Quentin Dujardin, le maçon août21

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Quentin Dujardin, le maçon

Quentin Dujardin : le maçon

Avec son projet « Resonance », Quentin Dujardin s’en retourne à ses premières études, celles de la musique classique (ancienne et médiévale en particulier). Mais son parcours est jalonné de tant de rencontres et de croisements que notre conversation devait forcément atteindre d’autres genres, d’autres rives. Entrevue à Huy pour une discussion à bâtons rompus, dans le cadre du Festival d’Art de Huy dont Resonance sera l’une des attractions essentielles.

(c) France PAQUAY

Propos recueillis par Yves « Joseph Boulier » T.

Photos © France Paquay

Parlons d’abord un peu de toi… Tu as été plongé très tôt dans la musique classique ?

C’est une très longue histoire… J’ai démarré vers l’âge de cinq ans. Il s’agissait d’une volonté paternelle… Nous étions six enfants à la maison, et chacun était obligé d’apprendre la maîtrise d’un instrument… Nous nous sommes retrouvés sur les mêmes bancs pour apprendre le solfège, avec notre père qui avait trente-cinq ans… En vérité, notre grand-père était musicien, et il lui avait interdit la pratique de la musique. Il prétendait que « la musique ne nourrissait pas son homme ». Mon père est devenu avocat. Il a évacué sa frustration plus tard…

Comment t’es venue l’envie d’écouter puis de jouer du jazz ?

Jusqu’à l’âge de douze ans, je me suis complètement investi dans la musique classique. Nous n’écoutions que cela à la maison. Beaucoup de musique baroque en fait… Un jour, mon père est rentré du travail avec le LP «Transparence» de Philip Catherine… Ma première claque ! J’ai écouté ce disque en boucle… En me posant toujours la même question : comment arrive-t-il à jouer cette musique qui n’est pas écrite ? C’est comme cela que j’ai découvert le jazz… Mon père a vite compris quel intérêt cette musique suscitait en moi… Il m’a promis de m’inscrire dans une Académie où l’on m’apprendrait le jazz, lorsque mon apprentissage du solfège et de la guitare classique serait achevé… Mon premier professeur de jazz a été Pierre Van Dormael. Deuxième révélation ! Même si je ne comprenais pas grand-chose… Je provenais du milieu classique, je devais tout apprendre ! Mon père m’avait acheté une guitare Epiphone que je branchais sur un petit amplificateur… J’ai dû apprendre à utiliser un onglet. Pierre n’était pas particulièrement pragmatique… Il ne savait pas trop comment enseigner la musique à un jeune gamin… Par contre, il était fantastique lorsqu’il s’agissait de t’encourager à te surpasser… Je devais casser les murs. J’avais beau être un très bon guitariste, tout restait à faire et à apprendre. J’enregistrais les émissions de Philippe Baron, puis j’en rejouais la musique sans discontinuer… Pierre Van Dormael a été l’élément essentiel pour ce passage au jazz… Ensuite, j’ai suivi les cours de Erwin Vann. Grâce à lui, j’ai commencé à comprendre le génie de Philip Catherine… Fabien Degryse m’a alors pris en charge… Il m’a appris le « swing », il m’a recadré… J’ai suivi deux ans de cours avec lui. Grâce à ma discipline, je progressais… Je rejouais les solos de Philip Catherine, de Wes Montgomery, puis René Thomas aussi… Je découvrais Stan Getz, la bossa nova… J’ai eu accès à toutes ces musiques, la source de ma passion pour le jazz, grâce aux emprunts à la Médiathèque… Plus tard, Fabien Degryse m’a informé que la Région flamande ouvrait une section jazz au Conservatoire de Bruxelles. Il en devenait l’un des professeurs… Il m’y a fait entrer. Je voulais absolument le faire. Cinq ans d’études… Le soir, je fréquentais les clubs de jazz bruxellois.

(c) France PAQUAY

Un moment important dans ta vie, tu pars à la rencontre d’autres communautés culturelles : les Gitans, les Gnawas au Maroc, les Indiens du Paraguay… Pourquoi ? Tu ressentais le besoin de t’initier à nouveau à autre chose, à d’autres musiques ?

