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Hermia-Ceccaldi-Darrifourcq

Hermia – Ceccaldi – Darrifourcq,

terriens et telluriques !

Manu Hermia poursuit une carrière éclectique : jazz « classique » (son quintet avec Jean-Paul Estiévenart), musique du monde (Murmure de l’Orient) et jazz « contemporain », son trio avec Manolo Cabras et Joao Lobo (album « Austerity ») et puis cette rencontre avec deux musiciens de la jeune scène française : le violoncelliste Valentin Ceccaldi et le batteur Sylvain Darrifourcq (album « God At The Casino »). Lors d’une mini tournée en Belgique (CC.Amay, An Vert de Liège, Kaap à Ostende), Manu, Valentin et Sylvain commentent leur parcours, marqué pour chacun, par la musique de John Coltrane.

Propos recueillis par Claude Loxhay

Photos de Robert Hansenne

Comment est née cette rencontre ?

Valentin : Vas-y Manu…

Manu : J’ai joué avec mon trio, Manolo Cabras à la contrebasse et Joao Lobo à la batterie, au festival d’Orléans et Valentin jouait au même festival avec un groupe à lui. On s’est écouté l’un l’autre et on s’est apprécié.

Valentin : On s’est aimé…

Manu : On a bu ensemble toute la nuit et, vers trois ou quatre heures du matin, bien arrosé, l’un a dit à l’autre : « Et si on se lançait dans un projet ensemble ? » On en a parlé à Gérard Bedu, un programmateur qui est attentif à nos musiques et aux jeunes générations. Il nous a dit : « J’en ai marre d’entendre des idées comme celle-là et que cela ne se fasse pas. Je vous connais tous les deux, je vous fixe une date pour l’année prochaine dans mon théâtre. » Valentin m’a dit qu’il connaissait quelqu’un de super chouette, c’était Sylvain. Voilà comment est né ce trio.

L’album « God At The Casino » est sorti en 2015 sur le label anglais Babel mais l’enregistrement date de 2013. Depuis, le répertoire a dû évoluer ?

Sylvain : La musique a évolué. En fait, c’est le même répertoire mais on a fait un gros travail sur la sensation du temps. On a étiré tous les morceaux, toute la matière qu’on avait mais qui est très contractée sur le disque. On joue avec plus d’intensité. On arrive à faire deux sets avec le répertoire d’une trentaine de minutes qui est sur l’album.

Valentin : Les compositions, c’est un matériau et ce qui évolue c’est la façon de le traiter, tout un travail sur la longueur, l’énergie et l’improvisation.

Comment définiriez-vous votre musique?

Sylvain : Sûrement par l’intensité, une musique qui puise sa force dans la terre. Elle est très tellurique, très chargée en énergie physique.

Quelles ont été vos références à vos débuts? 

Valentin : Au violoncelle, assez peu de référence par rapport à la musique que je fais maintenant. J’ai quand même pas mal écouté Vincent Courtois et Vincent Segal à l’époque, ou, par exemple, Tom Cora qui navigue dans des musiques plus aventureuses. Mais, dans les musiques d’impro, je pense qu’une des plus fortes rencontres, c’est la musique de Coltrane qui est un passage obligé quand on étudie le jazz. Moi, j’y retrouve une énergie vers laquelle j’avais envie d’aller beaucoup plus que plein d’autres musiques de jazz que j’écoutais plus par analyse. Chez Coltrane, j’ai trouvé un côté plus terrestre qui m’a attiré. Après j’ai écouté beaucoup de free jazz : Ornette Coleman jusqu’à plein de courants actuels qui ont découlé de cette musique-là : le free rock, même les musiques expérimentales comme la noise.

