Durrant – Karlsen, Grain avr17

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Durrant – Karlsen, Grain

Phil Durrant – Emil Karlsen, Grain

NOUMENON

« Grain » a été enregistré à I’Klectic durant une édition du Horse Improvised Club et à Hundred Years Gallery, lieux londoniens alternatifs consacrés à l’improvisation radicale. Duo atypique entre Phil Durrant à la mandoline et l’octave mandola et Emil Karlsen aux percussions. L’octave mandola est une sorte de mandoline accordée une octave en dessous (Sol Ré La Mi). Phil Durrant a joué du violon dans un trio légendaire avec John Butcher et John Russell et a ensuite fait partie du mouvement dit « réductionniste » – « New Silence » avec Rhodri Davies, Mark Wastell, Burkhard Beins avec qui il joue de l’électronique/laptop en compagnie du saxophoniste Bertrand Denzler depuis une vingtaine d’années (Sowari Trio). La petitesse de la touche de la mandoline et son accord avec quatre cordes doublées sont des points communs avec le violon. Dans ce duo, Phil Durrant explore l’instrument en évoquant un peu le jeu de John Russell à la guitare, avec une remarque essentielle : il ne sonne comme personne, si ce n’est lui-même. Emil Karlsen évolue en tirant parti de la géographie physique de la batterie dans l’espace en sollicitant sonorités, frappes, coups sourds ou tintant, cliquetis volatiles, roulements perfides en se concentrant exclusivement sur l’écoute mutuelle. On est heureux qu’un jeune percussionniste trouve ainsi une manière fine et adroite pour partager une telle rencontre sans encombrer le dialogue avec un trop-plein de figures… Je dois ajouter que noumenon est son propre label, lequel nous propose une exploration en solo de percussions et un duo avec le saxophoniste Mark Hanslip. Discret et avisé, Emil Karlsen laisse constamment un bel espace, en réduisant le volume et en aérant son jeu, de manière qu’on entende les détails du jeu pointilliste et percussif de son camarade. Étant donné les intervalles spécifiques, la petitesse du manche et les doubles cordes de la mandoline, les phrasés et constructions de Phil Durrant ont une dimension ludique qui semble faire fi de la vulgate dodécaphonique/sérielle et des clusters entendus chez les guitaristes tels Derek Bailey, John Russell ou Roger Smith. On en retient une impression de griffonnages, de zigzags à plusieurs doigts, de notes arrachées, piquetages bruissant, crissements sur les cordes, becs de piverts percutant les branches d’un arbre imaginaire, arc millénaire qu’une peuplade perdue secoue avec effroi… Emil Karlsen recherche comment frotter ses peaux avec des résonnances différentes, grattements, cymbales à peine touchées qui meurent dans l’espace ou chocs cristallins éphémères : chaque son trouve son hauteur et sa résonance. L’acte de jouer, la dimension heuristique, les infinis détails marquant chaque instant racontent une histoire ou suivent le flux des secondes qui se comprime au bord du néant. L’échange mesuré se change subitement en métastase d’une trance auditive et gestuelle (vers les 12:00 de 02 – Live At HYG). Ce qui suit devient enchanteur : glissements de notes fantômes, craquements de cordes sur la frette, harmoniques à peine audibles, bruissements métalliques, rebonds de tiges sur les bords animés d’une foi de charbonnier, intense mais lucide. Deux voyants. Alors, les instruments sont entièrement sublimés, leur fonction disparaît, leur destinée éphémère s’entrevoit. « Grain » est une semence, un moment, des minutes qui s’effacent ou le saule, vision de John Stevens et allégorie d’une musique improvisée idéale. Des idées traduites en acte ici présent. Un bel album tout en sensibilité.

Jean-Michel Van Schouwburg