J’avais vingt-deux ans quand j’ai achevé mes cours au Conservatoire. J’avais déjà enregistré mon premier album, avec l’aide de Diederik Wissels… J’avais ce diplôme en poche, mais je ne savais pas quoi en faire… Je ne souhaitais pas spécialement devenir professeur à mon tour. Figures-toi d’ailleurs que j’ai dû passer un examen de français pour avoir la permission d’enseigner en Fédération Wallonie/Bruxelles ! Tout ça parce que j’avais obtenu mon diplôme en Flandre… Bref, je souhaitais continuer à apprendre, je voulais voyager. Un jour, un ami m’a fait écouter un disque de Vicente Amigo, un guitariste de flamenco… Nouvelle révélation ! Ce type jouait de la guitare classique en faisant des trucs de sa main droite que je ne comprenais pas (il rit). Il fallait que j’aille voir ça ! J’ai réuni un peu d’argent, pris ma guitare, et je suis parti à Séville puis à Cordoue, et enfin à Grenade. De fil en aiguille, j’ai pu vivre au sein de la Communauté gitane… Ils s’intéressaient à mes connaissances harmoniques et en échange, ils m’apprenaient les bases du flamenco. J’ai achevé mon périple à Jerez de la Frontera… Là, tu te rends compte que le flamenco n’est pas une musique de club, comme le jazz… Il se joue en famille, autour de la table… On se passe la guitare de père en fils, la grand-mère chante… Je me suis bien souvent demandé si le jazz et le blues n’auraient pas commencé comme cela avant qu’on envisage leur aspect commercial…

Combien de temps as-tu consacré aux voyages ?

J’ai beaucoup voyagé pendant sept ans… Dès que j’en avais l’occasion, je retournais entretenir mon flamenco en Espagne. J’avais peu d’attaches en Belgique. Les cinq-cents albums que j’avais fait presser s’étaient vendus… Dès que je pouvais, je repartais. Je suis allé au Maroc pour les rattachements que l’on y trouve avec le flamenco. Beaucoup de musiciens de flamenco en parlaient, comme on parlerait d’un retour à la source… La Mecque… Mais ils n’y allaient pas, moi je l’ai fait…

Et l’Amérique du Sud ? D’autres interactions ?

Non, pas du tout… L’histoire est très différente. Après être rentré du Maroc, je suis parti au Paraguay. Quand j’étais enfant, j’étudiais la musique d’Augustin Barrios Mangoré. Un grand guitariste, et un grand compositeur de musique classique. Vers 1920, il a profité de la vague d’exotisme qui touchait les Européens. On connaissait ce fantasme de l’Indien sud-américain avec des plumes… Lui, qui jouait très bien de la guitare, s’est dit que s’il s’affublait de plumes et d’un déguisement, il aurait une chance d’être invité en Europe. Grâce à ça, ses partitions ont été publiées en Europe. Je me souviens très bien de ce livre de notes avec la tête d’Augustin Barrios Mangoré dessus, sa coiffe de plumes… Sa musique est toujours jouée dans les Académies. Je voulais retourner à la source de sa musique. Voir où il était né, comprendre comment il était passé du statut d’indigène indien à celui de compositeur reconnu dans le monde. Chaque fois que je revenais en Belgique, j’incorporais dans ma musique ce que mes voyages m’inspiraient. Ca m’a bien aidé. Aujourd’hui, je me sens libre de faire la musique que je veux. Je n’ai pas besoin de savoir à l’avance ce que je vais jouer.

Y a-t-il une musique que tu n’as pas encore abordée mais que tu voudrais faire ?

Il y a tant de choses que je voudrais encore faire ! Je n’aurai probablement pas assez de toute une vie pour les accomplir… Il reste cependant un lieu qui m’a fort marqué : Madagascar… La musique qu’on y joue a beau être très différente du jazz ou du flamenco, elle swingue de façon incroyable ! Madagascar est un lieu protégé, hors continent. On y utilise d’autres instruments. Il y a cette légèreté particulière que l’on ressent dans les tempos « up ». Tout se fait à l’intuitif : les formes sont libres, les lignes ne sont pas structurées. Un peu comme dans le jazz… On perçoit une vraie forme de quiétude. Même s’ils sont pauvres – mais ça, c’est notre vision d’Européen – ils vivent agréablement car ils jouissent de la tranquillité. Contrairement à nous, qui consommons sans réfléchir et qui vivons dans un état permanent de stress, d’urgence, sans nous arrêter… N’est-ce pas une certaine forme de pauvreté d’esprit ?

(c) France PAQUAY

C’est un message que Resonance véhicule ? Vous récupérez des textes anciens, vous proposez une relecture de la musique ancienne, baroque et médiévale… Cela ressemble à la recherche d’une certaine forme de paix…

Il s’agit essentiellement d’un rapport à la pierre. Cela me fascine. J’ai toujours été attiré par les châteaux, les églises.

