Y A-T-IL eu des génies en jazz ? 3/3 mai04

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Y A-T-IL eu des génies en jazz ? 3/3

Y a-t-il eu des génies en jazz ? 3/3

de Roland Binet

Et j’en viens à Miles Davis que je tiens pour le troisième génie en jazz.

Comme je suis un inconditionnel de Parker, j’ai très tôt été confronté et admiratif du style de Davis, surtout dans les ballades. Son solo dans Bird of Paradise commence par des notes étirées, déjà d’une manière que le Dictionnaire de Jazz qualifie de décontraction (> 01:31/01:38) mais d’un lyrisme étourdissant et d’une maturité peu banale. On retrouve ce même lyrisme à fleur de peau dans My Old Flame, pour laquelle la fin de son solo est presque synonyme de crépuscule, ou dans Don’t Blame Me où il joue une introduction poignante qui déjà évoque la bande originale du film de Malle, et reste d’une décontraction et d’une maîtrise du flow remarquables pour son très court solo. Embraceable You est un chef-d’œuvre tant pour le solo de Parker d’une perfection rare que pour celui de Davis, nullement en reste. Commençant à l’instar de Bird of Paradise, d’une décontraction totale, en répétant une note dont il fait varier la longueur (> 02:11) avec un intervalle honorable à 02:14 et un beau saut vers l’aigu à 02:17. Remarquons au passage que Davis tint honorablement la distance dans des morceaux bop aux tempos plus enlevés tels Scrapple From the Apple, A Night in Tunesia, Billie’s Bounce, Yardbird Suite, Donna Lee (malgré ici de légers décalages de mise en place et de justesse surtout dans le premier exposé), Chasin’ The Bird, etc. Sans égaler la brillance et flamboyance d’un Gillespie, il était tout à fait honorable.

Pour la suite de son extraordinaire parcours, épinglons Birth of the Cool qui, en plein délire bop (Parker vit encore, on est en 1949) présage un changement de direction stylistique pour le jazz et l’amorce du mouvement éponyme. De 1955 à 1957, il y eut son quintette avec John Coltrane mais dans l’ensemble, il s’agit là d’une musique peu géniale. En décembre 1957 il enregistre avec quelques jeunes Français et un batteur américain la musique du film de Louis Malle, « Ascenseur pour l’Échafaud ». 7 secondes d’introduction à la trompette pour le générique scellent non seulement la grandeur et la pérennité de ce trompettiste peu ordinaire mais établissent aussi les premiers jalons de son génie. Il y eut ensuite des œuvres tout aussi diversifiées, remarquables qu’inoubliables : Porgy and Bess et Sketches of Spain (et déjà un intérêt pour d’autres musiques que les standards américains). Kind of Blue signifie un autre changement majeur de direction en jazz, celui qui annonce la déferlante de musique modale mais aussi un contrepoint intéressant face à des groupes de hard bop tels les Messengers et l’héritage des quintettes de Clifford Brown (pensons à Donald Byrd, Freddie Hubbard, Idrees Sulieman, Wilbur Harden, etc.). Au milieu des années 1960, il change à nouveau de style, pratiquant un jazz plus viril, rajeuni, vivifiant,  tout en restant décontracté par les espaces de calme qu’il laisse au cours de ses interventions. Il a fait appel à de jeunes musiciens, comme lors de son concert à Anvers le 28 octobre 1967, auquel j’assistai : Herbie Hancock (piano), Ron Carter (contrebasse), Tony Williams (batterie) et Wayne Shorter (saxophones). Citons pour ce nouveau revirement musical, certains disques à succès comme Freedom Jazz Dance, Bitches Brew qui, déjà, enthousiasmèrent des jeunes auditeurs jusqu’alors guère portés sur le jazz.

