Emmanuel Baily, Vaisseau d’or fév21

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Emmanuel Baily, Vaisseau d’or

Emmanuel Baily et son Vaisseau d’or :

un projet ambitieux

Après son album Night Stork, le guitariste liégeois Emmanuel Baily présente un nouveau projet ambitieux qui a fait l’objet d’une résidence à L’An Vert. Vaisseau d’or allie musique classique française (Gabriel Fauré, Albert Roussel et Reynaldo Hahn) et musique syrienne (des compositions de l’oudiste Khaled Aljaramani) et réunit une chanteuse lyrique belge (Céline Vieslet) ainsi qu’un chanteur syrien (Khaled Alhafez), entourés de six musiciens qui se sont croisés au sein de Night Stork ou Kind of Pink. Une manière de confronter Europe et migrants.

Propos recueillis par Claude Loxhay

Comment est né ce projet ?

Le projet est né des suites du répertoire précédent, Night Stork, qu’on avait mené jusqu’au festival d d’Aix en Provence, avec Lambert Colson au cornet à bouquin, Jean-François Foliez à la clarinette et Khaled Aljaramani à l’oud: ils font tous les trois partie du nouveau projet. Ces deux dernières années, sans que je sache comment cela est arrivé, j’ai décidé de creuser un peu plus la musique française de la période fin 19e – début 20e: Massenet, Ravel, Fauré, Debussy, Roussel. Tous ces compositeurs sont éblouissants, d’abord d’un point de vue mélodique mais aussi harmonique: on les cite souvent en exemple dans les séances d’analyse musicale, par rapport aux couleurs. J’ai l’impression que, d’un point de vue mélodique comme harmonique, ils me parlent plus que d’autres compositeurs classiques: il y a, chez eux, une force mélodique et émotionnelle qui n’a pas pris de poussière. Ce type de musique m’intéresse beaucoup et puis, maintenant comme je suis professeur de musique de chambre,  avec les instrumentistes que j’ai dans ma classe, j’explore encore lus cette période: Ravel, Debussy, Fauré. Je suis tout le temps en train de manipuler cette musique-là. C’est un premier élément. Le deuxième, est-ce maladroit ou naïf, est que j’ai eu envie de faire coexister musique classique européennne et musique arabe, musique syrienne véhiculée par la sensibilité et le vécu  de l’oudiste Khaled Aljaramani qui est devenu un ami avec lequel je joue beaucoup, que ce soit dans Alefba, le projet de Fabrizio Cassol, ou avec Night Stork et je l’ai aussi invité en duo ou en trio. On a creusé cette notion de musique arabe, la tradition de la musique syrienne et des compositions beaucoup plus actuelles. On a discuté énormément. Je me suis demandé ce que je pouvais faire: je veux faire coexister ces deux types de musique pour faire une sorte de rapprochement, par l’empathie, avec l’époque actuelle, avec ce phénomène de migration. Que puis-je faire de mon côté? Comment faire en sorte qu’on puisse projeter la lumière du siècle précédent, grâce à la mélodie et aux émotions qu’elle renferme sur la musique syrienne et ce qu’elle a à dire maintenant.

Pour la partie classique, tu as choisi des compositions de Fauré, Roussel et Hahn, qu’as-tu repris comme répertoire ?

Je voulais me mettre dans la situation d’un petit orchestre avec des chanteurs devant. Pour le répertoire français, j’ai engagé la soprano Céline Vieslet et, du côté syrien, Khaled Alhafez que j’ai rencontré dans Alefba: il est arrivé lors du festival d’Avignon en 2014 ou 15. C’est un chanteur classique. A la base il a eu unmagasin de vêtement à Damas, il a été tailleur et, à cause de la guerre, il s’est réfugié ici en Belgique. Il a intégré différents projets comme Alefba et Music Refugees for Refugees qui a été pas mal présenté l’année dernière. Par ce biais-là, j’ai fait en sorte qu’il y ait une cellule de musiciens avec, en parallèle, la voix de la soprano belge qui va porter les mélodies françaises et le chanteur syrien. Moi, ma contribution artistique a été de réaliser l’orchestration, les arrangements, pour faire en sorte qu’on puisse passer d’un univers à l’autre en douceur, qu’il y ait une forme de dialogue musical entre eux.

