Michel Delville, l’exégète mar13

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Michel Delville, l’exégète

Michel Delville,

le prophète et l’exégète.

S’il n’est prophète en son pays (en tout cas au Sud de celui-ci), Michel Delville n’en demeure pas moins un bel orateur. On se délecte de ses anecdotes et on remonte avec lui un pan de l’histoire du jazz moderne. Alors que l’activité est brûlante en ce qui le concerne (trois albums viennent d’être publiés en quelques mois), il nous a accordé quelques moments de son temps pour une discussion à bâtons bien rompus… En toute humilité, comme d’habitude…

En interview au Club de l’An Vert

(Liège, le 16 novembre 2018).

Quels sont tes premiers souvenirs musicaux ? Tes émois ?

J’avais huit ans. J’étais un enfant assez solitaire. Je préférais lire seul à la maison que d’aller jouer dehors. A l’époque, je n’avais qu’un seul disque : « La Symphonie Eroica » de Beethoven. Le pharmacien du quartier me l’avait offert et je l’écoutais en boucle.

Cela commence fort !

(il rit) très pompeux ! A onze ans, je me suis inscrit au cours de guitare classique à l’Académie. C’est vers cette époque que je me suis intéressé aux Beatles. J’achetais tout ! Les albums de Lennon surtout. J’avais un grand frère. Il avait dix ans de plus que moi. A dix-huit ans, il écoutait déjà Zappa, Coltrane, Ash Ra Temple. Cela devenait sérieux pour moi…

A cet âge, tu ne trouvais pas cette musique hermétique ?

Non, mais elle m’intimidait parfois. Je ne la trouvais pas spécialement bizarre. Zappa, c’est encore assez joyeux. Parc contre, quand mon frère jouait Ascension de Coltrane à fond sur sa sono, je m’inquiétais un peu pour sa santé mentale (rires).

Quand as-tu commencé à jouer avec d’autres ? Avec quelles intentions ?

Ado, je jouais avec quelques copains. Des reprises de rock pour l’essentiel. Les Beatles, ce genre de choses. Puis je suis parti aux States. Je jouais beaucoup, mais j’ai dû revendre ma guitare Gibson pour payer le billet d’avion. Une fois sur place, j’ai acheté une Ibanez. Je joue toujours dessus, même si il n’y a plus que le bois qui est d’origine (il sourit). Je me suis acheté un 4-pistes et j’ai commencé à produire mes propres maquettes. J’avais vingt-deux ans à l’époque.

N’est-ce pas un peu ambitieux de jouer du jazz progressif à cet âge-là ? Tu trouvais d’autres musiciens de ton âge pour t’accompagner ?

Je faisais beaucoup de jams. Mais je passais la plupart de mon temps à jouer seul dans ma chambre. Pas facile de trouver d’autres musiciens qui souhaitaient jouer cette musique… ou qui en étaient capables.

Tu es professeur d’anglais, ton travail scientifique est reconnu… Y a-t-il pour toi des points de convergence entre la musique instrumentale que tu joues et la littérature ?

Non, je ne pense pas. J’ai toujours considéré que la littérature et la musique étaient deux choses séparées. Bien sûr, je les ai regroupées à quelques reprises (Michel est l’auteur de livres consacrés à Zappa notammentNDLR). Je ne pense pas qu’il y ait énormément d’interaction entre la musique et la littérature. S’il y a des références littéraires dans ma musique, elles ne sont pas voulues.. En vérité, je ne voudrais pas être exclusivement musicien ou écrivain. Je m’accommode bien des deux. Quand j’en ai un peu marre de la musique, je passe à la littérature. Et vice-versa. L’une est la récréation de l’autre.  

Les noms de trois livres incontournables que tu conseillerais à nos lecteurs…

(sans hésiter) Hamlet ! Je peux hein ? Même si c’est une pièce de théâtre. C’est tellement bouleversant. Tout le monde devrait l’avoir lu. Puis « White Noise » de Don DeLillo et sans doute, au choix, un roman d’Eugène Savitzkaya.

Et trois disques que tu emmènes sur une île déserte ?

(il réfléchit longuement…) Les concerts de Stockholm de Coltrane, « Blues » de Jimi Hendrix. Et un « Canterbury », disons le premier album de Hatfield and the North.

Qu’évoque pour toi l’expression « Nul n’est prophète en son pays » ?

Heureusement qu’il y a L’An Vert ! (un petit club de jazz niché en Outremeuse, quartier de Liège sur la rive droite de la Meuse – NDLR). On a toujours joué plus en Flandre qu’en Wallonie. Il n’y a pas la même ouverture culturelle et on ne sait pas pourquoi. Un moment donné, nous jouions plus souvent à l’étranger qu’en Belgique. En Allemagne, aux Pays-Bas. Avec l’âge, j’en ai moins envie. C’est devenu fastidieux de faire mille kilomètres pour un seul concert.   

Qu’est ce qui explique cette reconnaissance internationale ? Une question de label ?

