grands musiciens de jazz, pourriez-vous dire quelques mots sur chacun d’entre eux, et leur apport à votre musique ?

Dès que j’ai voulu intégrer une contrebasse au projet, j’ai pensé à Dave Holland. Nous avons enregistré un disque avec John Surman (« Thimar », ECM, 1998), c’était une expérience excitante, magnifique pour moi. J’ai toujours souhaité un jour retravailler avec Dave Holland, mais la musique que j’ai faite par la suite ne m’a jamais donné cette opportunité. Quant à Jack DeJohnette, il est pour moi un des batteurs actuels les plus subtils, et son jeu me semblait idéal pour être associé avec un instrument comme le oud. J’avais aussi gardé une image très forte d’un concert, où lui et Dave Holland avaient joué avec Betty Carter et Geri Allen, il y a une vingtaine d’années. J’avais gardé une image très forte de cette rythmique, de son charisme, de sa présence. Je me suis dit : ça serait formidable si je pouvais jouer avec cette magnifique rythmique. C’est une rythmique de rêve ! Pour Django Bates, le processus a été beaucoup plus long. J’ai écouté beaucoup pianistes, et bien qu’énormément de pianistes me plaisent, je ne trouvais pas celui qui correspondait à ce que j’avais écrit. Jusqu’au jour où Manfred Eicher (ndlr : le patron d’ECM) m’a fait écouter un disque qu’il venait d’enregistrer avec Django Bates. Je suis tombé sous le charme, j’ai trouvé son jeu subtil, très lyrique. Je suis allé le voir à Berne, on a répété ensemble… et voilà. C’est un pianiste extraordinaire. Certains amis musiciens qui le connaissent bien ont été étonnés de mon choix, car ils le connaissaient dans un registre différent (ndlr : Django Bates a enregistré de nombreux albums assez avant-gardistes et déjantés). C’est un musicien extraordinaire. L’apport singulier de chacun a été énorme, même sur les parties écrites.

Dans votre musique, on peut sentir une importance fondamentale du silence, d’un certain dépouillement. Quel rôle donnez vous au silence dans votre musique ?

Je ne le fais pas d’une manière volontaire. Mais j’ai souvent besoin de sentir que la musique respire… Le silence est souvent parlant, il met la musique en perspective. Il est comme un écho de la musique qu’on écoute. J’ai du mal à l’expliquer, car je fais les choses de manière intuitive… Mais il m’arrive de me trouver trop bavard quand je joue. Parfois, je me sens plus juste quand je dis moins de chose. Comme quelqu’un qui parle peu, mais avec de meilleurs mots, pour s’exprimer mieux. Après, cela dépend toujours de l’identité de la pièce. Chaque pièce musicale, à mes yeux, acquière une forme d’autonomie, d’identité propre. A partir d’un moment, même en tant que compositeur, je dois me mettre au service de la musique. Par exemple, sur La Nuit (ndlr : deuxième titre de l’album), qui a été composée pour le piano, au départ je ne trouvais pas de place pour le oud. J’ai finalement trouvé cette place, mais je sentais que la pièce ne demandait pas plus que les quelques notes que je joue et qui ponctuent le propos. Je savais que la pièce ne me demandait pas d’être plus bavard. Parfois, certaines personnes me reprochent de ne pas jouer plus, car ils souhaiteraient m’entendre davantage… Je comprends ce besoin, mais ce n’est pas un choix délibéré – je ne choisis pas de jouer « plus » ou « moins ». L’instrument prend un rôle. Un peu comme un comédien prend le rôle d’un personnage et doit composer en fonction du sens que prend ce personnage dans la dramaturgie d’un propos. C’est ça qui me guide.

(c) Marco Borggreve

Vous êtes une personne politiquement engagée, je voudrais vous faire réagir à un petit extrait du discours de Suède d’Albert Camus, lu après avoir reçu son prix Nobel en 1957, l’année de votre naissance : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. » Qu’évoque pour vous cette phrase ? Quel rôle attribuez vous aux artistes, et aux musiciens, dans le monde dans lequel nous vivons ?

Malheureusement, la musique ne peut pas jouer un très grand rôle pour régler les conflits qui détruisent des pays et créent ces grands drames auxquels nous assistons… En tant que musicien, je considère que j’ai une chance extraordinaire, car la musique me permet parfois d’échapper à cette réalité. Cependant, je considère qu’un compositeur ou un créateur, quel qu’il soit, se doit d’être très connecté à la réalité. C’est peut-être paradoxal, mais je crois que malgré le fait que la musique nous permet d’échapper à certaines choses difficiles, de vivre dans un monde intérieur, il est malgré tout très important d’être connecté au monde réel, à ce qui nous entoure. Mon engagement, c’est cette sensibilité à ce qui nous entoure. En tout cas, la musique ne peut pas jouer d’autres rôles que d’apaiser. Cependant, s’il y a bien quelque chose qui traverse les frontières, c’est la musique. Les ethnologues disent – je ne sais pas si c’est vrai – que l’objet culturel qui a le plus voyagé est l’instrument de musique… Mais l’art n’a pas cette capacité de sauver le monde, malheureusement. Si seulement c’était le cas…

K : Auriez-vous un artiste, une œuvre, un album, à recommander ?

En consultant le programme du Bozar, j’ai vu que passait bientôt un immense flûtiste indien, Hariprasad Chaurasia. Il a joué sur un disque que je trouve culte, que j’ai écouté il y a très longtemps, « Making Music », un disque de Zakir Hussain avec Jan Garbarek, John McLaughlin, et Haridprasad Chaurasia (ECM, 1987). Merveilleux album ! Mais il y a tellement de choses à écouter…

(c) Marco Borggreve

K : Un conseil pour les jeunes musiciens, outre le fait d’être connecté à la réalité ?

Je ne sais pas si je suis bon pour les conseils (rires). Je pense que ce qui est toujours important, pour un musicien ou même tout individu, c’est de suivre son intuition, d’être soi-même… Travailler des heures et des heures, c’est indispensable pour acquérir la technique, la dextérité. Mais la musique ce n’est pas que cela. Il y a une différence fondamentale entre la technique et la mécanique. L’important c’est d’insuffler de l’âme dans la technique, pour que celle-ci ne devienne pas purement mécanique. Voilà mon conseil pour les jeunes musiciens : même quand on travaille la technique, il faut toujours garder en tête la musicalité. C’est là que l’intuition est importante – en particulier à partir d’un certain niveau, d’un certain âge. Parfois, j’ai le sentiment que je joue mieux quand je ne pratique pas. Un musicien doit garder une fraîcheur, et il arrive qu’un exercice crée des crispations. Mieux vaut parfois s’exercer peu mais bien. Chaque musicien doit, à partir d’un certain moment, trouver son propre rythme, sa propre approche en fonction de ce qu’il est et de la musique qu’il aime faire.

 

INFO : Anouar Brahem sera en concert à BOZAR le 18 avril prochain.