(c) Robert HANSENNE

Comment as-tu choisi Céline Vieslet ?

D’abord, c’est une collègue à Verviers et elle est aussi assistante d’un professeur au Conservatoire de Bruxelles. D’autre part, je l’avais déjà entendue en récital sur du répertoire français, donc en français et j’ai trouvé qu’elle était à la fois excellente et simple. Je n’aime pas trop les chanteuses lyriques qui se déploient parfois exagérément. Sa sensibilité, son humilité m’ont bien plu. Elle a un visage qui rayonne et elle a une très belle voix. J’ai pensé à elle dès l’instant où j’ai conçu ce projet. On fonctionne mieux avec les gens qu’on connaît.

Le titre Vaisseau d’or vient, si je ne me trompe, d’un sonnet du poète canadien Emile Nelligan. Pourquoi ce choix?

C’est un peu le hasard. En collectant les poèmes sur lesquels sont construites les mélodies de Fauré ou Roussel, je me suis aperçu qu’on abordait toute une série de thématiques auxquelles j’étais sensible. On a sélectionné ces mélodies avec Céline. Je brassais les mots qui revenaient souvent, qui sortaient de ces mélodies comme des thèmes récurrents. Je pense notamment à Les Berceaux de Fauré, une pièce qui parle de l’exil, des décisions que prennent les hommes de s’exiler et de prendre un risque énorme pour les raisons qui leur appartiennent, en laissant parfois leur famille derrière eux: un énorme point d’interrogation pour celui qui quitte comme celui qui est quitté. Il y avait la thématique du berceau, du vaisseau qui était présente. J’ai associé la couleur musicale de cette musique française à la couleur dorée: j’ai eu l’idée du « vaisseau d’or », je trouvais que c’était un beau titre. Et, sur internet, j’ai appris que c’était le titre d’un poème d’un auteur canadien relativement proche de la période de Fauré. J’ai lu le poème et j’ai trouvé qu’il y avait une correspondance heureuse au point de vue thématique. Le Vaisseau d’or, c’est un moyen de locomotion, le moyen d’embarquer sur quelque chose de poétique. C’est cela l’idée: cette musique classique est de la poésie en correspondance avec les surprises de la musique arabe.

Khaled Aljaramani - Emmanuel Baily (c) Robert HANSENNE

Le projet a fait l’objet d’une résidence à L’An Vert…

Oui, on a travaillé une semaine à L’An Vert. C’est un vrai lieu d’art et d’essai depuis le début, avec des partenaires, Jo et Nadine, qui sont infatigables. Je connais le lieu depuis longtemps: j’étais à sa création. On s’y sent bien, on a une bonne acoustique. On a travaillé complètement en acoustique et on joue d’ailleurs quasiment en acoustique. On a eu des conditions parfaites pour créer. C’est donc logique d’y faire le premier concert. Au sinon, la commande vient du Festival d’Art de Huy: j’ai une relation privilégiée avec sa directrice, Emmanuelle Grindel avec laquelle on parle depuis le départ de ce projet, avant qu’il y ait des engagements à Liège et Verviers, c’est-à-dire depuis plus de trois ans. Vaisseau d’or sera créé à Huy le 21 août. Il fallait travailler en amont et, avec des opportunités de confronter ce répertoire au public, de voir ce qu’il ressortait de tout cela. Le Festival d’Art est un festival de musique du monde or le projet joue sur plusieurs tableaux: classique, musique du monde et jazz parce qu’il y a dans le groupe des jazzmen et moi aussi, j’aime le jazz, j’aime que cette couleur soit présente, qu’il y ait des possibilité d’improvisation. Il fallait faire en sorte que cela soit cohérent, lisible pour un public qui a une affinité avec la musique du monde.

