Peter Vandenberghe, rencontre fév27

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Peter Vandenberghe, rencontre

Rencontre avec Peter Vandenberghe.

Flat Earth Society « Untitled#O » et  TooNoisy Fish « Furious Empathic Silence » : deux sorties récentes au sein desquelles on retrouve le pianiste Peter Vandenberghe. Une rencontre s’imposait pour parler de l’univers déjanté de l’un et l’autre projet.

Peter Vermeersch, le fondateur de « Flat Earth Society » est avant tout architecte, une chose qui n’est pas anodine dans ce projet.

Oui, ça se ressent tr ès fort dans sa musique et je trouve ça très inspirant. Il approche la musique d’une autre façon, c’est quelqu’un qui n’a pas fait le Conservatoire, ça se voit et ça s’entend dans les partitions. Quand on écoute sa musique dans les détails, on comprend à quel point c’est un architecte qui a construit jusque dans les petits détails. C’est une musique qui est très pensée, ce n’est pas du tout le chaos; à chaque moment, il y a des choses qui reviennent, des petites références à ce qui précédait ou des idées qui sont reprises d’une autre partie. 

Proche de la musique conemporaine…

Pas nécessairement, parce que par rapport à des compositeurs contemporains qui travaillent de manière très construite, il y a chez Peter le plaisir constant de la musique, du jeu, ce n’est pas que cérébral, il y a du laisser-aller, de l’énergie, de la joie aussi car c’est important de s’amuser en jouant sa musique. Je n’ai jamais de mal à trouver le plaisir en jouant la musique de Peter. C’est une musique qui doit être vécue. Avec ce musicien Jimmy Tenor, un Finlandais avec qui on a joué au Gent Jazz, par exemple, on s’est amusé comme des fous ! 

Si je cite quelques références qui me paraissent proches de FES, peux-tu réagir ?

Frank Zappa : Il est toujours là. Avec Zappa, sa musique et sa personnalité sont très fortes et dès qu’on fait quelque chose en dehors du mainstream, avec exubérance, on entre de façon presqu’inévitable dans le monde de Zappa.  Tout ce monde qu’il a créé a une grande influence. Beaucoup de musiciens qui reprennent Zappa sont presque dans la copie, ici c’est plutôt l’esprit qui compte, la folie qui envahit le monde de Zappa.

Ellington : Oui, bien sûr, c’est clair. Peter n’a jamais caché qu’Ellington est une grande influence. La façon dont il travaille les sonorités, aussi sa manière d’inverser  certaines voix dans les arrangements. Peter cherche aussi d’autres possibilités dans ce domaine. Sur le tout premier disque de Flat Earth Society, on a enregistré « Daylight Express », un morceau de Duke Ellington que Peter avait transcrit. Il y a aussi ,dans la tradition, un morceau qu’on a repris à Scott Joplin. 

Tu as réarrangé « Summertime » de Gershwin sur ce nouvel album de FES, une version à peine reconnaissable. Comment procèdes-tu pour ce travail de relecture ?

En fait, il y a quelques années avec FES, on a travaillé le répertoire de Gershwin à l’occasion de son centenaire. Peter, Tom Wauters et moi avons repris des pièces de Gershwin ou nous avons écrit des morceaux influencés par sa musique et lorsque je me suis mis au piano, je suis arrivé sur les premiers accords de ce morceau qui vient d’une gamme « messiaenique » et puis il y a eu les trois premières notes de Summertime et je me suis dit qu’en fait, on pouvait réduire le morceau à ces trois premières notes qui le rendaient immédiatement reconnaissable, on y était. A partir de là, j’ai commencé à construire le morceau en essayant de donner juste l’essentiel « Summertime and the living is… » et puis point d’interrogation. A ce moment, je me donne la liberté et ça devient plus une composition de moi que du Gershwin. J’avais plein d’idées pour ce morceau que j’ai écrit en deux jours seulement, mais par la suite ça m’a pris un mois pour enlever des choses, élaguer environ 50% de ce que j’avais mis sur papier. Peter m’a proposé de mettre un nouveau titre parce qu’on était loin de « Summertime », mais pour moi, ça restait « Summertime », et enfin j’ai ajouté les chants d’oiseaux. 

