Veronika Harcsa, L’Européenne août28

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Veronika Harcsa, L’Européenne

Veronika Harcsa, L’Européenne

(c) France PAQUAY

Rencontrer Veronika pour une interview est un vrai plaisir ! La (toujours) jeune chanteuse hongroise se situe à la ville comme elle séduit sur une scène : vivante, souriante, fondante et expressive. Optimiste aussi, ce qui ne l’empêche pas de douter et de s’interroger. Son souhait le plus cher ? Poursuivre son métier de musicienne. Juste jouir de cette liberté-là… Moments de suspension en compagnie du guitariste Bálint Gyémánt, en prélude au concert qu’elle a donné en quartet, featuring la rythmique Antoine Pierre (batterie)/Nicolas Thys (contrebasse), à Liège, en ce beau dimanche du mois de juin.

Propos recueillis par Yves « Joseph Boulier » T.

Photos © France Paquay

Veronika, il y a quelques semaines, j’ai rencontré quelqu’un, ici même… Il m’a dit à quel point il était fier d’avoir été ton professeur…

(surprise) ah ! C’est vrai ?

Tu ne vois pas de qui je parle ?

Non, absolument pas ! J’ai eu quelques professeurs (elle rit). David Linx ?

Oui, absolument…

(sincèrement ravie) Oh ! Il faudra que je boive un verre avec lui lors de notre prochaine rencontre.

Il paraît que c’est à cause ou grâce à lui que tu es venue étudier le chant à Bruxelles… C’est vrai ?

Oui, absolument ! Un ami m’avait conseillé le Conservatoire de Bruxelles, et particulièrement David Linx comme professeur de chant… Je venais de terminer mes études musicales en Hongrie et je souhaitais effectuer un master à l’étranger. C’était la première fois que je quittais mon pays ! A trente ans… Je pense honnêtement que cela a été une des meilleures décisions que j’aie prises dans ma vie. Pas seulement pour David. Pour les rencontres et pour les autres professeurs aussi. Une expérience très importante !

Tu connais un peu le jazz belge à cette époque ?

Non, pas vraiment… Quelques noms : Mâäk’s Spirit, Aka Moon, Zap Mama… Pas grand-chose d’autre.

(c) France PAQUAY

Vous grandissez en Hongrie… Qu’écoutiez-vous là-bas ?

Bálint Gyémánt : personnellement je n’écoutais pas beaucoup de jazz… J’ai étudié la guitare classique…

V.H. : j’écoutais aussi de la musique classique… Jamais de jazz. J’ai commencé à jouer du piano à l’âge de sept ans, en écoutant de la musique classique. Puis j’ai dansé dans un groupe folklorique, ce qui m’a permis d’aborder d’autres styles musicaux. A seize ans, j’ai opté pour le saxophone. Je le trouvais plus cool comme instrument… (elle rit). C’est cet instrument-là qui m’a conduite au jazz. En fait, je suis devenue musicienne très tard… A vingt-et-un ans ! J’étais destinée à une carrière de mathématicienne avant cela.

C’est à ce moment-là que tu décides de devenir chanteuse ?

C’est venu un peu après… En écoutant de fabuleuses chanteuses comme Billie Holiday ou Janis Joplin… J’adorais ça, je voulais essayer à mon tour.

Pour toi, le chant est-il davantage une question de sentiments à exprimer ou une technique à appliquer ?

Les deux sont importants évidemment. Il faut avoir une bonne technique pour pouvoir exprimer ses sentiments. Mais en vérité, l’expression est plus importante. Les robots peuvent chanter sans faute. La technique pour la technique ne m’intéresse pas. David Linx m’a appris à contrôler ma voix. J’avais une technique sans doute intéressante, j’utilisais beaucoup le vibrato… Mais je ne savais pas le contrôler.

Quand on t’entend, Björk semble être une référence…

 Tu n’es pas le premier qui me le dise…

(c) France PAQUAY

A qui d’autre aimerais-tu que l’on te compare ?

(elle réfléchit longuement) Joni Mitchell… Mais les comparaisons ne sont pas importantes. Je ne suis pas à son niveau. Je reste moi-même. Ce n’est pas un but, de ressembler à quelqu’un d’autre. Tiens, j’y pense. Dernièrement, un journaliste m’a dit que je lui faisais penser à Nina Hagen (elle rit). Je n’y avais jamais pensé !

J’admire particulièrement ton éclectisme… Il y a ce projet : Next.Ape.

Ce n’est ni une question de volonté, encore moins une obligation. Pour Bálint et moi, c’est une question de personnalité. Certains musiciens se contentent d’un seul style musical qu’ils perfectionnent. Moi, je suis très curieuse… J’aime voir où sont mes limites. Quand je chante, je me sens comme dans un magasin de bonbons. Il faut que je goûte à tout (sourire). Je prends un bonbon de rock psychédélique, un de jazz… Tout est bon !

L’album que vous venez de publier en quartet (« Shapeshifter », pour le compte du label allemand Traumton Records – NDLR) est finalement plus pop que jazz…

Oui, absolument… Mais c’est une question de perception.

Cette collaboration avec Antoine Pierre, est-ce un échange courtois de bons procédés ? Ou des sensibilités qui s’associent parfaitement ?