Sylvain : Moi, un peu tout ce qu’on écoute quand on est jeune, du rock et même de la techno quand j’étais ado : j’avais une vieille cassette de techno. Puis, le rock, tous les batteurs de rock des années 1990, comme Chad Smith, le batteur des Red Hot Chili Peppers. Puis, j’ai découvert le jazz par la version très technique, via Dave Weckl par exemple. Comme tous les ados, j’étais impressionné par la performance technique puis, un jour, dans une compil, j’ai découvert un batteur que j’ai trouvé très spécial : c’était Elvin Jones. J’ai cherché et je suis arrivé à la musique de Coltrane : j’ai aimé son intensité, cet aspect qui dépasse le jazz, quelque chose d’universel, qu’on retrouve dans toutes les musiques, un engagement et puis, cette trajectoire admirable. Sa vie a été très courte, une vie qui part d’un point et puis cherche, il court après quelque chose. Il a besoin de déblayer le terrain pour trouver cette idée et faire éclater tous les cadres. J’adore cette trajectoire extraordinaire.

Je trouve que tu as un jeu très personnel et non conventionnel à la batterie en y ajoutant des objets ou de l’électronique. Cela me fait penser, en partie, à l’approche d’Edward Perraut…

Oui, bien sûr, et d’autres super musiciens. Quand je l’ai découvert, j’ai trouvé incroyable l’équilibre qu’il a entre un geste « batteristique » et un geste « percussionniste ». Effectivement, la musique électronique, j’y suis arrivé par la musique concrète, l’électro-acoustique. Cela m’a ouvert un champ de sons qui me manquait. J’ai toujours été frustré de ne pas pouvoir faire des sons longs. Cela a été une quête pendant longtemps pour faire des sons longs : comment je pouvais frotter les objets, comment j’allais les faire résonner. J’ai découvert le colophane, cela été un autre monde qui s’ouvrait, j’en ai collé sur les peaux de la batterie : tous les métaux se sont mis à résonner. L’électronique, cela a été une chose qui m’a poussé à approfondir cet univers.

Manu, tu te partages entre musique du monde (Murmure de l’Orient), jazz « classique » (ton quintet) et jazz « contemporain » : ce trio s’inscrit dans la lignée du trio avec Manolo et Joao ? Il y a une parenté entre les deux trios ?

Manu : Oui, il y a une parenté dans cette famille de jazz moderne. On travaille sur l’énergie. Moi aussi, j’ai beaucoup écouté Coltrane. Mais, en même temps, les deux groupes ne travaillent pas de la même manière. Avec Manolo et Joao, on est plus dans la continuité d’Ornette Coleman : des compositions avec un cadre harmonique et mélodique assez défini, même si, après, cela peut « partir en live », on peut quitter l’harmonie, le time mais toujours au travers d’un cadre harmonico-mélodique assez clair et on ne travaille pas sur la longueur. Ici, en tout cas moi en tant que saxophoniste, au-delà du travail du groupe, j’essaie aussi, comme Sylvain avec les sons, d’élargir le langage saxophonistique où on est tout le temps sur l’harmonie et la mélodie. J’essaie d’intégrer, par exemple, des quarts de ton mais pas de la même façon qu’en musique du monde, des multiphoniques, des sons un peu différents. Et aussi de travailler des solos un peu comme des collages où je prends trois ou quatre idées différentes, à différents endroits de ma tessiture, l’un qui peut être jazzistique, l’autre plus bruitiste, un fragment de gamme du monde. J’essaie de construire des solos avec quatre ou cinq éléments qui se densifient avec des techniques de son plus contemporaines. On essaie de garder cette énergie coltranienne qui n’est pas purement jazz, mais plus universelle, où se mêlent jazz, rock, noise. Je ne suis pas concentré sur les mêmes choses dans les deux trios.

Le trio s’exporte bien…

Sylvain : On voyage énormément. On a eu cette opportunité grâce au Belgian Jazz Meeting qui nous a soutenus. C’est assez exceptionnel, puisque Valentin et moi sommes français, d’être soutenus par des institutions belges qui nous ont mis en avant durant ces concerts où il y avait beaucoup de professionnels qui venaient de partout dans le monde. Cela nous a ouvert énormément de portes. On est allé au Canada, en Slovénie, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Norvège, en Angleterre. Mais, par contre, on joue assez peu en France. C’est notre mission maintenant de convaincre les scènes françaises.