En cette fin des années 1960, ce début des seventies, Miles fera de plus en plus fréquemment appel à des guitaristes, bassistes et claviéristes – on retrouvera donc, ayant joué avec lui, la crème de la crème musicale du futur jazz électrique ou fusion – puisqu’il optera pour cette nouvelle mouture – électrique -, plus proche du rock et de ce qu’aime un large public rébarbatif au free, à Dave Brubeck, Oscar Peterson, la bossa nova jazz. En consécration de ces époques (car il y en eut plus d’une), j’épingle sa présence aux festivals de Wight en 1970 et son incroyable prestation au Fillmore la même année, dont fut tiré le disque « Black Beauty » (avec Chick Corea, Dave Holland, Jack DeJohnette, Airto Moreira). Quand on écoute cette musique avec l’incroyable Steve Grossman au soprano, qu’on entend ce Miles Davis qui maintenant a pris un coup de colère dans son expressivité qui a perdu sa décontraction pour la remplacer par une projection sonore parfois en continu, souvent en cris, en salves et jets, mitraillades de notes, ces suraigus fous lancés sans préalables et n’étant pas des résolutions de phrases, quand on entend ces mélanges qu’il produit aux notes parfois anarchiques que dispensent clavier électrique et beats d’accompagnement qui font plutôt l’effet de drones, ces bursts à la batterie parfois terriblement lourds, à d’autres moments éclectiques, on comprend pourquoi les jeunes – et pas seulement les hippies en délire psychédélique –, qui abordaient l’aube des seventies complètement défoncés et bourrés, furent charmés par cette exubérance, ces déménagements sonores, cette énergie vitale quasi primale, qui, à certains égards, pouvaient faire penser à ces extrêmes d’expressivité anarchiques sonores chez Hendrix ou à l’incroyable punch physique que déployait James Brown.

Il y avait là de la diversité dans les bruitages et le beat, de l’agressivité bienvenue en tant que symbole de rejet d’un monde bourgeois et has been, et un univers musical qui devait plaire à des jeunes maintenant habitués aux pics sonore, aux matraquages des grosse caisse et aux déferlements de basses électriques susceptibles de mettre le pouls en arythmie. L’un des derniers grands albums de Miles Davis fut « Star People » (1983, avec Marcus Miller, John Scofield/Mike Stern, Bill Evans, etc.), où, contrairement à la période du début des seventies, on retrouve dans ses improvisations certaines des phrases et des traits qu’il jouait en 1967, mais, dans un cadre déjà plus proche du funky et avec un énorme beat comme sous-bassement rythmique.

Toute une génération qui ne s’intéressait pas au jazz y arriva ainsi par le biais de Miles Davis.  Davis qui avait joué avec Parker, joué du Gershwin, des airs de musique espagnole, composé de la musique de film, déclenché l’épopée modale. Davis qui avait brûlé ses navires et s’était embarqué avec de jeunes pousses pour créer de toutes pièces de nouvelles formes de musique d’un jazz mâtiné de rock électrique, d’un jazz parfois aux confins de la folie, mais d’un jazz somme toute vivifiant et qui attestait que même si son corps était devenu perclus, son esprit ne l’avait jamais été.

Et depuis ? Des dizaines et dizaines de très bons jazzmen qui nous régalent de leurs disques et concerts. Néanmoins, honnêtement, aucun jazzman qui eût la stature d’un Armstrong, Parker ou Davis et qui eût réussi à inverser le cours du jazz qu’ils ont tracé. Il faut se dire que l’époque des colosses en jazz est révolue.

Trois génies en 100 ans, n’est-ce pas peu ? Comparons au classique. Beethoven continua et amplifia l’œuvre de Mozart, Wagner celle de Beethoven et Mozart, Debussy celle de Wagner. Schoenberg, Boulez et Stockhausen et ceux qui se firent connaître par la musique électronique firent preuve d’originalité, certes, mais qui les écoute encore maintenant ? Quels sont les compositeurs actuels s’inspirant encore de la musique sérielle ou aléatoire voire électronique ? Ou, par ailleurs de celles de Mozart, Bach, Beethoven, Debussy, Schoenber

Trois, c’est déjà énorme en soi pour à peine 60 ans si on calcule de 1925 à Star People, dernière grande création de Miles Davis (oublions son Tutu). Mais je crains que le compteur restera calé à ce chiffre de trois. Malheureusement. Car si maintenant, il y a chez les jazzmen une surabondance de technique et de culture musicale, où restent originalité et transcendance, influence déterminante sur le cours de cet art et pérennité?