Quand on écoute la voix de Samuel Cattiaux, quand on écoute les instruments, tous acoustiques d’ailleurs, on réalise que l’écho naturel que l’on retrouve dans les églises est essentiel pour votre musique… Comme s’il s’agissait d’un musicien supplémentaire…

Dans une église, le son est pur, naturel. C’est idéal pour y jouer de la musique. Dans ces édifices, il n’est pas nécessaire de jouer une multitude de notes, de dire trop de mots. Je m’y sens bien, le temps s’arrête… Alors que au-dehors, tout est effervescence, tout est brouhaha…

Toujours cette recherche de tranquillité, de quiétude…

Oui, absolument… Si tu prends la Collégiale de Huy (où la formation jouera le dimanche le 25 août – NDLR) tu perçois une forme de convivialité… Tout était ouvert auparavant… La Collégiale était un endroit de passage, de rencontres, avec beaucoup moins de rigidité qu’aujourd’hui. La démarche choisie par notre projet Resonance est une démarche d’ouverture. Bien sûr, nous avons étudié les œuvres de Bach, de Lully, … C’est écrit aujourd’hui, mais à l’époque, les musiciens étaient beaucoup plus libres dans leur interprétation.

Pourquoi ne vous êtes-vous pas contentés de retranscrire ce qui existait déjà ?

Cela ne m’intéressait pas. Mes démarches précédentes, mes rencontres me donnaient plus de liberté que cela. J’aurais subi des critiques au niveau de mes retranscriptions, du son, de la technique… D’ailleurs, fondamentalement, la guitare classique ne s’y prête pas, puisqu’à l’époque, on jouait du luth… Comment John Dowland sonnait-il ? Personne ne le sait… En écrivant ses partitions, pour que l’on se souvienne de sa musique, il improvisait en fait… Ces musiciens-là sont les premiers musiciens de jazz (il sourit). La fin de la musique médiévale correspond assurément à l’arrivée de Bach… Bach a fait en sorte que l’on conserve la musique telle qu’elle était composée. Celle que l’on apprend toujours à l’école aujourd’hui… Mais il n’est plus possible d’y apporter un renouveau tant elle a déjà été interprétée… Un ami qui produit des disques de musique classique me disait il y a peu qu’on était arrivé au bout des possibilités… Pour cette raison, la vente de disques de musique classique d’époque va sans doute s’éteindre bientôt… Je ne souhaite pas suivre cette voie-là. Pour cette raison, je brasse les genres, j’essaye de réinventer d’autres choses… C’est ma motivation quotidienne.

(c) France PAQUAY

Ca te réussit plutôt bien… Resonance joue devant des salles remplies…

Je pense que c’est un retour logique des choses. Les gens qui viennent nous voir sont à la recherche d’autre chose… Ils en ont marre du son qu’on leur balance dans les grandes salles… Un concert de musique pop à Forest National, c’est agressif, ça te lessive ! Comme certains disques de jazz actuels d’ailleurs, pour lesquels on opte pour une violence des sons… Les gens aspirent à plus de tranquillité, à un retour aux sources du son… Cela fait huit ans que l’on a mis le projet Resonance en route, que l’on travaille sur l’acoustique, que l’on développe le rapport entre la pierre et la musique… Les gens en parlent… Il y a beaucoup d’autres musiciens intéressants qui retournent aux sources, à la pureté du son.

Dans quelle configuration jouerez-vous à l’occasion du Festival d’Art de Huy ?

Il n’y aura pas de percussions… Nous retrouverons Bijan Chemirani plus tard dans la tournée (le percussionniste sera néanmoins à Huy pour accompagner son frère Keyvan quelques jours plus tôt – Espace Saint-Mengold, le jeudi 22 août – NDLR). Par contre, Léo Ullman (violon) et Matthieu Saglio (violoncelle) seront bien présents pour nous accompagner, Samuel Cattiau et moi-même.

Resonance jouera à la Collégiale Notre-Dame de Huy le dimanche 25 août, dans le cadre du Festival d’Art de Huy : du mercredi 21 août au dimanche 25 août, avec une soirée dédiée au vingtième anniversaire de l’émission « Le Monde est un village », mais aussi des concerts de Keyvan Chemirani, Alfabeto Runico, Greg Houben…  Quant à l’album « Illuminations », il a été publié par Estrella/Agua music et chroniqué le 30 avril dernier sur Jazzaround.