Monthy Python : Il y a bien sûr quelque chose d’anglais dans cette musique. « Mr Cooper at the Dentist » parle de Tommy Cooper, un grand  comique anglais de l’absurde. Il est tombé mort sur scène d’une crise cardiaque et tout le monde a continué à rire parce que les gens croyaient que ça faisait partie de son sketch. Peter a fait un morceau sur le sketch « Mr Cooper at the Dentist ». Côté anglophone, l’école de Canterbury est aussi présente dans la musique de FES.  Une des grandes qualités de Peter, c’est de ne pas s’arrêter à une seule influence, il n’a pas le vertige musical.

« TOO NOISY FISH », un mini-FES ?

Non, mais en même temps c’est quasi inévitable d’y penser parce que les trois musiciens de « Too Noisy Fish » forment la rythmique de FES. On a commencé à faire quelques concerts d’improvisation en trio. Comme ça marchait très bien, j’ai entamé l’écriture des morceaux pour le trio. Il y a inévitablement des références communes.

On trouve toutefois dans le trio plus de références à la musique contemporaine.

Je suis très influencé par la musique classique contemporaine. Je travaille beaucoup les études de Ligeti; il arrive à faire une musique complexe, difficile à écouter, mais il y a toujours un élément auquel on peut s’accrocher, même pour des gens qui ne sont pas spécialement mélomanes. Ce n’est jamais hermétique, même quand c’est complexe. 

Il y a aussi un morceau hip-hop : il y a un lien avec la musique classique contemporaine ?

Ah oui, tout à fait, pour moi, il y en a un. De toute façon, je suis musicalement omnivore, je ne me limite pas à un style. J’adore Bach, Beethoven, le jazz bien sûr, le rock… Chaque fois que j’entends un morceau de Missy Elliot, je trouve ça sexy, c’est le premier mot qui me vient en tête. En fait, en transcrivant ce morceau pour le trio, j’ai appris que sa musique avait un côté très carré, mais en même temps très libre, et c’est cette tension-là  entre liberté et rigidité qui fait son « flow », et sa voix est très expressive. Il y a aussi le côté révolutionnaire de cette musique, le danger qu’elle implique qui me plait. J’ai aussi voulu faire ce morceau hip-hop parce que le jazz à une époque, dans les années soixante-septante,  était considéré comme dangereux, et j’ai lu récemment dans un article que le jazz n’était plus dangereux. Et je me suis dit crénom il faut que le jazz soit de nouveau dangereux. A ce moment-là, il y a aussi eu Bart De Wever qui disait que le hip-hop à Anvers, c’était dangereux, alors là, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose avec du hip-hop. Et au milieu il y a une citation de « Giant Steps » parce que Coltrane c’était aussi quelqu’un qui avait des choses à dire, c’était dangereux ce qu’il faisait à l’époque. 

Le style du trio est tout aussi indéfinissable que celui de FES.

Je n’aime pas parler de style. Quand on me demande ce qu’est le jazz pour moi,  ce n’est pas un style, c’est la liberté, la possibilité de faire ce qu’on veut. Et je puise dans tous les domaines pour composer. Pour moi, il n’y a que deux sortes de musique : la bonne et la mauvaise. 

De quoi vient le nom du trio ?

C’est Krystof qui a proposé le nom. Ma première idée c’était « Bleed » parce que lorsqu’on est en studio, on dit qu’il y a beaucoup de « bleeding »  quand le son des instruments passe d’un micro à l’autre, et je trouvais que ça correspondait bien au côté très réactif du trio. Krystof est venu avec ce paradoxe des poissons bruyants, alors qu’ils sont muets ! Mais Teun a trouvé un article qui dit qu’il existe des poissons qui font du bruit (rires !). 

Propos recueillis par Jean-Pierre Goffin.