Valentin : Cela devrait arriver en 2019.

Toi, Valentin, tu fais partie, avec ton frère Théo, de l’association Tricollectif qui compte beaucoup de formations différentes. Comment est né ce collectif à Orléans, et non à Paris où on croit trop souvent que tout se passe ?

Valentin : Beaucoup de projets se retrouvent à Paris, après avoir été créés ailleurs. Notre collectif, c’est une belle histoire. Avec notre petite bande d’une dizaine de musiciens : on a étudié un peu ensemble. Moi, j’ai étudié avec Quentin Biardeau (saxophone ténor) et Gabriel Lemaire (saxophones alto et baryton) au Conservatoire d’Orléans. On était plusieurs, comme Théo (violon) et Adrien Chennebault (batterie) à être ensemble depuis l’âge de douze ans. C’est une espèce de petite bande d’amis, de musiciens qui ont grandi ensemble. On a eu envie de mettre un nom à cette dynamique qu’on a vraiment en commun, parce qu’on avait envie de jouer. On a alors décidé d’organiser un petit festival, dans un lieu à Paris qui s’appelle La Générale : les soirées Tricot. Cela a été la naissance de la dynamique de notre collectif. En fait, c’est simplement un regroupement de personnalités.

Tu y retrouves ton frère Théo, comme dans les groupes La Scala ou Loving Suite, mais aussi Sylvain…

Valentin : Oui, je retrouve Sylvain au sein de Garibaldi Plop avec Roberto Negro (piano) ou Milesdavisquintet avec Xavier Camarasa (piano) qui font partie de Tricollectif. In Love With est, lui, un groupe de Sylvain, avec mon frère Théo au violon.

Sylvain : On a sorti un album avec ce trio : « Coïtus Interruptus ».

Toi, Sylvain, on t’a en partie découvert au sein du quartet d’Emile Parisien… 

Avec Emile, on a enregistré quatre albums : « Au revoir porc épic », « Original Pimpant », « Chien guêpe » et « Spezial Snack ». Avec Fidel Fourneyron (trombone), j’ai dernièrement enregistré l’album « Animal ». Va sortir aussi, au printemps, un trio avec Benoît Delbecq (piano) et Robin Fincker (saxophone ténor). Et je fais partie du dernier projet de Marc Ducret (guitare), Lady M, une sorte d’opéra contemporain autour du texte de Shakespeare, Lady Mc Beth. J’ai d’autres activités périphériques, un trio qui vient de naître, Fakebooks, avec Thibault Cellier (contrebasse) et Antonin Tri-Hoang, saxophoniste alto de l’Orchestre National de Jazz dirigé par Daniel Yvinec. On a construit le groupe dans une librairie en un an. Le répertoire est prêt : on est en plein développement.

Toi, Valentin, tu as joué avec Joëlle Léandre…

Oui, dans un cadre un peu particulier: c’était avec son tentet pour une pièce qu’elle avait écrite, dans laquelle il y a de l’impro mais dans un cadre particulier. C’est intéressant de jouer de la musique écrite avec elle.

Y a-t-il un nouveau projet d’album pour le trio?

Manu : On a été signé par un label en Hongrie, BMC du Budapest Music Center, une structure qui s’intéresse au jazz comme au classique et à la musique traditionnelle et qui organise des concerts, un festival et possède son propre label. On enregistre en octobre de l’année prochaine.

Vous allez jouer à Budapect?

Manu : On y va déjà en mars. Ils ont décidé de s’engager sur le groupe. Avant l’interview, nous étions en train de voir l’agenda des répétitions sur l’année. Croiser nos agendas, c’est chaud.