On a en effet eu la chance d’être signés chez MoonJune, qui est une fameuse référence dans le monde du jazz progressif. Ils ne sont pas « tourneurs », ils ne t’aident pas à trouver des dates, mais un album chez eux, c’est une belle carte de visite.

Tu joues régulièrement avec des musiciens étrangers…

Oui… Avant d’être signé chez MoonJune, je rêvais de pouvoir un jour jouer avec ces gens-là. Il faut de la chance parfois… Le déclic s’est passé lorsque nous avons contacté Elton Dean (ex-saxophoniste du Soft Machine – NDLR) pour savoir s’il acceptait de remplacer au pied-levé un musicien malade. Je savais qu’il habitait à Paris, où nous devions jouer. Je lui ai envoyé des partitions écrites pour ses interventions et des bandes sonores pour qu’il se fasse une idée. Je pense que Fred Delplancq lui a particulièrement tapé dans l’œil. Il a accepté, puis tout s’est enchaîné. Les portes se sont ouvertes ! Cela m’a permis de jouer avec des gens comme Tony Levin, Tony Bianco, Annie Whitehead, Alex Maguire, Dave Liebman et tant d’autres…

Parle-nous de tes nouveaux projets. Des concerts en vue ?

Après avoir joué un jazz-rock relativement modal, nous nous sommes tournés vers une musique plus cérébrale. J’aime aujourd’hui mélanger ces deux styles. Avec the Wrong Object, nous venons de sortir « Zappa Jawaka ». Dans le groupe, nous nous somme relayés à trois pour assurer le chant. Cela m’a beaucoup plu (lire à ce sujet la chronique Jazz Around signée par Jean-Pierre Goffin –  NDLR). Entre deux « Wrong Object », il y a « Oak » du Gödel Codex (chronique Jazz Around parue dans les « Pépites #24 -  NDLR). Lui aussi sonne un peu plus « song-based ». Enfin, le 22 février sera la date officielle de la sortie du tout nouveau Wrong Object : « Into the Herd ». Nous avons quelques dates prévues. Le Belgian Jazz Meeting, à Gand, le 5 avril. C’est un festival important où les musiciens de jazz belges peuvent rencontrer des organisateurs de concerts locaux ou internationaux. Puis le Mithra Jazz Festival de Liège, le 16 mai, où on nous a demandé de jouer le « Zappa Jawaka ».

Ta musique a rendu hommage à Zappa, à Hendrix… Y a-t-il d’autres musiciens que tu souhaiterais reprendre sur la durée d’un album ?

(immédiatement) Robert Wyatt ! Mais tu sais, l’enregistrement existe ! Il est mixé. On l’a enregistré en live à Amsterdam en 2011, avec le Comicoperando qui regroupait aussi Dagnar Krause, Annie Whitehead, Karen Mantler, John Edwards et Chris Cutler. Malheureusement, l’une des trois musiciennes (que je ne citerai pas) n’était pas satisfaite de sa prestation. Elle s’est opposée à l’idée d’en faire un album. Il existe un enregistrement vidéo qui tourne sur Youtube. Peut-être le sortira-t-on un jour ? Ou peut être restera-t-il à jamais dans les limbes (il sourit). La tournée « Comicoperando » était incroyable. Je me souviens que Robert Wyatt nous suivait à distance. Il envoyait des cartes postales à Karen Mantler pour nous donner des conseils ou suggérer des reprises de chansons.

 

The Wrong Object, Into the Herd

OFF-RECORD

Et parmi tous les projets en cours, du « Zappa Jawaka » au Gödel Codex, en n’oubliant pas l’excellent « Vegir » de Dominique Vantomme (voir Pépites #24) Michel Delville est arrivé à intercaler un nouvel album du Wrong Object. Rassurez-vous, le groupe n’a pas bâclé sa tâche. « Into the Herd » n’est pas un disque fatigué que l’on produit en bout de course. On y perçoit même une sorte de renouveau dans la démarche du sextet. Sous la forme d’un retour aux sources. Celles d’un jazz-rock progressif plus énergique, plus basique. Qui vous prend à la gorge dès l’introduction de la plage titulaire. Michel nous déclarait vouloir davantage concilier le côté « brain » (Filmic) et l’énergie modale de ses compositions (Another Thing). En voici un bel exemple, finement joué, avec les tripes !

INFOS

–    En concert au Handelsbeurs de Gand « Belgian Jazz Meeting 2019 », le 5 avril 2019 ;

–    Au Festival Mithra Jazz de Liège « Zappa Jawaka », le 16 mai 2019 (Brasserie Sauvenière) ;

–    Le Gödel Codex au Théâtre de Liège, le 24 avril 2019 (à confirmer).

–    Discographie, bibliographie et informations :   http://www.micheldelville.com/

–    Merci à Luc Pilmeyer pour les photos !

Photos du concert à L’An Vert : © Luc Pilmeyer

Propos recueillis par Yves « Joseph Boulier » T.