Non, c’est plus sérieux que cela… Il y a de vraies affinités avec Antoine. Bâlint G. : c’est un concept… Quelles sont les bonnes personnes pour faire le job ? Je me rappelle d’une conversation avec Antoine dans un bistrot bruxellois, il y a un an et demi environ. On répétait avec Next.Ape à cette époque-là., je lui ai demandé s’il voulait bien intégrer notre quartet et il a répondu : « Apparemment, Veronika, nous allons passer pas mal de temps ensemble». C’est à ce moment-là que j’ai réalisé moi-même que ça allait se faire… Bien sûr, nous avons tous pris un risque. Cela pouvait ne pas marcher… Pour Next.Ape, c’est Antoine le boss : il compose une majorité du matériel, il choisit les sons qu’il souhaite obtenir. Nous, on essaye d’y arriver. Ici, il nous donne des idées et c’est nous qui composons. Je trouve que ça fonctionne très bien.

(c) France PAQUAY

D’autres concerts prévus avec ce quartet ? Des festivals ?

Oui, nous aurons le Marni Jazz Festival en septembre, un autre à Haacht, en janvier. Nous avons aussi quelques dates en Hongrie. Ces concerts nous permettent de faire évoluer les chansons. Elles s’en trouvent bouleversées !

Question qui fâche : tu es d’origine hongroise, tu as vécu à Bruxelles et à présent à Londres…

Je viens de vivre trois ans à Londres avec mon mari. J’ai passé beaucoup de temps en tournées aussi… Il est temps que je rentre à la maison. Je vais m’installer définitivement à Budapest.

Trois perceptions très différentes de l’Europe… Qu’en penses-tu ?

Oui, en effet ! C’est très différent. En ce qui me concerne, je me sens à cent pourcents européenne. Une idée que beaucoup de gens ne partagent pas en Angleterre (exception faite de Londres) et en Hongrie. Notre collaboration avec Antoine Pierre et Nicolas Thys correspond à cette envie d’échanges de cultures. Quand nous avons décidé de former le quartet avec Bálint, nous nous sommes posés la question. Où nous diriger pour choisir la rythmique ? Une rythmique hongroise ? Allemande (notre label est allemand) ? Ce n’est pas la nationalité qui a primé, mais bien leur personnalité qui nous convenait. Nous les avions vus jouer avec TaxiWars. Nous avons opté pour cette paire-là malgré les soucis logistiques et d’organisation que cela pouvait entraîner. Nous sommes européens, nous pensons européen. Je retourne donc en Hongrie et ça me pose des questions. La situation politique en Hongrie est très dure…

Ce que l’on entend ici reflète la situation vécue sur place ?

C’est très démagogique en fait (elle hésite longuement, presque gênée…). Mais tu dois vivre avec cela. Pour l’éducation de tes enfants, si tu as des problèmes de santé… Ceci dit, j’aime mon pays, j’aime la culture hongroise. Elle fait partie de mon existence.

Es-tu confiante pour la suite, de façon générale ? Les textes que tu écris pour Next.Ape me semblent être relativement pessimistes.

Non, pas vraiment… Je ne suis pas pessimiste, mais nous nous posons tous des questions. Jeunes et moins jeunes. Le monde bouge si vite ces derniers temps ! C’est pour cela que nous nous posons ces questions. Avec Next.Ape, on essaye de réfléchir… On peut douter, mais nous restons optimistes.

Est-ce le rôle des artistes, de dire ce qui ne va pas, de conscientiser le public ?

Bâlint G. : moi, je ne pense pas que ce soit tout à fait mon rôle…

(c) France PAQUAY

Sur ce sujet-là, vous n’êtes pas tout à fait d’accord…

En effet ! (elle rit) La manipulation, les fake news font partie de notre vie… Nous parlons de ce qui nous entoure. Notre génération vit dans l’incertitude pour le futur. Cette incertitude est inspirante pour notre musique. Être musicien, c’est une opportunité (mais pas une obligation) d’apporter notre commentaire sur les débats de société qui nous touchent, comme l’immigration, la pauvreté… D’ailleurs, en Hongrie, nous sommes impliqués dans une association qui tente d’apporter une aide aux plus démunis.

Que pouvons-nous encore vous souhaiter ?

(elle rit de bon cœur) plein de bonheur ! Plus sérieusement, j’espère pouvoir préserver cette liberté que nous connaissons en tant que musiciens. Nous sommes libres de jouer la musique que nous aimons, qui vient de notre cœur et de notre tête… Nous sommes libres de voyager. En Hongrie, nous sommes reconnus, nous avons un public, ce qui nous apporte en plus un confort financier. Je ne demande rien d’autre que de garder cette liberté, le plus longtemps possible.

Bâlint G. : je pense en effet que nous sommes chanceux d’exercer ce métier. Particulièrement les soirs de concerts, lorsqu’il y a cet échange d’énergie entre les musiciens sur la scène et le public.

Le quartet de Veronika Harcsa et Bálint Gyémánt sera en concert le 07 septembre prochain au Marni Jazz Festival.

Le nouveau cédé du quartet, « Shapeshifter » (Traumton Records), a été chroniqué par Claude Loxhay pour Jazz Around

Les photos de © France Paquay ont été réalisées le 16 juin « live » à L’An Vert (Liège).