Tripes, Descendre, Inventrer déc20

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Tripes, Descendre, Inventrer

Tripes, Descendre, Inventrer

GIGANTONIUM

Le mot Tripes est l’un des plus éloquent de la langue française. Rien qu’à le prononcer, voire à le vocaliser, on entend l’intérieur, l’enchevêtrement, les granules et en partie le mystère. C’est un terme qui colle à merveille au trio issu de chez COAX et qui réunit le batteur Julien Chemla, le contrebassiste Marco Quaresimin (qu’on a pu apprécier dans le Healing Unit) et le clarinettiste Jean-Brice Godet qui s’y entend à charrier toutes sortes de sucs et particules érodées dans les tuyaux de ses instruments. C’est l’enjeu du lent et troublant « Désentrer » où le rythme impavide de Chemla laisse le silence décider de l’instant et de l’intensité des troubles. C’est d’abord une pincée de sable pour Godet, un claquement sec et bref de la batterie et l’arrivée magique de Noémi Boutin qui vient recouvrir ces tripes d’une belle enveloppe charnelle pour mieux se décomposer. Invitée sur deux titres, la violoncelliste qu’on a entendu récemment briller avec le quatuor Béla fait partie de ces improvisateurs qui viennent donner du coffre à ces tripes, à commencer par Julien Pontvianne, qu’elle retrouve sur l’étrange «Monter» où le chanteur Tuuka Haapakorpi répète le verbe titre comme un mantra, pour mieux nous déboussoler. Descendre, Inventrer est une introspection dans le rêve. On songe parfois aux Espèces en voie d’apparition de Raphaël Saint-Rémy, notamment lorsque dans Le Magma entre les yeux, Fabien-Gaston Rimbaud et Léa Monteix lisent un texte où le corps se fait germinal. Là encore, et tout au long de l’album, une sensualité des profondeurs naît des bourdons, et des motifs répétitifs voire lancinants nous rapprochent de la musique contemporaine. Et de l’essence du son. Ainsi dans Inventrer, seconde pièce d’un album pensée par faces, il y a, dans le dense « Manie », un jeu de dupes entre la contrebasse de Quaresimin et la clarinette de Godet. C’est une palpitation qui ne faiblit pas, mais qui se décale à mesure que des scories arrivent dans la batterie de Chemla et s’installent comme de petits nodules, des écorces, des déviations nécessaires. Seul véritable morceau en trio, il livre l’orchestre à son état le plus nu, voire écorché. Tripes nous emmène dans un entre-deux. Entre ciel et terre, entre sable et bitume, mais toujours avec le souci de la construction précise et harmonieuse. Au premier abord, c’est un album ardu, aride, mais la poésie est tellement puissante qu’elle sait emballer le tout. Elle tient dans le néologisme Inventrer, qui est comme pénétrer un secret imaginaire, et s’épanche à merveille dans la guitare de Lauri Hyvärynen, joyeuse dissonance dans les voix éthérées. On est proche ici de ce que peut proposer le Aum Grand Ensemble, mais dans une version plus trapue, plus mouvante, qui porte davantage sur les flux et les tensions entre les musiciens. Avec « Descendre, Inventrer », le label Gigantonium nous offre un disque d’une authenticité et d’une curiosité rare qui ne laissera pas insensible. Voire vous prendra aux tripes.

Franpi Barriaux