Au niveau des musiciens, tu retrouves des complices de Night Stork: Lambert Colson et Jean-François Foliez…

C’est vrai, encore et toujours eux. Lambert est toujours aussi actif dans la musique baroque. Il vient d’enregistrer un album consacré à Heinrich Schutz, Schutz and his legacy, avec Bernard Focroulle à l’orgue, Alice Focroulle au chant et son ensemble InAlto: ils ont obtenu un Diapason d’or en France et des articles dithyrambiques dans Le Monde. Il apporte ici la couleur de son instrument, son phrasé, cela cohabite bien avec la musique classique française, au répertoire mélodique choisi et, en plus, dans la musique arabe, il y a un instrument à embouchure  dont la couleur est proche de celle du cornet à bouquin. Lambert parvient à donner des couleurs très orientales à son instrument: il est ambivalent dans sa sonorité. Jean-François est, lui, un musicien instinctif, il apporte sa sonorité, sa façon de jouer et d’improviser: il reste un musicien et un ami toujours aussi précieux.

Par ailleurs, il a déjà connu ce mélange entre jazz et musique classique, entre instruments et chanteuse lyrique au travers de Music 4 a While…

Exactement, je pense qu’au niveau du propos, on n’est pas très éloigné de ce que font Johan, Muriel et André: il s’agit pour eux de revisiter, avec leur sensibilité, un répertoire ancien, le répertoire baroque, avec une voix qui porte. Nous, nous allons chercher moins loin dans le temps, avec, en plus, la musique arabe et des compositions actuelles de Khaled qui endosse les fonctions de compositeur, oudiste et chanteur. Esthétiquement les deux projets ne sont pas sur la même ligne même s’ils se tournent vers la musique européenne. Pourquoi faudrait-il uniquement se tourner vers les standards de jazz américain. Cette musique française nous parle peut-être plus. Je me souviens d’avoir entendu Pierre Vaiana et Jean-Louis Rassinfosse dire: « Au fond, quels sont nos standards à nous? » Eux, avec L’Ame des Poètes, ils ont opté pour la chanson française et non Broadway. En musique, on a un fond gigantesque. Phil Abraham a aussi enregistré un projet inspiré de la musique baroque.

Tu retrouves aussi deux musiciens de Kind of Pink…

Oui, tout à fait, nous sommes devenus de grands amis: on a eu tellement de concerts ensemble, on a donc eu l’occasion d’approfondir la relation musicale et humaine. Philippe Laloy, en troisième souffleur, apporte sa sonorité de flûte et flûte basse.  Lambert, Jef et Philippe réchauffent l’atmosphère et proposent plein de couleurs différentes. Arne Van Dongen, le contrebassiste, a, lui, mis un terme à sa carrière de musicien professionnel, il a décidé de finir de courir aux quatre vents pour décrocher des contrats, une vie pas toujours facile à vivre: il a ouvert une épicerie bio à Renaix, un circuit court qui favorise la production locale, parce qu’il a décidé d’être actif dans cette transition écologique et économique qu’on est en train de connaître. Mais, en même temps, il reste un musicien exigent et, quand je lui ai parlé du projet, il a immédiatement accepté. Il laisse la porte ouverte aux projets qui l’intéressent. Quand j’ai réfléchi à ce projet, j’ai pensé qu’il serait intéressant d’avoir une contrebasse. Il a accepté à condition d’avoir des accommodements pour son magasin. De toute façon, je n’ai pas le projet d’un groupe qui doit tourner à tout prix, j’ai envie de faire quelque chose qui me plaît, qui bénéficierait de quelques concerts en Belgique et, pourquoi pas, en France. On a eu des propositions magnifiques de Royaumont qu’on a dû refuser pour des questions de disponibilités.

Y a-t-il un projet d’enregistrement ?

Non, pas pour le moment. L’idée est de faire des concerts de qualité dans des lieux de qualité et non une performance au nombre de concerts. Un enregistrement serait évidemment la cerise sur le gâteau: pourquoi pas si on nous dit que cela vaut la peine d’enregistrer ce répertoire mais ce n’est pas un lièvre après lequel je cours.

Au point de vue concerts, il y a donc d’abord L’An Vert…

Oui, le 24 de ce mois, puis le lendemain à l’Espace Duesberg, à Verviers, le concert du dimanche matin destiné à un public de musique classique au prime abord. Le 11 mars, je joue en duo avec Khaled Aljaramani, à Sart Risbart, chez Jules du Travers, dans le Brabant Wallon et puis, le 21 août, on sera au Festival d’Art de Huy.