Badrutt-Belorukov-Kocher, Rotonda oct12

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Badrutt-Belorukov-Kocher, Rotonda

Gaudenz Badrutt – Ilia Belorukov – Jonas Kocher,

Rotonda

INTONEMA RECORDS

 

Label russe publié par le saxophoniste alto Ilia Belorukov, Intonema présente des enregistrements d’improvisation radicale sans concession où les artistes s’essayent à transgresser et faire reculer les limites, mettant en jeu des concepts fort peu convenus et remettant en question l’acquis d’avant-hier soir. À cet égard Rotonda, enregistrée dans la rotonde la librairie Maïakowski en 2014, est à la fois exemplaire pour la démarche intransigeante et la pertinence des affects que ces trois aventuriers libèrent du néant. Le silence plane et occulte les sons de l’espace avant qu’un timbre inconnu se mette à poindre dans le « no man’s land ». Le saxophone préparé d’Ilia Belorukov ? Les sources sonores acoustiques et l’échantillonneur en temps réel de Gaudenz Badrutt ? L’accordéon mystérieux de Jonas Kocher ? On écoute les yeux fermés sans se soucier d’où proviennent les sons et comment ils sont obtenus. On se laisse captiver par la subjectivité des trois complices. Des drones aigus meurent dans un murmure de la réverbération. Le grognement des anches libres dans le soufflet relâché et distendu. Tout semble extrêmement monotone, mais une diversité sonore finit par s’imposer par des touches soudaines et brèves qui en disent plus long qu’une tirade. L’imprévisibilité est assumée et les agrégats de sons fascinent. Quelle précision ! Ces 47:50 paraissent ardues, étirées, suspendues dans un temps arrêté, devant une porte fermée imaginaire. Et pourtant, une ouverture béante se fait jour et la lumière pénètre insensiblement à travers laquelle on voit léviter les grains de poussière. Le nom du poète Maiakowski évoque en nous le désespoir de la révolution russe qui déboucha sur le capitalisme d’état le plus autoritaire qu’on imagine. Le poète suicidé était lucide et cette qualité profonde transparaît avec une belle évidence tout au long de cette performance. Elle ne sanctifie pas directement l’acte de jouer, elle le resitue au-delà de son immédiateté, dans un temps autre, celui qui s’écoule lorsque la réflexion s’approfondit et que l’écoute de l’espace qui nous entoure nous envahit. Et quand une résonance infime parvient à la conscience, les doigts pressent subrepticement un cluster qui geint en un éclair fracturant le silence. On y trouve l’unisson, des strates, l’euphonie statique et, quand vient l’instant de la disruption, on s’écarquille. Prendre le temps d’écouter pour que vive un moment, un seul ! Dans la lignée des lower case/réductionniste et pas que… une musique vraiment très aboutie.

Jean-Michel Van Schouwburg